Traverser la pandémie en Église

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, avril-juillet 2020

Par René Tessier

(Sur le même thème, lisez aussi cet intéressant vox-pop : https://www.ecdq.org/entrevoir-notre-eglise-post-covid/

On le sait trop bien: la pandémie du coronavirus (ou COVID-19) a créé un très grand nombre de perturbations sur toute la planète. La peur s’est emparée de plusieurs personnes. Nous avons été confinés à la maison pendant des semaines. Nous avons vu gonfler les statistiques de victimes, contaminées et parfois décédées. Pendant ce temps, nos lieux de culte étaient fermés par précaution sanitaire et nos paroisses en ont subi les contrecoups humains et financiers.

Contraints à l’isolement, nous avons dû, la plupart d’entre nous, affronter la solitude. Celle-ci, forcée ou choisie, est peut-être devenue le mal du siècle, écrivions-nous déjà dans notre édition de septembre 2019 (p.33). Mais elle peut aussi induire « le triomphe de l’humilité », selon les mots de l’éditrice bien connue Anne Sigier. C’est une vertu chrétienne souvent délaissée, dans notre monde où il importe tellement de bien paraître. « L’humilité, nous indiquait Jacques Lison dans son billet de mars du Prions en Église, rend surtout proche de Dieu ».

De plus, dans un courriel adressé à la communauté diocésaine, le père Paul Karim nous faisait partager « une autre découverte, grâce à ce virus: nos maisons sont des Églises domestiques, des maisons de prière et de communion, de fraternité familiale, d’entraide mutuelle, de vie nouvelle, des maisons où Dieu lui-même se complaît à vivre avec nous et parmi nous ».

 

Une démarche inspirée par les Actes des Apôtres

Dans une session de neuf heures qu’il a animée avec le personnel du Service diocésain de pastorale, le théologien Gilles Routhier, de l’Université Laval, affirme que les crises comme celles que nous traversons peuvent devenir des lieux de croissance. Aussi nous propose-t-il de reprendre le texte des Actes des Apôtres; il nous montre à plusieurs reprises comment, par l’action de l’Esprit Saint, « la Parole de Dieu croissait et gagnait en puissance » (Ac 19, 20).

En Église, la relance passe d’abord par la contemplation de l’action de Dieu, à la manière de Jésus qui savait voir mieux que les autres dans le cœur des personnes. Dans les Actes, les disciples rapportent constamment à la communauté les prodiges accomplis par l’Esprit Saint à travers eux. De même, pour le professeur Routhier, nous sommes aujourd’hui appelés à « lire » et apprécier les interventions de Dieu dans notre société québécoise; en n’oubliant pas que l’Évangile vient encore, comme au temps de Jésus, nous surprendre, voire nous déstabiliser.

« L’irruption de l’Évangile du Royaume signifie donc toujours, dans ce monde particulier, le surgissement de nouveaux rapports sociaux ou l’institution de nouvelles formes de relations qui constituent un droit. » La Bonne Nouvelle ébranle l’ordre établi, surtout au plan des rapports sociaux, en introduisant une fraternité d’un type vraiment inédit. Saint Paul peut déclarer: « vous n’êtes plus des étrangers, ni des émigrés; vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la famille de Dieu » (Ep 2, 19). Mieux encore : « Il n’y a plus ni Grec ni Juif, circoncis ou incirconcis, esclave ni homme libre… » (Colossiens 3, 11). Le changement de statut social pour plusieurs génère réconciliation et communion. « Ce salut qui est réconciliation et communion, l’Église veut en être sacrement, (donc à la fois) signe et moyen » renchérit Gilles Routhier.

 

Les crises, facteurs de progrès

À travers tout l’enthousiasme des premiers chrétiens, en même temps que la communauté vit une expansion fulgurante, les Actes des Apôtres n’en rapportent pas moins des instants de tension et de crise. Certes, l’Esprit Saint a mis en mouvement les disciples et les a fait sortir de leur enfermement, s’ils ont retrouvé la parole en passant de la perplexité à l’accueil de la Parole, ils ont même su agréger à la communauté des gens de toutes origines. Mais ces développements vont bientôt placer la première Église devant des situations inédites et des défis nouveaux.

Les crises, relève l’abbé Routhier, vont se succéder à un bon rythme. Déjà, c’est un événement venu de l’extérieur, la Pentecôte, qui avait propulsé les premiers chrétiens. Les crises auront des causes internes aussi bien qu’externes. La nouveauté de la Parole de Dieu va générer des résistances. Par exemple, « Paul aussi bien que Jacques doivent s’élever contre la discrimination entre riches et pauvres qui s’introduit dans l’assemblée chrétienne » (Jc 2,1-4; 1 Co 11,17-21). « De même, Paul doit mettre tout son poids dans la balance pour que Philémon reçoive Onésime non plus comme un esclave, mais comme bien mieux qu’un esclave: un frère ».

Après sa visite au centurion Corneille à Jaffa, Pierre est blâmé par l’assemblée de Jérusalem (Actes 11, 3). C’est l’affrontement qui débouchera sur l’ouverture de l’Église aux non-circoncis et la fondation de l’Église d’Antioche (11, 20-26). Peu après, c’est Paul qui doit « rappeler à l’ordre Pierre: en un même lieu, il ne peut y avoir un regroupement selon l’ethnie: d’une part les judéo-chrétiens et d’autre part les pagano-chrétiens ». L’Assemblée de Jérusalem (parfois appelée Concile de Jérusalem) se rangera derrière cette position, stimulant ainsi fortement la poussée de l’Évangile dans le monde.

Les premiers chrétiens mettaient tout en commun, claironne-t-on souvent et les Actes des Apôtres en chantent l’importance. Mais là comme ailleurs, l’être humain se laisse parfois conduire par ses intérêts personnes. La fraude d’Ananias et de Saphire (Actes 5, 1-11) entraîne Pierre à sévir pour l’exemple. Peu après, la prédication des Apôtres dérange et ils sont arrêtés à la demande des Sadducéens (5, 17-41), libérés de prison par un ange et sommés de s’expliquer devant le (Conseil du) Sanhédrin; la passion sincère de saint Pierre contribue peut-être à susciter l’intervention, éventuellement décisive, de Gamaliel. Ce succès est plus qu’un détail de l’histoire: même à Jérusalem, les chrétiens peuvent désormais témoigner de leur foi librement sur la place publique.

Victime de ses succès, l’Église primitive? Une autre crise (Actes 5, 1-7) éclate du fait de l’augmentation considérable du nombre des disciples: la communauté chrétienne est encore mal organisée et cette inadaptation fait ressortir aussi des tensions entre les groupes ethniques qui la composent. Le récit de l’institution des Sept (dans lesquels on peut voir ou non les premiers diacres) montre comment une réponse plus appropriée, un nouveau ministère, naît de cet instant difficile. Cette solution, souligne le professeur Routhier, résulte « non pas d’une quelconque planification stratégique (mais bien) de l’attention aux signes des temps; quelque chose que nous n’avons pas choisi s’impose à nous ». Le parallèle avec la situation actuelle, lui aussi, s’impose de lui-même, nous suggère le doyen sortant de la Faculté de théologie et de sciences religieuses.

 

Discerner parce qu’on aura su contempler

Notre sollicitude pour les joies et les malheurs de notre monde passe d’abord par une attention soutenue à l’actualité, pour y contempler ce que Dieu réalise au milieu de nous. Ce qu’affirme si bien le Concile Vatican II dans Gaudium et Spes: « L’Église a le devoir, à tout moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Évangile, de telle sorte qu’elle puisse répondre, d’une manière adaptée à chaque génération, aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie présente et future et sur leurs relations réciproques. Il importe donc de connaître et de comprendre ce monde dans lequel nous vivons, ses attentes, ses aspirations, son caractère souvent dramatique. »  

En ce sens, nous osons soulever deux questions, extraites de l’actualité récente :

La colère populaire après le meurtre d’un Noir du Minnesota, début juin, peut-elle avoir été inspirée par l’Esprit? L’ampleur des manifestations et les déclarations de nombreuses personnalités publiques augurent-elles la fin du racisme institutionnel? Verrons-nous de sérieuses remises en question là où il le faut?

Comment sera notre monde après la pandémie? Plus fraternel, plus sensible au prochain ou tout simplement désireux de reprendre comme avant? Cette crise nous aura-t-elle rénovés intérieurement? Chose certaine, les analyses et réflexions à ce propos ne manquent pas; signe d’un ardent désir de voir grandir notre humanité.

La réponse ne nous appartient pas, ou plutôt elle appartient à toutes et tous.