Vatican II n’est pas fini, à peine commencé…

Article tiré de la revue – avril-mai 2017

Par René Tessier

Elle s’est terminée le 30 avril, l’exposition soulignant le demi-siècle du Concile Vatican II, conclu le 8 décembre 1965, à l’Université Laval. Mais les souvenirs de ce grand événement ne sauraient s’évanouir, tant celui-ci a été déterminant pour la suite de notre vie en Église.

Notre Église a la chance inouïe de compter en sons sein un évêque qui a vécu les 2e, 3e et 4e (dernière) sessions du Concile, Mgr Laurent Noël. Alors évêque auxiliaire à Québec, il est devenu ensuite évêque de Trois-Rivières. Depuis 1998, il profite d’une retraite bien méritée à l’Archevêché de Québec. Âgé de 97 ans depuis le 19 mars, il a fêté 50 ans d’épiscopat en 2013. Mgr Noël a beaucoup apprécié sa visite de l’exposition. Celle-ci lui a rappelé d’excellents souvenirs: les sessions matinales à Saint-Pierre-de-Rome, les groupes de travail linguistiques, le latin remarquable des uns, comme le cardinal Léger et les évêques italiens, ou celui bien moins audible de d’autres, comme les évêques états-uniens du temps. Mgr Noël sourit encore en évoquant le correspondant du Figaro, René Laurentin, sautant sur son vélo dès la fin de l’avant-midi pour aller rédiger son texte : « Mgr (Lionel) Audet et moi le lisions dès l’aube; ce qu’il rapportait était vrai mais il insistait surtout sur les divergences dans l’assemblée, très peu sur les nombreuses convergences ».

Mgr Noël s’est dit aussi très impressionné par les tableaux récapitulatifs des événements conciliaires; il souhaitait qu’un grand nombre les lisent, tout en sachant d’expérience que là comme ailleurs, les visiteurs ne lisent pas tout. « Il y aurait tant à dire à ce sujet », nous lance l’évêque émérite. Sa mémoire pourrait – et devrait peut-être – stimuler un peu la nôtre.

Revitaliser au présent une mémoire humaine si oublieuse

Le doyen de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval, Gilles Routhier, est un expert de Vatican II, reconnu internationalement. On peut lui attribuer un rôle important dans la mise sur pied de cette exposition. Il la juge encore nécessaire pour nous rappeler d’où nous provenons et mesurer tout le chemin accompli. « Nous le réalisons à peine: nous serions bien mal pris ces années-ci s’il n’y avait pas eu le Concile. Regardez seulement la problématique très actuelle du dialogue oecuménique (avec les autres traditions chrétiennes) et inter-religieux (avec l’islam, le judaïsme, le bouddhisme et tant d’autres…). » Tant de volets de la vie ecclésiale seraient aussi fort hypothéqués si ce n’était des travaux de Vatican II: « Pensons à la place des laïques dans notre Église, à nos réactions au contact de l’immigration ou des attentats terroristes, à nos échanges avec les médias de communication… »

Alors, rappelons-nous: quels furent les grands artisans du Concile? Spontanément, M. Routhier songe d’abord à un grand théologien nommé… Joseph Ratzinger; à un autre survivant: le Canadien Gregory Baum, religieux augustin. Bien entendu, la plupart sont décédés depuis quelques années: les dominicains Yves-Marie Congar, de France, et Jean-Marie Roger Tillard, d’Ottawa. Un autre Canadien émerge du lot: le cardinal Paul-Émile Léger, dont les nombreuses interventions furent très bien accueillies, du fait de leur ton et parce qu’il maniait habilement la langue latine, comme nous le confirme clairement Mgr Noël. Un groupe consistant de théologiens belges y a aussi « abattu beaucoup de travail ».

Si peu de journalistes de nos jours peuvent encore référer à Vatican II, à l’époque (1962-65), l’événement fut amplement couvert par la presse internationale. Autour du théologien hollandais Edward Schillebeeckx, assisté de compatriotes et de plusieurs Nord-Américains, tout un centre de documentation favorisait quotidiennement la communication des travaux conciliaires. Toute la presse québécoise en traitait régulièrement. Si L’Action catholique publiait des textes officiels sans avoir d’envoyé sur place, les grands quotidiens Le Droit (Ottawa), La Presse et Le Devoir y étaient par le truchement du père Hurtubise, de Claude Ryan, du père Tillard et d’autres correspondants permanents. La jeune télévision de Radio-Canada y recueillait des images et des entrevues.

Une portée planétaire

Ici au Québec, le Concile s’est vécu en pleine effervescence de notre célèbre Révolution tranquille. À l’étranger, la décennie 1960 était tout autant associée à une fermentation historique. Gilles Routhier analyse: « Chaque pays était, à sa manière, dans un contexte d’importantes transitions. À Cuba, Fidel Castro venait de prendre le pouvoir (et était à définir les accents de son régime politique). Dans la quasi-totalité des pays africains, la décolonisation (amorcée en 1958) battait son plein. Aux États-Unis, le mouvement des droits civiques, jailli de Californie avec une vague de concepts nouveaux, déferlait sur le pays et sur tout l’Occident. » L’Europe voyait se multiplier les manifestations massives, même derrière le Rideau de fer (Tchécoslovaquie, Pologne, Hongrie…). Le leadership de l’URSS était en redéfinition, la Chine traversait sa Révolution culturelle… L’agitation nourrissait le débat en le bousculant. L’Église voulait réaffirmer la pertinence intemporelle de l’Évangile en regard de toutes les mutations sociales.

Le Concile Vatican II a initié, incontestablement, une profonde transformation de nos manières de faire en Église. « Ce que nous risquons de prendre facilement pour acquis serait bien différent sans l’héritage des Pères conciliaires », conclut Gilles Routhier. Comment mieux dire?