Un malaise qui s’incruste

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, septembre 2017

Dossier : Le Québec, le catholicisme et l’islam
Par René Tessier

Il y dix ans déjà, le Québec suivait très attentivement les travaux de la Commission Bouchard-Taylor, sur les accommodements à consentir aux minorités religieuses dans la sphère publique. Depuis ce temps, ailleurs et chez nous, les nombreux attentats terroristes revendiqués par des islamistes ont soulevé la révulsion des uns et des autres, suscitant parfois une vive méfiance envers tous les musulmans. Pendant quelques mois en 2013-14, un projet de Charte des valeurs québécoises a exalté les passions, avec un niveau d’assentiment très variable. L’hiver dernier, à Québec même, c’étaient des musulmans pratiquants qui étaient assassinés dans leur lieu de culte; l’incident a généré cette fois un torrent de sympathie à leur endroit.

Cet été, dans la région de la Capitale, c’était le référendum autour d’un projet de cimetière réservé aux musulmans dans Lotbinière qui retenait l’attention. On sait que le projet d’une section réservée aux musulmans y a été rejetée par seulement… 19 voix contre 16. Beaucoup de bruit, de multiples impressions négatives (« Personne n’y a gagné », déclarait l’organisatrice du camp vainqueur) et un message aux connotations très défavorables. Le cardinal Gérald C. Lacroix a eu beau intervenir dans le débat, celui-ci, sans avoir dégénéré complètement, laisse un goût amer.

Au-delà des anecdotes, il faut bien admettre que les rapports de notre société québécoise avec son héritage catholique, souvent résumés sous le double vocable amour-haine, et avec sa minorité musulmane ne se sont guère éclaircis.

Un héritage que d’aucuns trouvent encombrant

Le Québec de nos grands-parents et de nos ascendants, celui de 1840 à 1960 grosso modo, a constitué l’une des sociétés les plus intensément catholiques de toute l’histoire. Plusieurs évoquaient alors une situation d’unanimité religieuse. Bien entendu, certaines minorités (juive, protestante…) y cohabitaient avec les descendants des bâtisseurs de la Nouvelle-France mais, sauf exceptions, la langue anglaise les gardait socialement à l’écart et leurs rites les séparaient de la communauté francophone, fortement majoritaire d’autant plus que les grandes familles y représentaient la norme. L’Église était partout, de très nombreuses fêtes religieuses scandaient annuellement la vie des catholiques; très peu d’entre eux osaient déroger aux obligations liées à la foi. Par ailleurs, nous avons envoyé à l’étranger des milliers de missionnaires, religieuses, religieux et, plus récemment, des laïcs encore jeunes.

Une déconfessionnalisation rapide de toutes nos structures s’est produite en quelques années seulement. La sécularisation s’est amorcée avant la Révolution tranquille et le Concile Vatican II mais s’est accélérée avec eux; elle a même été balisée par la réflexion conciliaire et le désir de la société civile de se prendre en mains. L’Église elle-même affirmait alors « l’autonomie des réalités terrestres ».

L’univers religieux, ses représentants et ses institutions, se sont beaucoup effacés de la scène publique. Certes, les évêques ont continué à publier des messages à caractère social et/ou moral, des milliers de chrétiens, des centaines de communautés religieuses ont maintenu leurs engagements caritatifs et en ont mis sur pied plusieurs nouveaux; ils ont bien pris soin, cependant, de le faire en évitant toute forme de prosélytisme. Dans ce Québec désormais laïc, chaque personne est renvoyée à sa conscience.

Étrangement, on sent facilement, depuis au moins 40 ans, que des personnalités du monde artistique, scientifique ou médiatique québécois n’ont pas fait la paix avec notre passé religieux. Ici l’Église catholique sera tenue responsable, encore aujourd’hui, de toutes nos failles collectives, des impasses dans notre société. Notre histoire est régulièrement réécrite, réinventée à grandes doses de vinaigre: cette Église qui a tenu à bout de bras l’éducation et les services de santé, tout en contribuant activement à l’essor des loisirs, de l’agriculture, des médias et même de la recherche scientifique ― pour ne nommer que ces champs de l’activités humaine ― est accusée d’avoir glorifié la pauvreté et entretenu l’ignorance, d’avoir maintenu le peuple dans un sentiment d’infériorité sinon carrément dans la servitude. Les reproches adressés sont tellement épars qu’ils en deviennent, à la longue, peu crédibles.

Le rapport présenté au pape François par l’Assemblée des évêques catholiques du Québec lors de la traditionnelle visite ad limina du printemps dernier le fait d’ailleurs bien ressortir: « ce ne sont pas (les) courants ‘classiques’ (de l’athéisme militant, de l’agnosticisme…) qui ont tendance à faire les manchettes aujourd’hui au Québec (…) mais plutôt un certain militantisme antireligieux qui s’oppose fortement à la religion et à sa présence sur la place publique ». À l’heure où, dans notre société, tous les groupes veulent se rendre plus visibles et affirmer leur fierté d’être ce qu’ils sont, d’aucuns voudraient reléguer toute expression de la foi chrétienne à des garde-robes, de préférence bien verrouillées.

Cette tendance à occulter la dimension religieuse de nos vies, fut-ce en la renvoyant très strictement à la sphère de la vie la plus privée ― la salle de bains? ― peut expliquer aussi, au moins partiellement, le grand inconfort maintes fois ressenti à la vue d’un islam encore très minoritaire chez nous, mais qui n’hésite jamais à s’afficher ostensiblement.

 

Ils se sont insinués dans notre paysage

Dans le contexte où une forte proportion de Québécois et de Québécoises semble se réjouir de voir le religieux très peu présent dans l’espace public, l’irruption de musulmans qui tiennent à afficher publiquement leur foi ne manque pas d’en choquer d’aucuns. De plus, certains musulmans ne craignent pas de revendiquer ce qu’on a appelé « des accommodements » au nom de leur croyance. Ainsi les verra-t-on réclamer un médecin ou un auxiliaire médical du même sexe qu’eux pour les traiter, exiger qu’il n’y ait pas de porc au menu d’une fête quelconque, demander des piscines séparées pour hommes et femmes, etc.

Or, un sondage indiquait récemment (L’Actualité, mai 2017) que les deux tiers des Québécoises et des Québécois voudraient voir appliquée à tous les employés du secteur public une interdiction de porter des signes religieux. Le pourcentage grimpe à 78% quand il s’agit de personnes en autorité (juges, policiers, mais aussi enseignantes et enseignants, éducatrices de garderie…).

Le projet de loi 62, présentement à l’étude à l’Assemblée nationale depuis belle lurette, se penche précisément sur ces demandes d’accommodement et sur la tolérance à exercer envers le port de signes religieux par des personnes en autorité ou au service de la collectivité. Difficile de ne pas observer, toutefois, la grande confusion qui entoure la réflexion à ce sujet: les concepts de laïcité et de neutralité de l’État, par exemple, sont l’objet de définitions très divergentes, selon les personnes et les groupes qui les utilisent. Ce que creuse rapidement notre texte suivant…