L’Encyclique Fratelli Tutti : Un baume pour ce temps de crise

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, novembre 2020

Par René Tessier

 

L’Encyclique Fratelli Tutti (« Tous frères », une expression empruntée à saint François d’Assise), la 3e du pape François, nous propose carrément de reconstruire notre monde. Signée le 4 octobre, en la fête du Poverello, elle vient redire au monde entier l’urgence de se concentrer sur le bien commun, car rien de ce qui est humain n’est étranger à l’Église; conformément au début de la Constitution conciliaire Gaudium et Spes.

Une fraternité sans frontières, réclame le Pape dès ses premières lignes. Il est inspiré par François d’Assise mais aussi par le Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, signé avec le grand imam Ahmad Al-Tayyeb, à Abu Dhabi en février 2019. (On en retrouve le texte intégral au # 285 de l’Encyclique.)

Un tel appel avait sans doute besoin d’être relancé et solidement appuyé « dans ce monde plein de tours de guet de murs défensifs » (#4 de l’Encyclique). En huit chapitres et 287 paragraphes, le chef de l’Église catholique romaine fait valoir que l’évolution historique ne correspond pas toujours au progrès, que le recul des droits humains est manifeste, que nous avons encore à apprendre les avantages de la rencontre avec l’autre différent de nous… Il plaide surtout pour un amour qui s’étende au-delà des frontières, tant les frontières géographiques que les limites que nous nous imposons.

 

Torsions et distorsions de notre époque

Le premier chapitre, intitulé « Les ombres d’un monde fermé », met la table pour la suite. Les conflits de toutes sortes, même ceux qu’on croyait dépassés, se multiplient: « les nationalismes fermés refont surface, exaspérés, rancuniers et agressifs » (#11). Le bien n’est jamais acquis une fois pour toutes. « La fin de la conscience historique » (#13) permet de manipuler plus aisément les masses, à commencer par les plus jeunes. Les concepts les plus appréciables sont détournés de leur sens: « Que signifient aujourd’hui certains termes comme la démocratie, la liberté, la justice, l’unité? » (#14)

Loin de la recherche du bien commun, la politique se réduit souvent à « des recettes de marketing éphémères » (#15) axées sur la destruction d’autrui. Le manque d’enfants et l’abandon de personnes âgées esseulées caractérisent notre postmodernité. Les droits humains proclamés il y plus de 70 ans « ne sont pas assez universels » (#22), à cause « d’un modèle économique fondé sur le profit, qui n’hésite pas à exploiter, jeter et même tuer l’homme ». L’esclavage, la traite des personnes, persistent et sont devenus « un problème mondial, qui exige d’être pris au sérieux par l’humanité dans son ensemble » (#24). On aimerait croire que la mondialisation a rapproché les peuples; en fait, « le rêve de construire ensemble la justice et la paix semble être une utopie d’autres temps » (#30).

Si l’actuelle pandémie peut aiguillonner notre conscience d’appartenir à une même humanité, vulnérable, au sortir de celle-ci, nous serons sans doute tentés « de tomber encore plus dans un consumérisme fiévreux et de nouvelles formes d’autoprotection égoïste » (35). Déjà, trop de personnes âgées sont mortes « faute de respirateurs, en partie à cause du démantèlement des systèmes de santé année après année » (#35).

À propos des migrants, le Pape répète d’abord que « le droit de ne pas émigrer, c’est-à-dire être en mesure de rester sur sa propre terre, doit être réaffirmé » (#38, évoquant un Message de Benoît XVI en 2012). Exposés aux trafiquants sans scrupule, rongés par le déracinement, les migrants voient trop souvent leur dignité bafouée, comme François l’a maintes fois déploré depuis les débuts de son pontificat. Il dit comprendre certaines craintes à leur endroit mais avance : « Une personne et un peuple ne sont féconds que s’ils peuvent intégrer de façon créative l’ouverture aux autres » (#41).

L’essor des communications électroniques a instillé de nouveaux dangers: « Tout devient une sorte de spectacle qui peut être espionné, supervisé, et la vie est exposée à un contrôle constant » (#42). Dans cette dynamique grandit le mépris de l’autre, gardé soigneusement à distance, mais dont nous pouvons en même temps investir l’existence. Ainsi les relations numériques « cachent et amplifient généralement le même individualisme qui est exprimé dans la xénophobie et le mépris pour les faibles » (#43). Le fait que maintes plateformes regroupent uniquement des utilisateurs aux vues similaires « facilite la diffusion de l’information et de fausses nouvelles, fomentant les préjugés et la haine » (#45). Ce repli sur soi malgré les contacts externes « empêche la réflexion sereine qui pourrait nous conduire à une sagesse commune » (#49).

Malgré tout cela, François en appelle à cette espérance à laquelle il conviait les jeunes à La Havane en 2015: « L’espoir est audacieux, il sait regarder au-delà du confort personnel (…) pour s’ouvrir à de grands idéaux qui rendent la vie plus belle et digne » (#55). À l’appui de cet énoncé, le témoignage de tous ces héros ordinaires, soignants et autres, que la pandémie nous aura fait découvrir : « ils ont compris que personne ne se sauve (seul) » (#54). 

 

La solidarité en action

La parabole du bon Samaritain (Luc 10, 25-37) constitue le socle du 2e chapitre. Celui-ci ose élargir l’impératif traditionnel de prendre soin de son prochain pour l’étendre à tous; ce qu’à vrai dire, plusieurs passages du Premier et du Nouveau Testament soutenaient déjà à l’époque. Même au temps des premières communautés chrétiennes, « saint Paul a exhorté à faire preuve de charité entre eux et envers tous » (#62). Le bon Samaritain, écrit le pape François, contrairement à plusieurs autres avant lui, « a su tout mettre de côté devant cet homme blessé et, sans le connaître, l’a considéré digne de recevoir le don de son temps » (#63); ce temps devenu si précieux de nos jours. La parabole, venue en réponse à la question de savoir qui est notre prochain, « nous invite à ressusciter notre vocation de citoyens de notre pays et du monde entier, bâtisseurs d’un nouveau lien social » (#66).

À la clef, le refus de l’exclusion. Et « une caractéristique essentielle de l’être humain, si souvent oubliée: nous sommes faits pour la plénitude qui ne se réalise que dans l’amour » (#68). Or, ajoute l’Encyclique, « dès que nous sommes en route, nous sommes invariablement confrontés à l’homme blessé » (#69). Aux yeux du Saint-Père, les personnes marginalisées sur le bord de nos routes se sont multipliées ces dernières années, comme l’actualité le nous confirme régulièrement. On voit les risques d’une « dangereuse indifférence » (#73). Ceux qui passent à distance dans le récit étaient des religieux, souligne François; de quoi nous interpeller directement.

C’est dans cette veine que François remet en question la traditionnelle notion de « la guerre juste », les conflits armés étant intrinsèquement injustes. La guerre est redevenue une menace constante de nos jours. Avec le développement des nouvelles technologies de combat, avance le Pape, « nous ne pouvons plus considérer la guerre comme une solution, puisque les risques l’emporteront probablement toujours sur l’utilité hypothétique qui lui est attribuée » (#258). Et la mondialisation de la planète lie le sort des uns à celui des autres, de sorte que « nous vivons alors une guerre mondiale en morceaux » (#259). Saint Jean XXIII n’écrivait-il pas, déjà en 1963: « Il est presque impossible de penser qu’à l’ère atomique, la guerre peut être utilisée comme instrument de justice » (Pacem in Terris, #67). Et la dissuasion nucléaire a fait son temps, impuissante devant le terrorisme, les conflits asymétriques, les problèmes de cyber-sécurité, la crise écologique…

Sur la peine de mort, François de reprendre ce qu’il déclarait en 2017, pour le 25e anniversaire du Catéchisme de l’Église catholique, dans la foulée de saint Jean-Paul II : la peine de mort n’est ni légitime ni juridiquement utile. Pareille opposition a d’ailleurs persisté depuis les débuts de l’histoire de l’Église. Dans cette foulée, Francois affirme; « Il est impossible d’imaginer qu’aujourd’hui les États ne peuvent disposer d’autres moyens que la peine de mort pour défendre la vie d’autres personnes contre un agresseur injuste ». (#267)

Somme toute, « pour les chrétiens, les paroles de Jésus prennent aussi une autre dimension, transcendante: elles impliquent de reconnaître le Christ lui-même dans chaque frère abandonné ou exclu » (#85). Alors que l’unité profonde qui relie les trois personnes de la Trinité devrait nous indiquer la direction à suivre, l’Église, reconnaît François, « a eu besoin de beaucoup de temps pour condamner fermement l’esclavage et diverses formes de violence » (#86). Le catéchisme et la prédication devraient, ajoute-t-il, adopter plus clairement ce regard et cette préoccupation.

 

Un monde plus ouvert

Dans son optique d’une fraternité universelle, le pape François conteste un des dogmes du libéralisme : « La simple somme des intérêts individuels n’est pas ne mesure de générer un monde meilleur pour toute l’humanité. » (#105) Pour que se réalise le droit fondamental de tout être humain à vivre dans la dignité, il nous faut combattre le virus de l’individualisme, qui se répand activement. L’Encyclique s’inquiète de « la tendance à une revendication toujours croissante des droits individuels » (#111) au détriment du bien commun et des droits de tous. La nécessaire solidarité passe par « la fonction sociale de toute forme de propriété privée » (#120), sachant que « la Tradition chrétienne n’a jamais reconnu comme absolu ou intouchable le droit à la propriété privée ».

Après avoir redit que « la mission éducative de la famille est première et essentielle » (#114), le Pape nomme les deux ingrédients centraux dans la construction d’un monde meilleur : la bienveillance et la solidarité. Sur cette base, il rêve d’une « éthique des relations internationales » (#126) et questionne le poids de la dette extérieure sur certains pays pauvres.

Le phénomène des multiples migrations internationales induit des défis complexes. « Nos actions en faveur des migrants qui arrivent se résument en quatre verbes : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer » (#129). François reconnaît le droit des communautés d’accueil à préserver leur culture; pour elles, en revanche, l’arrivée de migrants signifie « des opportunités d’enrichissement » (#133), tout comme Juifs et Italiens ont modelé la culture de l’Argentine. Il suggère que cesse l’utilisation trop récurrente du terme « minorités », propice aux discriminations (#131). De même, comme l’énonce la Déclaration d’Abou Dhabi, « la relation entre l’Occident et l’orient est une nécessité mutuelle incontestable » (#136), chaque civilisation venant au secours de l’autre. Ce genre de dialogue peut se vivre d’autant mieux que chacun conserve son identité propre, ses spécificités; autrement l’unité visée sera celle de la tour de Babel (#144).

 

Oser l’amour au plan politique

Ce qui précède ne peut faire abstraction de considérations générales sur la politique. Au dangereux populisme, qui assied sa popularité en nourrissant « les penchants les plus bas et les plus égoïstes de certains secteurs de la population », François oppose une approche politique respectueuse de toute sa population et soucieuse des intérêts à plus long terme. Car « aider les pauvres avec de l’argent ne peut constituer qu’un remède temporaire » (#162). Félix Leclerc n’aurait pas dit mieux : « La meilleure façon de tuer un homme… » Le travail est aussi « un moyen de croissance personnelle, d’établir des relations saines, de s’exprimer, de partager des dons, de se sentir co-responsable… » (#162) Par ailleurs, le bon vieux principe éculé de la liberté des marchés ne règle pas tout, loin de là. Évoquant sans la nommer la « main invisible » qui devrait réguler les échanges, le Pape identifie au sein du néolibéralisme « une pensée pauvre et répétitive » (#168).

Devant « la perte de pouvoir des États-nations » (#172) à laquelle on assiste en ce 21e siècle, Francois rappelle « qu’une réforme est nécessaire, à la fois de l’Organisation des Nations unies et de l’architecture économique et financière internationale » (#173). En effet, il faut empêcher que « cette Organisation (l’ONU) soit délégitimée ». Il souhaite ouvertement l’émergence d’une « famille des nations » au service du bien commun.    

Contrairement à certaines idées reçues, la politique devient un lieu d’expression éminent de la charité, quand elle s’évertue à « créer des processus sociaux de fraternité et de justice pour tous »; à rebours de tout individualisme. La réflexion sur les incarnations politiques de l’amour (efficace, attentif, tolérant…), aux paragraphes 190-197, mérite certainement d’être lue.   

 

De la nécessité d’un dialogue continu

« Le dialogue persévérant et courageux ne fait pas la une comme les désaccords et les conflits, mais il aide discrètement le monde à mieux vivre, beaucoup plus que nous ne pouvons imaginer » (#198). Le dialogue ne passe pas à travers « des monologues qui se déroulent parallèlement » (#200). Il exige aussi la communication entre les disciplines du savoir (#204). Il faut s’assurer que les moyens de communication, en particulier l’internet, « nous orientent réellement vers la rencontre généreuse, vers la recherche sincère de la vérité complète » (#205).

Sont aussi pointés le relativisme et le refus de reconnaître l’existence d’une vérité objective, à investiguer ensemble. Trop souvent de nos jours, « il n’y a pas de bien et de mal en soi, seulement un calcul des avantages et des inconvénients » (#210). Aussi le dialogue espéré tiendra compte de « valeurs fondamentales qui vont au-delà du consensus, « dont nous reconnaissons » qu’elles transcendent nos contextes » (211).

L’Encyclique, somme toute, propose « une culture de la rencontre, qui va au-delà de la dialectique qui oppose l’un à l’autre » (#215). Elle s’inquiète des excès de l’individualisme consumériste : « Les autres sont considérés comme de réels obstacles à une douce tranquillité égoïste » (#222).   

Cependant, un parcours vers la paix ne peut se dispenser de faire ensemble la vérité sur les origines des conflits (#226). À nouveau, le Pape puise dans les expériences vécues et la réflexion subséquente d’épiscopats nationaux : du Congo, de Corée, de Colombie, d’Afrique du Sud et d’ailleurs. Après avoir consigné la nécessité du pardon au cœur de la démarche chrétienne, le texte prend acte de l’inévitabilité des luttes sociales. Finalement, le pardon n’équivaut pas à l’impunité, les collectivités n’ont pas à oublier les injustices subies, comme la Shoah pour les Juifs ou Hiroshima pour les victimes innocentes. La mémoire entretenue nous donne de « maintenir la flamme de la conscience collective » (#249).

 

Les religions et la fraternité mondiale

Le 8e et dernier chapitre reprend une préoccupation importante pour le pape François : le rôle des groupes religieux au cœur des conflits. C’est dans une commune référence à Dieu, Père de tous, que ceux-ci peuvent promouvoir la paix et l’harmonie. Ici, François reprend ce qu’énonçait saint Jean-Paul II dans Centesimus Annus: « Il faut donc situer la racine du totalitarisme moderne dans la négation de la dignité transcendante de la personne humaine, image visible du Dieu invisible et, précisément pour cela, de par sa nature même, sujet de droits que personne ne peut violer (…) » (#273). Dans le débat public, il devrait « y avoir de la place pour la réflexion qui procède d’un arrière-plan religieux, recueillant des siècles d’expérience et de sagesse » (#275).

Le Pape réaffirme, pour les croyants de toutes confessions, le principe de la liberté religieuse: « nous, chrétiens, nous demandons la liberté dans les pays où nous sommes minoritaires, comme nous la favorisons pour ceux qui ne sont pas chrétiens là où ils sont en minorité » (#279). Les diverses religions doivent rester centrées sur l’essentiel, l’amour de Dieu et du prochain; car « la violence ne trouve pas de fondement dans les convictions religieuses fondamentales, mais dans leurs déformations » (#282).

En fin de texte, deux prières d’envergure universelle, après la Déclaration dite d’Abou Dhabi, cosignée en 2019 par le pape François et le grand imam Ahmad Al-Tayyeb.

 

Qu’en retenir ?

On n’a pas fini de méditer les assertions de Fratelli Tutti. Comme l’indique Jonathan Guilbault dans La Presse+, « comment nos sociétés relèveront-elles les nombreux défis du monde post-COVID-19 : en mode chacun pour soi ou en tant que fratrie habitant une maison commune? » Il nous faudra aussi certainement sortir de la confusion dans laquelle baignent présentement les concepts de la liberté, de la démocratie et de la justice. Et surmonter le discours haineux dans lequel se complaisent tellement les réseaux sociaux. Et, en dernière analyse, mettre fin à la « culture de l’indifférence », en reconnaissant à toute personne sa dignité fondamentale d’enfant de Dieu. Vaste programme, à vrai dire…