Un regard documenté sur l’islamisme contemporain

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, juin 2018

Par Marcel Boivin, missionnaire d’Afrique

Depuis une quinzaine d’années déjà, les gestes d’une certaine mouvance islamiste emplissent l’actualité chaque semaine. L’auteur du texte qui suit a vécu 30 ans en Tanzanie, « où musulmans et chrétiens se côtoient quotidiennement ». Il a aussi passé quatre ans au Centre spirituel de Jérusalem, dans le quartier musulman de la ville. Il est donc qualifié pour aborder cette question sensible, aux ressorts à la fois religieux et politiques. Nous le remercions sincèrement pour sa contribution. R.T.

 

D’abord, quelques précisions nécessaires

Nous entrons sur un champ miné. Pour durer, il importe d’éclairer nos premiers pas.

Avant tout, évitons une ambiguïté qui serait déplorable, en notant de suite que le titre parle non pas de l’islam, qui est une religion, mais de l’islamisme, lequel implique généralement un courant doctrinaire et militant issu de l’islam. Au sein de l’islam sunnite, l’islamisme fortement politisé s’exprime à travers diverses formes dont la mouvance des frères musulmans, le salafisme, et bien sûr le wahabbisme saoudien, promoteur direct du djihadisme et créateur principal d’Al Qaeda et de Daesh.

De plus, il est bon de se rappeler que Daesh signifie: État Islamique en Irak et au Levant, et qu’il a bel et bien été pensé comme un état indépendant, établi par l’Arabie Saoudite de concert avec une coalition occidentale dominée par les États-Unis. Son territoire devait couvrir une partie des états irakien et syrien … d’où l’opposition du président syrien Bachar Al Assad. Cet état serait habité et gouverné par les sunnis de l’Irak laissés pour compte suite à la défaite de Saddam Hussein, dans la guerre injuste orchestrée par les États-Unis en 2003. Ce qui a éventuellement fait de Daesh un ennemi de la coalition occidentale, c’est la barbarie de ses méthodes; ce qui a brouillé son alliance avec l’Arabie Saoudite, c’est le fait que son premier chef se soit déclaré calife de Bagdad, se posant ainsi en souverain sur ses promoteurs.

Finalement, pour qu’il soit clair que l’ouverture d’esprit n’est pas naïveté, il convient de jeter un regard sur trois slogans qui illustrent les trappes susceptibles de faire trébucher même l’observateur le plus averti :

« Allahou Akbar! »  À l’origine, c’était une invocation adressée au Dieu Tout-Puissant de l’islam. Louable comme telle, elle devient déplorable quand ce Tout-Puissant est conçu comme un Dieu hargneux; une invocation qui, en ce dernier quart de siècle, s’est envenimée au point de servir de slogan pour alarmer la terre entière, et qui est de plus en plus monopolisée par les tenants du Djihad. Le Djihad? Pour le mystique, c’est d’abord un appel au combat spirituel. Pour quiconque a des raisons de se sentir menacé, c’est plutôt un appel à une guerre qui couvre de gloire le combattant, et que justifie le devoir de défendre la communauté des croyants de l’Islam, la umma, ou d’étendre son empire. Depuis une trentaine d’années, le djihad s’est transformé en une bête féroce à plusieurs cornes, dont la stratégie de base est la terreur.

« Je suis Charlie! » Voilà un slogan créé suite à l’assaut contre l’équipe de Charlie Hebdo à Paris, il y a trois ans, pour rallier la population autour d’une clameur populaire exigeant la liberté d’expression; aussi, pour contrer les folles tueries de cet intégrisme fanatique qu’est le djihadisme sunni d’aujourd’hui. Au début, je me suis rallié; puis j’ai compris que le slogan soutenait une publication vouée à se rire des malheurs qu’elle cause ailleurs. J’en suis venu à penser qu’il ne faut pas se faire aussi bête que les djihadistes…

« L’islam est une religion de paix! » Au début, ce mot d’ordre nous est, pour ainsi dire, venu de la brigade des pompiers, soucieuse d’éteindre les incendies allumés par le djihadisme partout dans le monde. Un mot d’ordre graduellement réduit, tant par les incendiaires que par les incendiés, à une naïve formule passe-partout : soit un slogan récupéré par les djihadistes à la recherche d’adeptes, repris par les musulmans modérés en quête d’approbation, machinalement répété par quiconque s’obstine à ne voir que le meilleur de l’islam. L’islam, une religion de paix? Je veux bien, mais ça reste à démontrer. Pour autant que je le sache, la paix qu’offre l’islam en tant que religion n’est guère plus que le lien qui solidarise la umma et la maintient dans la bonne entente. Et là où l’islam est politiquement dominant, c’est traditionnellement une paix qui s’impose en limitant les droits des kafirs, tout en consentant quelques concessions aux gens du livre.

On objectera bien vite à ces réflexions sur des événements récents qu’historiquement les chrétiens ne se sont pas montrés plus pacifiques que les musulmans. C’est vrai. La conquête des Amériques par les premiers a été au moins aussi meurtrière que la conquête du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord par les seconds. Bien plus, le terrorisme étatique auquel se livrent aujourd’hui de grands pays occidentaux pour protéger leurs intérêts à travers le monde se révèle aussi inhumain et brutal que le terrorisme chapeauté par de fanatiques milices religieuses. Mais voilà : la question ici soulevée n’est pas de savoir si les musulmans en tant que citoyens de la Planète Terre sont moralement meilleurs ou pires que les chrétiens; elle est d’un autre ordre, celui une réflexion sur l’islamisme et le djihadisme.

 

Une causalité à plusieurs volets

Pour s’engager sur une voie d’apaisement, il faut d’abord identifier les causes de la discorde. Ce qui ne facilite pas cette tâche, c’est le fait que, des causes, il y en ait plusieurs au cœur même des dissensions qui sévissent entre, d’une part, le monde musulman tel qu’il se redessine géographiquement de nos jours et, d’autre part, un monde traditionnellement chrétien en voie de se remodeler intérieurement sous la pression du pluralisme religieux. J’attire l’attention sur deux de ces causes.

  • D’une part, il y a ce puissant orage d’amertume et d’aigreur qui a surgi du côté des pays musulmans, humiliés par le colonialisme politique que leur a jadis imposé l’Europe; un orage qui a fini par éclater suite à la subordination économique exercée plus récemment par les grands pouvoirs capitalistes et symbolisée par l’emprise du Grand Satan, les États-Unis d’Amérique. Ces peuples très anciens et justement fiers de leurs cultures se révoltent face à des modes occidentales qu’ils considèrent comme des agressions aux trésors de sagesse accumulés dans leurs traditions et sanctionnés par leur religion. Par exemple, le fait que l’homosexualité soit reconnue comme normale et non plus comme une anomalie à gérer; que la transsexualité, en dépit de la mutilation qu’elle exige, soit en voie de s’imposer comme un droit de la personne; que le suicide assisté soit présenté comme une alternative louable aux avatars de la condition humaine. Tout cela, et bien d’autres étrangetés appréhendées comme des formes de démence culturelle, confirme à ces peuples l’état de décadence dans lequel les populations chrétiennes s’enfoncent à cause de leur refus de se soumettre au projet divin sur l’être humain tel qu’eux le conçoivent.

Il y a aussi, dans cet orage de colère, une composante sociale. Les populations déshéritées du monde musulman ne s’opposent pas à une démocratie dans laquelle une mesure de liberté personnelle et un droit de choisir leurs leaders feraient équilibre aux contraintes imposées par les structures politiques. Ces populations se soulèvent plutôt contre une forme dégénérée de démocratie, à savoir un capitalisme sans âme qui s’est mondialisé et ne joue plus ses dés que pour le profit de la minorité qui détient la majorité des capitaux. Loin d’être aveugles, les leaders des marchés financiers et de corporations, de quelque religion ou nationalité qu’ils soient, ont si bien manœuvré que les grandes puissances financières qu’ils représentent, bien que ne constituant que 1% de la population, possèdent 50% des biens de la planète; et ils mettent au pas rois et présidents pour s’approprier plus encore et régner sur l’humanité. Le fait que d’importants regroupements musulmans, aliénés par les guerres qui ravagent leurs terres ancestrales, se trouvent désormais partout, à Toronto comme à Bagdad, à Bruxelles comme à Dar Es Salaam, constitue pour la ploutocratie régnante une menace omniprésente qui les terrorise plus encore qu’elle n’effraie le petit peuple.

Quitte à me tromper royalement, j’émets l’hypothèse qui suit: l’extrémisme du djihadisme religieux est jusqu’à un certain point la contrepartie de l’extrémisme des marchés financiers pour lesquels l’idole à adorer est la maximalisation des profits. Lequel des deux extrémismes fait le plus de fatalités, cause le plus de guerres, asservit le plus de monde à la condition de réfugiés et réduit le plus de personnes vulnérables à la pauvreté, on peut le demander….

2.) La deuxième cause des dissensions qui sévissent se situe plutôt au niveau proprement religieux, et consiste en une composante intégriste de l’islam en tant que religion.

Le monde arabe est en ébullition, c’est vrai, mais plusieurs pays musulmans non-arabes le sont aussi. Par ailleurs, surtout en Europe, il y a des communautés musulmanes qui sont insatisfaites du sort que leur réserve la vie dans un Occident imbu de chrétienté, tout comme il y a au Moyen-Orient de tradition musulmane des communautés chrétiennes dont la situation est pire encore : elles vivent dans la peur et font face à la persécution. C’est donc que, d’une certaine façon, c’est l’islam lui-même, du moins sur certains aspects, qui est de plus en plus visiblement en crise.

Un regard à la fois lucide et respectueux

Pas que je veuille blâmer les musulmans. Soyons honnêtes: il aura fallu 19 siècles à l’Église catholique pour affirmer la liberté religieuse comme un droit humain. Nous sommes tellement fiers de cette découverte que nous risquons d’en être infatués et d’exiger que la terre toute entière la fasse aussi pour nous accommoder. Le fait est que, sur ce point, le monde musulman a du retard sur le monde traditionnellement chrétien. Je ne m’en scandalise pas, mais je crois qu’il faut un degré minimal de réalisme pour développer des politiques qui s’accordent avec la réalité.

Il ne s’agit pas de dénigrer l’islam. C’est la religion d’une foule de personnes chaleureuses, charitables et ferventes que la vie m’a permis de rencontrer, et je la respecte grandement. L’islam est une religion organiquement constituée, avec non seulement sa doctrine, mais aussi son rituel, ses lois morales et son code pénal, sa philosophie de la vie humaine, sa vision des rapports entre religieux et profane. Il s’est même diversifié considérablement dans son expression à travers le temps et l’espace.

En fait, j’admire de l’islam tout ce qu’on m’a enseigné de juste et vrai dans cette religion. Le problème, c’est que je suis incapable de susciter en moi la même admiration quand je considère certaines connaissances acquises par l’expérience. Celles-ci m’amènent à y détecter des faiblesses qu’un trop grand optimisme à l’égard de l’islam a contribué à occulter. En voici quelques exemples.

En dépit des prédictions optimistes qu’on entendait il y a quelques années, l’islam est resté largement incapable de s’ajuster à la modernité. Je comprends que le Coran comme tel ne puisse être modifié. Ce qui dérange, c’est l’interprétation foncièrement littérale de ses textes que l’islam n’arrive toujours pas à dépasser. Le résultat, à ce qui me semble, est un corpus doctrinal, moral et rituel devenu aussi imperméable au changement que le Dieu en lequel l’islam propose la foi.

Le fait que l’islam considère d’emblée comme erronée toute autre confession religieuse le fait paraître militant et avide de conversions; ce qui ne prédispose pas au dialogue spécifiquement religieux.

L’islam est par nature aussi politique que religieux. Ce qu’il a en vue, c’est tout autant une umma qui couvre la terre et la domine, que l’adoration d’un Dieu requérant la soumission absolue. Même aujourd’hui, de par le monde, les pays dont le gouvernement est musulman n’accordent le plus souvent aux chrétiens et aux juifs qu’une citoyenneté de deuxième classe, correspondant plus ou moins au statut jadis réservé aux dhimmis. Par contraste, les musulmans qui émigrent dans un pays où la liberté religieuse est reconnue comme un droit humain ne semblent pas se gêner pour revendiquer la plénitude de ce qu’ils perçoivent comme leurs droits de citoyenneté; il arrive qu’ils réclament aussi pour eux-mêmes ce qu’ils considèrent comme des privilèges historiquement acquis par les croyants qui les ont précédés sur le terrain.

Les chrétiens du Moyen-Orient ont une expérience de vie sous des régimes musulmans qui est longue de plusieurs siècles. On ne les invite pas facilement à prendre part au dialogue chrétien-musulman. Est-ce parce qu’on craint qu’ils ne disent des choses qu’on n’aimerait pas entendre?

Finalement, si on tient à comparer l’islam à une religion qui lui est fondamentalement similaire, c’est avec le judaïsme qu’il faut le faire. L’évangile est trop différent pour qu’il y ait une résonnance magnétique entre son esprit et celui de l’islam.

Des questions incontournables

Il y a par ailleurs des questions qu’on ne peut éluder plus longtemps, qui concernent la relation entre l’islam et le phénomène du djihadisme violemment militant. Par exemple :

1) Y aurait-il dans le Coran des directives susceptibles d’être interprétées comme des incitations à tuer au nom de Dieu, comme peut y en avoir dans notre Ancien Testament?  Y aurait-il des appels à la vengeance, à la brutale expulsion de quiconque renonce à l’Islam, à des punitions meurtrières contre quiconque serait jugé coupable d’injure à l’égard du Prophète?

2) C’est bien connu: depuis au moins une quarantaine d’années, il existe dans certains pays musulmans des écoles qui accueillent des jeunes soigneusement sélectionnés en divers pays africains et ailleurs, pour en faire des leaders religieux spécialisés dans la contestation, la provocation et la revendication. Le but de ces écoles serait d’ouvrir partout la voie à un combat subversif de longue haleine pour la suprématie d’Allah et de l’umma musulmane. Pourquoi ne rien dire de ces écoles, surtout quand on sait qui les subventionne?

3) Le djihadisme ne serait-il qu’une première vague d’un tsunami en train de traverser secrètement les océans de nos diversités; un tsunami qui frappera le monde entier tel un tumultueux choc de civilisations occasionné non pas par la philosophie sociale du marxisme-léninisme, comme ce fût le cas au siècle dernier, mais par la rencontre hasardeuse de deux religions qui toutes deux ont comme mission de s’étendre jusqu’aux confins du monde, l’islam et le christianisme?

De l’alarmisme à un nécessaire réalisme?

Il y a 25 ans, quelqu’un avait qualifié d’alarmiste une question que j’avais alors soulevée: « Faudra-t-il attendre que soit devenu irrésistible le raz-de-marée du mouvement islamiste, qui menace déjà d’engloutir l’ouest africain et plusieurs pays de la côte orientale, pour songer sérieusement à consolider la liberté d’exister des communautés non-musulmanes qui s’y sont développées? »

Les termes dans lesquels je posais ma question étaient peut-être mal choisis. La réalité qu’elle exprimait ne manquait pas pour autant de bien-fondé. On entend souvent dire que l’islam est une religion pacifique et que les quelques « fanatiques » qui sèment la pagaille ici et là devraient finir par se calmer. Or ces quelques fanatiques ne sont plus seulement « ici et là », ils se lèvent de partout, et le djihadisme meurtrier s’est lui-même mondialisé. Comment répondre à ces signes des temps?

Notre réponse jusqu’ici a été de dialoguer avec les musulmans de bonne volonté; un dialogue honorable, basé sur des valeurs identifiées comme communes, et empreint du désir de gérer sereinement nos différences. Que faire, cependant, quand apparaissent sur certaines de ces différences des cancers qui détruisent le respect et la confiance mutuelle et injectent les poisons de la rage et de la violence?

Je ne mets pas en question la validité des principes statués par le Concile de Vatican II pour gérer cette nouvelle entité qu’était alors le dialogue interreligieux. Suffisent-ils pour faire face aux défis d’aujourd’hui? Il faut d’abord concéder que le but du Concile n’était pas de donner un enseignement qui constituerait une évaluation de l’islam dans son ensemble. Son but était plutôt d’attirer l’attention sur certaines valeurs de cette religion qui peuvent être considérées comme pierre d’attentes par rapport à l’Évangile. Cela, le Concile l’a bien fait, mais il serait irraisonnable de s’attendre à trouver plus dans ses écrits.

D’autre part, une bonne soixantaine d’années s’est écoulée depuis lors. Les conditions dans lesquelles doit se situer ce que j’appellerais maintenant la rencontre se sont profondément transformées. Le monde autrefois dit chrétien, inspiré par le droit à la liberté religieuse, est devenu de plus en plus pluraliste, accueillant sans réserve aussi bien les croyants de toute allégeance que ceux qui ne professent aucune religion. Par contre, dans nombre de pays dont la religion d’état est encore l’islam, une vague d’épuration est en train de déferler, qui refoule les chrétiens hors des frontières ou les pousse contre le mur brutal d’un choix déchirant entre leur foi et la survie.

De nouvelles formes de conversation entre christianisme et islam?

Il ne saurait être question d’élaborer un plan pour améliorer l’islam de l’intérieur; c’est aux croyants de cette religion qu’il appartient de le faire. Ce qui est en notre pouvoir, c’est de lire les signes des temps, de nous mettre en mode écoute et d’opérer les ajustements à faire. Voici quelques suggestions, pour ce qu’elles valent.

En premier lieu, il faudra répondre clairement aux questions de nature religieuse posées plus haut, et possiblement à bien d’autres, même si elles paraissent négatives.

Deuxièmement, il sera bon d’établir une distinction entre la phase de la rencontre – un mot technique qui ne s’employait pas dans la littérature du dialogue au temps de Vatican II — et la phase du dialogue religieux proprement dit. Je soutiens qu’il faut aujourd’hui prioritairement converser au niveau des rapports sociaux, un niveau qui justement est plutôt celui de la rencontre; et cela, en bâtissant nos relations sur la base de notre commune humanité, tout en développant solidarité et bon voisinage dans la résolution de problèmes qui nous sont communs. Le dialogue proprement interreligieux, lui, exige un regard critique tant sur des aspects de la religion musulmane que sur des composantes de la nôtre. Je reconnais et admire les bienfaits d’un tel dialogue dans les doctes discussions et les échanges spirituels. Au niveau des communautés où les rapports humains sont de tous les jours, qui n’a pas constaté que maintes fois le silence est plus constructif que la parole?

Troisièmement, il restera bon de continuer à centrer notre attention sur ce qu’il y a de sage et de juste dans l’Islam, mais il faudra le faire avec un souci plus grand d’intégrer ces trésors dans notre mode de penser et de vivre notre propre foi. Un exemple me vient à l’esprit. La cohérence du monde musulman réside en bonne partie sur un credo commun, le bon voisinage et l’entraide quotidienne qui animent tant chacune des petites communautés que l’ensemble de l’umma universelle. Contrairement à la formule éminemment hiérarchique et cléricale qui caractérise la structure et la marche de l’Église catholique, l’umma musulmane vit et évolue à la base, avec un moindre degré d’intervention de la part d’imans ou de scheiks. C’est par cette force discrète que le monde musulman résiste aux épreuves des temps, qu’il grandit et s’étend par toute la terre. Les musulmans ont à nous offrir un modèle de gouvernement et d’animation qui, peut-être pourrait nous aider à mieux équilibrer le nôtre; un modèle comme celui que propose parfois le pape François.

Ma dernière suggestion est sans doute audacieuse; il faut de l’espace pour l’expliquer, même sommairement. Il s’agit du besoin d’une sérieuse réflexion éthique sur les devoirs qui découlent de la justice dans les situations où il y a discrimination contre une population, chrétienne ou autre, parfois à un point tel que les fidèles se trouvent exposés au pillage de leurs biens ou à des attentats contre leur vie. Je parle ici de petites gens, de papas et de mamans dont le malheur n’attire l’attention du public que momentanément s’ils sont tués brutalement, et pas du tout si le mauvais sort ne leur enlève que leurs chaumières et leurs moutons.

Dans les années 1994 à 1998, j’enseignais l’éthique chrétienne dans un Grand Séminaire dans l’est de l’Afrique. Des équipes d’islamistes fanatiques, le plus souvent venues de l’étranger ou radicalisées ailleurs, s’infiltraient déjà un peu partout dans les villes et les villages du pays. Leur but était de ridiculiser méthodiquement les croyances chrétiennes et de semer le soupçon et la discorde dans des sociétés civiles jusque-là pacifiques. Un jour que, dans le traité sur la justice sociale, nous discutions du principe de la légitime défense, quelques étudiants avaient demandé si ce principe pouvait en certaines circonstances s’appliquer à leurs familles, malmenées de mille façons par un voisinage hostile à leur foi. Ma réponse avait été mesurée, il me semble, mais elle allait somme toute dans la direction d’un oui. Qu’il suffise de rappeler ici que le principe de la légitime défense est conciliable avec l’Évangile et n’appartient nullement à une vision vengeresse de la justice.

Toujours est-il que, quelques jours plus tard, alors qu’on réfléchissait sur la manière dont les disciples de Jésus doivent réagir en temps de persécution, j’avais commencé par avouer que la réponse était facile pour des missionnaires comme moi, forts de la possibilité de sauver leur peau en s’envolant par le premier avion. Faut-il recommander à ceux qui doivent rester de faire le sacrifice de leurs vies et de leurs biens, de laisser tuer leurs familles, pour que vienne le Royaume de Dieu? Pas sûr. J’avais donc expliqué que dans des situations critiques, les parents, s’ils le pouvaient, avaient le droit ― et même le devoir ― de sauver leurs familles et leurs biens, soit par la fuite, soit par la légitime défense. Quant à eux, séminaristes qui seraient bientôt pasteurs de communautés chrétiennes, il leur faudrait alors, avec la grâce de Dieu, rester jusqu’au bout avec leurs communautés.

J’exagérais? Le fait est qu’une quinzaine d’années plus tard, un des étudiants qui se trouvaient devant moi dans la classe, plus tard prêtre respecté dans son pays, était abattu à bout portant à son arrivée à une petite chapelle, un dimanche où il devait y célébrer l’Eucharistie. Deux autres bons amis sont restés gravement handicapés suite à des assauts meurtriers. L’identité de leurs agresseurs n’a jamais fait l’objet de doute, mais comme dans tant d’autres cas où les cibles sont de simples gens, les enquêtes n’ont jamais débouché.

Savoir repenser notre approche

L’état des relations entre musulmans d’une part, chrétiens, autres croyants et non-croyants d’autre part, a été si gravement perturbé qu’il faut se remettre à penser et à planifier les modalités de la rencontre et du dialogue. Pour ma part, je plaide pour le droit du paysan à crier au feu si un incendie menace de détruire sa maison. Il est rare que les guerres saintes éclatent dans les bibliothèques. Elles ont plutôt la mauvaise habitude d’exploser sur la place publique, quand les politiciens avides de pouvoir moussent le sentiment religieux populaire pour l’assujettir à l’instinct de domination. C’est une éventualité à laquelle l’expertise ne nous a guère préparés.