Un héritage à transmettre… malgré tout !

Entrevue avec l’anthropologue et cinéaste Bernard Émond
Volume 128, no 5, juillet-août 2016, pages 3-8

À l’Assemblée du clergé du 4 mai dernier, la personne-ressource de l’avant-midi était le cinéaste très connu Bernard Émond. Nous l’avions longuement interviewé en soirée la veille. Avec sa permission, nous avons reconstitué fidèlement cette entrevue en y intégrant quelques éléments qu’il a ajoutés le lendemain, à la maison généralice des Sœurs de la charité de Québec. Le discours de M. Émond a été très applaudi et a constitué, pour plusieurs d’entre nous, la meilleure intervention entendue à l’Assemblée du clergé depuis bien des années. Pour ceux qui l’ont trouvé un peu direct et/ou sévère, précisons que nous l’avions encouragé à nous interpeller très directement. Ses propos ci-après devraient éclairer encore plus les uns et les autres. La bande vidéo de son entretien à l’Assemblée du clergé est disponible sur www.ecdq.tv, mais pas notre entrevue elle-même. Signalons enfin que durant l’interview, Bernard Émond a réfléchi assez longuement (15-20 secondes en moyenne) avant de répondre à la plupart de nos questions.                R.T.

Propos recueillis par Alain Pouliot (AP) et René Tessier (RT)

RT: M. Émond, bonsoir et merci de vous prêter à cette interview, alors que vous arrivez tout juste de Montréal. Dites-nous, d’abord, pourquoi tournez-vous des films? Qu’est-ce qui  suscite en vous le désir de continuer et qu’avez-vous à cœur d’atteindre à travers ce métier ?

Bernard Émond (BÉ): Il ya dans ma profession au moins deux ou trois choses que j’aime beaucoup. D’abord, j’y ai toute la marge de manœuvre pour mener à bien une œuvre, du moins aussi bien que possible. La seule limite à ce que je peux réaliser, ce n’est pas l’argent car on peut obtenir des subventions et produire un cinéma qui ne coûte pas si cher en mettant l’accent sur l’essentiel ; la limite, ce sera plutôt mon manque de talent. À mes yeux, le travail de cinéaste représente une forme d’artisanat et le travail de l’artisan est quelque chose qui m’a toujours fasciné; de plus, le tournage de films m’offre la possibilité de travailler avec des artisans remarquables. Je projette d’ailleurs de revenir prochainement au documentaire sur des jeunes qui apprennent un métier et d’autres qui s’initient à la pratique d’un art. Enfin, et peut-être surtout, le cinéma ne m’apparaît pas un lieu pour exprimer ce que je vis (ça, d’autres peuvent le faire autant qu’ils veulent), c’est bien plus pour moi un moyen de porter un regard sur notre monde, tout en conviant l’auditoire à être bien attentif à ce monde en mutation. Dans cette veine, je me permets d’habituer le spectateur à observer attentivement et à prendre le temps qu’il faut pour ce faire. Nous ne sommes pas si longtemps sur Terre, sachons regarder et comprendre ce qui se passe autour de nous.

Faire autrement, dépasser l’ici et maintenant

RT: De fait, vous nous livrez des films où l’action est parfois lente et continuellement très intérieure, vous faites figure d’exception dans le cinéma contemporain…

BÉ: Tant de films et de spectacles en tous genres ne visent qu’à nous divertir jusqu’à plus soif. Remarquez, je ne crois pas pratiquer un cinéma élitiste ou réservé aux intellectuels. Toutes sortes de gens se déplacent pour voir mes films. Dans les festivals à plusieurs projections publiques, j’adore rencontrer les cinéphiles et entendre leurs commentaires, recevoir leurs questions, écouter ce qui les a touchés particulièrement ou ce qu’ils ont retenu de la séance… Bien sur, pour persévérer dans cette voie, il faut de la volonté. Je rencontre tant de gens qui se sentent orphelins devant le cinéma commercial qui a cours présentement.

RT: Comme vous-mêmes vous dites orphelin dans la culture de masse actuelle, qui a évacué les questions des valeurs et du sens de la vie ? (Cf. La perte et le lien, entretiens de Simon Galiéro avec Bernard Émond, Médiaspaul, 2009)

BÉ: En effet. Vous savez, j’ai beau me situer comme agnostique, je ne peux me résoudre totalement à l’idée qu’il n’existerait rien de plus grand que nous-mêmes. Moi qui ai pratiqué toutes les dévotions catholiques dans ma jeunesse, dont le chapelet animé par le cardinal Léger, je suis habité par une profonde nostalgie, qui me paraît clairement l’indice d’un manque très prégnant. Comprenons-nous bien : je ne souhaite pas que nous retournions aux familles de 12-15 enfants d’autrefois, ni à une Église par trop autoritaire, ni à l’unanimité forcée et à toutes les contraintes des petites collectivités « tricotées serré ». Mais je regrette que notre société, trop nord-américaine, ait perdu de vue la notion de bien commun et la recherche personnelle du bien à poursuivre au bénéfice de tous, ce qui était autrefois l’horizon de la vie.

AP: Selon vous, nous aurions vraiment perdu tout cela? Comment l’expliquer ?

BÉ: Nos médias de masse ne cessent de promouvoir l’hédonisme et l’égoïsme de chacun. C’est un orphelin qui vous parle, nostalgique d’un monde plus solidaire axé sur la recherche du bien. Je déplore que nous ayons tout simplement perdu la notion de péché en banalisant tout: désormais, toute personne fait ce qu’elle veut, en fonction essentiellement de son bien-être individuel, en refusant toute forme de morale. Le péché originel, c’est pour moi le rappel que le mal existe en nous, d’abord et avant tout ; la grande tentation, c’est de le nier. J’estime que ceux qui cachent des millions dans les paradis fiscaux pour ne pas payer leur juste part d’impôts pendant que nous manquons de lits dans les hôpitaux et n’en finissons plus de couper dans les services sociaux et communautaires commettent un péché grave ; même si, sur des plateaux de télévision, leurs amis et partenaires (ou complices ?) peuvent répéter impunément qu’il « n’y a rien là ». Le type qui se rend en Thaïlande ou ailleurs pour profiter sexuellement de petites filles (en levant le ton), ça correspond à un autre péché très grave. Les grands fraudeurs du fisc prétendent que ce qu’ils font est parfaitement légal, ce qui est techniquement vrai dans les législations de complaisance où ils cachent leurs avoirs, mais on n’ose pas se lever pour leur dire que c’est au moins totalement immoral; a priori, la morale, ça fait tellement « dépassé ».

AP: C’est intéressant car vous nous ramenez indirectement à l’épisode biblique du péché originel. La tentation au jardin d’Eden, c’est avant tout « la connaissance du bien et du mal », autrement dit le privilège de déterminer soi-même ce qui est bien ou mal. À partir de ce droit qu’ils décident de s’attribuer, l’homme et la femme sont entraînés dans tout un cycle de problèmes…

BÉ: Je conçois que ça puisse étonner de la part d’un non-croyant, mais je crois énormément au péché. En essayant de le faire disparaître, ou plutôt en niant qu’il puisse exister, nous créons rien de moins qu’un monde déshumanisé où l’autre n’a plus d’importance. Nos rapports humains se modulent désormais sur le modèle de l’échange économique, où il est normal et parfaitement acceptable que chacun ne recherche que son intérêt personnel. Et on prétend qu’une quelconque main  magique viendrait réguler tout cela pour le meilleur. Pourtant, l’appauvrissement constant des plus pauvres et l’enrichissement éhonté des plus riches, qui semble ne connaître aucun plafond, je crois fermement que ce sont là des péchés graves !

Aux origines de la désolation à laquelle échapper

RT: En lisant vos entretiens avec Simon Galiéro, j’ai cru comprendre que votre expérience d’une dizaine d’années dans le Nord québécois vous avait confrontée à toute la problématique de leur déracinement culturel, dont vous voyez un peu la réplique dans notre société québécoise actuelle ?

BÉ: Tout à fait. Chez les Inuit, on voyait tout de suite des carences énormes. Certes, le « progrès » économique et technologique est passé par là, mais la perte de leurs références culturelles et de leurs traditions a généré une profonde crise existentielle : alcoolisme, fuite des responsabilités parentales, suicides en série, violence familiale… ils sont peut-être 1 000 fois plus riches que jadis, ne connaissent plus la famine, mais leur solidarité sociale est ébranlée dans toutes ses balises. Et les anciens vous disent : « Oui, c’est mieux qu’avant, mais c’était quand même mieux avant ». On sous-estime souvent et beaucoup, de nos jours, les lourdes conséquences de ces transformations obligées par la modernité. Si on ne se reconnaît plus parmi les maillons d’une longue chaîne, on se retrouve avec un mal de vivre. Ce sont la perte de sens et le désarroi qui s’installent. Notre société canadienne-française est en train de vivre plus ou moins la même chose sous la pression de la culture télévisuelle de masse et, sincèrement, ça m’effraie.

RT: Il nous faudrait sortir de nous-mêmes, rejeter le culte du moi et retrouver le sens de notre finitude ?

BÉ: En commençant par reconnaître qu’il y a dans l’univers quelque chose qui nous dépasse. Cet univers si vaste, que nous connaissons encore si peu, j’y pense fréquemment. Notre vie elle-même, avec toutes les conditions nécessaires, tient pratiquement d’un miracle. Peut-être y en a-t-il ailleurs, peut-être non. (Ici, il énumère toutes les planètes du système solaire et au-delà, avec les caractéristiques de chacune.) Je suis complètement dépassé par la grandeur terrifiante de notre univers. Et j’aime contempler la beauté extraordinaire qui existe autour de nous. Nous ne pouvons pas être le fruit du hasard ; même si je doute en général de l’existence de Dieu tel qu’il m’a été présenté, j’ai l’intuition qu’il y a Quelqu’un à l’origine de tout. Et, dans mon admiration pour ce qui est, j’ose rendre grâces régulièrement… je ne sais pas à Qui!

RT: Ce que vous dites ici coïncide exactement avec l’approche de louange que le pape François nous recommande dans l’encyclique Laudato Si, en nous suggérant qu’un tel regard est le moteur requis pour sauvegarder notre ‘maison commune’ qu’est la Terre…

BÉ: Je l’ai lue en entier! Et j’aime beaucoup cette expression : ‘maison commune’. J’en ai retenu aussi l’encouragement à accepter que nous ne puissions pas tout maîtriser. Notre prétention à tout contrôler, ça empire avec tous nos appareils électroniques qui finissent par nous déconnecter du monde environnant.

RT: Vous prônez assez clairement, à travers votre filmographie, le dépouillement, le retour à l’essentiel. Comment oublier cette scène d’anthologie dans La donation, quand Élyse Guilbaut et Jacques Godin sont en pâmoison devant le paysage abitibien ? Elle lui dit que c’est magnifique, lui qui l’a conduite là lui répond : « Oui, c’est très beau, mais c’est austère, il y a des gens qui n’arriveront jamais à aimer cela ». Comme si ces quelques instants nous offraient une grille de lecture pour l’ensemble de votre œuvre?

AP: Et c’est vraiment très austère, il faut l’admettre : des arbres qui n’ont plus de feuilles, une vaste étendue quasi désertique, un poteau de téléphone au milieu…

BÉ: On m’a si souvent parlé de cette scène; si vous saviez! Comme je vous le confiais au début, je vais régulièrement à la rencontre du public pour l’entendre, recevoir ses réactions. Je sais bien, en effet, que tout le monde ne souscrira pas demain matin à ce que je propose. Mais j’ai cette chance de pouvoir soulever la question à travers mes films, de pouvoir partager ma préoccupation à partir d’un regard porté sur la vie et les êtres. Je suis très conscient que je me situe à contre-courant et je crois au moins à cette résistance nécessaire.

Quelques petits filets permettant d’espérer mieux

RT: Il y a tout de même des milliers de spectateurs qui vont voir vos films, même si ces derniers ne restent pas en salles assez longtemps. Vous savez, dans l’Église,  une minorité de baptisés engagés, affiliée à des groupes comme l’Action catholique ou la mission ouvrière en Europe, a eu un impact déterminant sur le Concile Vatican II. On se souvient que Lise Payette a maintes fois déclaré publiquement avoir exercé une influence bien plus marquée − elle disait : « un plus grand pouvoir » − sur la société québécoise à travers ses séries télévisées que comme ministre à l’Assemblée nationale?

BÉ: C’est vrai, mais elle écrivait des téléromans vus par deux ou trois millions de personnes. Je crois que mon espérance doit s’enraciner ailleurs que dans le succès populaire, qui ne m’intéresse guère. Du reste, il se peut que des choses surgissent autour de nous, que je ne vois pas. Vous savez, des développements remarquables sont issus de la Seconde Guerre mondiale, qui avait montré le plus sordide dont l’humanité soit capable. Dans les anciennes dictatures fascistes, l’Allemagne et l’Italie, en Autriche aussi, des intellectuels ont fait naître une nouvelle société. Ces contrées se sont régénérées à une vitesse incroyablement rapide, moins de cinq ans après avoir été laminées par la guerre.

AP: Seriez-vous aussi optimiste pour l’avenir de notre société contemporaine ?

BÉ: Hélas, non ; je dois vous l’avouer, je suis plutôt pessimiste. L’écologie nous met en face de limites incontournables, que nous persistons encore trop à nier. Le plus souvent, on sait que nous allons vers un mur mais on continue à saccager la planète en se déchargeant du problème sur les générations à venir. De plus, nous ne mesurons pas assez à quel point les 50 dernières années ont constitué une exception dans l’histoire du monde: la paix quasi universelle, l’abondance dans tous nos pays occidentaux, la liberté sans fin…

RT: Un certain refus de toute conscience morale se serait-il imposé dans nos vies ?

BÉ: En quelque sorte. Remarquez, la notion de bien, elle, n’est pas disparue. Vous pouvez apercevoir vous aussi de nombreux élans de générosité autour de nous. Mais le mal, lui, il ne faudrait pas le nommer, c’est devenu un tabou avec le rejet de notre héritage culturel…

RT: Ce mal inacceptable, vous l’avez abordé directement dans des productions comme Contre toute espérance (2007) et Tout ce que tu possèdes (2012).

BÉ: Avant de mettre de l’avant des situations comme ce patron de Bell Canada qui a congédié des milliers de téléphonistes pour se faire offrir des millions$ en prime, j’ai rencontré d’anciennes employées, je les ai écoutées raconter leur histoire. Je n’en reviens pas de l’indifférence de notre société devant les abus des riches, devant l’injustice sociale de plus en plus marquée, devant le triomphe de l’exploitation…

AP: Jusqu’à imaginer une forme de punition pour les coupables?

BÉ: Allons-nous rôtir en enfer? Je l’ignore mais une partie de moi souhaiterait vivement une forme ou l’autre de rétribution pour ceux qui commettent de tels crimes sans le moindre remords apparent. La tradition judéo-chrétienne, si souvent décriée de nos jours, avait le mérite de nous mettre face à nos responsabilités. Nous ne pouvons pas avoir seulement des droits, ceux-ci commandent d’ailleurs en eux-mêmes nos devoirs envers autrui.

RT: Justement, qu’attendriez-vous de l’Église catholique ?

BÉ: Oh, je suis bien mal placé pour vous dire quoi faire. Mais il me semble que vous insistez trop sur certaines problématiques familiales et pas assez sur les drames collectifs de notre monde. Quoi que, avec le pape François, on sent un glissement et l’affirmation d’une belle sensibilité aux problèmes de nature économique, environnementale… L’Église me paraît très bien placée pour nous rappeler le principe de responsabilité sociale, tant personnellement que familialement.

Une histoire collective à mieux connaître, à mieux apprécier

AP: Vous ne rejetez pas ce que certains ont appelé « la grande noirceur »?

BÉ: Il y a des choses auxquelles je ne voudrais pas nous voir revenir, je le disais tantôt. Mais nous avons maintenant pire que la noirceur: le conformisme obligé. Même dans les années Duplessis et avant, il y avait au Québec de nombreux dissidents, des intellos en lien avec la pensée européenne qui questionnaient divers aspects du système institué. Un auteur comme Jean-Éthier Blais, que j’admire beaucoup, voulait tellement aller à la racine des choses. Mais aujourd’hui, on essaie toujours de tout ridiculiser, par la caricature et la déformation du réel; tellement que le conformisme répercuté par les médias est devenu écrasant. Il peut stériliser quiconque veut s’écarter de ses normes. Regardez ces jeunes et moins jeunes qui veulent affirmer leur individualité en se faisant tatouer: leurs tatouages vont différer, évidemment, mais l’obligation qui leur est faite de se faire tatouer leur refuse justement toute singularité; peut-être un peu comme nous, qui allions à l’église pour faire comme tout le monde.

RT: D’aucuns vous qualifient de nostalgique, avec un petit reproche au creux du terme…

BÉ: La nostalgie serait-elle indéfendable? Pour ma part, je tiens à ma nostalgie, je l’affiche, je la revendique même; parce que cette nostalgie que nous sommes plusieurs à ressentir est clairement l’indice d’un manque qu’il nous faudrait penser à combler. Comprenons bien, comme je le disais plus tôt, qu’il ne s’agit pas de retrouver tous les usages du passé. Je souhaiterais plutôt que nous parvenions à inventer quelque chose de neuf qui se fonde sur notre patrimoine culturel, en le saluant et en le menant plus loin.

RT: Serait-ce justement ce que vous essayez de faire à travers vos films? Même si vous empruntez aussi à la culture universelle, comme dans votre dernière réalisation (Le journal d’un vieil homme), inspirée d’une nouvelle d’Anton Tchekov?

BÉ: (Sourire peut-être gêné) C’est toute une question que vous me posez là. Vous reprenez un peu celle que vous m’avez lancée au tout début : pourquoi je tourne des films? Tchékov, puisque vous l’évoquez, nous présente aussi Ivan, un étudiant en théologie orthodoxe, dans une situation ou, momentanément, plus rien n’a de sens, comme au Jardin des oliviers, alors que Pierre est allé lui aussi se réchauffer ; il en dégage une vision du mystère très impressionnante qui fait ressortir l’au-delà de la souffrance et de la mort. Tchékov n’était pas croyant, vous savez, mais il était très attaché aux croyances de son peuple. Disons que, de mon côté, je travaille avec l’expérience et les quelques habiletés qui sont miennes, peut-être dans le but d’imprégner la culture ou au moins, dans l’immédiat, de proposer une réflexion sur l’état de notre société en mal de racines. J’ai un fils qui vit au Japon avec sa compagne, j’ai deux petites-filles japonaises; ils reflètent le sentiment d’appartenir à une véritable communauté humaine chaleureuse, j’avoue que je les envie un peu. Et si la communauté, comme celle du village traditionnel, impose trop de règles ou de limites, on peut toujours les transgresser, ce que plusieurs ne se privaient pas de faire même dans le Québec des années 1940-1950…

AP: Vous reconnaissez votre pessimisme mais j’ai l’impression, comme vos films le suggèrent subtilement, que vous apercevez aussi des motifs d’espérer?

BÉ: C’est vrai. On constate un réveil de la natalité dans nos jeunes familles depuis l’an 2000. Les jeunes adultes de 20 à 40 ans ne cessent d’affirmer qu’ils accordent beaucoup d’importance à la famille. Et leur besoin de se rassembler, de faire communauté, se traduit par toutes sortes de gestes: voyez la grande popularité des cafés à Montréal!

L’amour et la peur d’un monde en mal de repères

RT: D’autre part, à l’instar des évêques du Québec, vous déplorez que nous ayons perdu de vue la notion centrale de bien commun à retrouver?

BÉ: Oui, assurément, mais qui a mis à l’écart le principe du bien commun? Les élites et les riches l’ont enseveli. Dans l’ensemble de la population, l’idéal de la common decency, tel que le nomme George Orwell, subsiste encore largement. Le problème, c’est que nous faisons face à un égoïsme rien de moins que criminel, qui ne craint pas de s’afficher ouvertement, d’autant plus qu’il est encouragé par l’État. Quand un ministre cache ses avoirs dans les paradis fiscaux pour ne pas payer les impôts qu’il doit et qu’il se cache derrière une prétendue légalité, c’est absolument immoral et nous devrions être plus nombreux à le dénoncer…

RT: L’un des principaux dénonciateurs de ce phénomène, le philosophe Alain Deneault, préfère d’ailleurs parler de législations de complaisance plutôt que de paradis fiscaux.

BÉ: Bien d’accord, ces supposés paradis signifient surtout l’enfer pour tous les autres! La guerre des classes qui sévit dans notre monde, c’est le fait essentiellement du patronat depuis 1980! La rapacité des riches et des fortunés pave la voie à des affrontements qui risquent d’être très durs à vivre. Les salaires astronomiques de plusieurs hauts dirigeants sont devenus un scandale absolu. Entre le salaire de l’infirmière et celui de l’oto-rhino-laryngologiste, le fossé est énorme, démentiel. Tu ne marches pas longtemps dans les rues de Montréal, comme je le fais régulièrement, sans voir et distinguer aisément les classes sociales; par contre, si tu ne voyages qu’en auto ou en avion, tu ne les verras pas.

AP: Malgré tout, vous n’avez pas le ton d’un polémiste. Je vous vois plutôt comme un homme sensible: sensible envers une culture qui pourrait disparaître, très respectueux des personnes que vous voulez tout de même interpeller…

BÉ: De fait, je deviens polémiste surtout en privé. Je suis un conservateur radical. Pour préserver la nature, il faut être les deux à la fois. De même pour conserver un minimum d’équilibre dans notre société, ces années-ci, il faut se montrer radical dans notre critique des abus; du reste, ceux-ci sont très loin de la modération. À l’échelle de la planète, des langues et des cultures ne cessent de disparaître. Même en France: Marcel Gauchet a publié récemment Le mal français, né d’une prise de conscience à l’effet que le français n’est plus une langue internationale.

La langue qui soutient la culture et ses référents

RT: Vous me faites me rappeler que le pape François a aussi identifié cette disparition des cultures régionales, dans son encyclique sur l’environnement, comme participant de la menace sur notre maison commune. Et vous me faites penser à mon professeur d’anglais en Secondaire 3, un Franco-Manitobain, qui nous disait qu’à terme, le bilinguisme conduit inévitablement à l’assimilation. Qu’en pensez-vous?

BÉ: C’est vrai que le bilinguisme est à la fois précieux et menaçant. Regardez à quelle vitesse il disparaît complètement dans la francophonie hors-Québec: deux générations de bilinguisme et il s’évapore! Écoutez, moi, j’aime la langue anglaise, je m’en sers presque correctement, mais je l’aime comme j’apprécie de rencontrer l’étranger. Bientôt, si ce n’est déjà fait, les francophones seront nettement minoritaires à Montréal. Pouvons-nous blâmer les immigrants? Certes non, ils viennent vivre en Amérique du Nord, où ils ont compris qu’en plus de leur langue maternelle, il leur faut parler très bien l’anglais. Je pense que nous devons accueillir chaleureusement les immigrants qui nous arrivent, dans le plus grand respect, mais en leur demandant de s’intégrer, comme l’exigent tous les pays du monde. Notre politique officielle de multiculturalisme est une fantaisie absurde, qui n’a aucune raison d’être. Malheureusement, une partie de la gauche québécoise s’accroche avec entêtement à ce concept du multiculturalisme. Mais pour qu’une culture existe et survive, il faut des frontières! Toutes ces langues qui se perdent dans le monde, ça me fait plus mal, personnellement, que la décroissance des baleines.

Une invite pressante en direction de l’Église

RT: On voit en vous plusieurs préoccupations, qui méritent tout notre respect, mais, à travers tout cela,  quels appels lanceriez-vous à l’Église de Québec?

BÉ: Il me faut retravailler le texte de mon intervention, je le voudrais plus profond. Je souhaiterais une Église plus progressiste, ou plus ouverte, en matière de morale familiale: mariage civil, contraception, familles reconstituées… Je crois que l’éthique de la vie familiale doit se construire autour des liens à protéger, du respect, de la fraternité. En même temps, je vous supplie de ne pas céder aux sirènes de la modernité en matière de rituels: Il faut ne pas bouger sur les rites, ne rien enlever aux textes sacrés fondateurs… Bien entendu, moi, un mécréant, je me sens mal à l’aise de vous donner des instructions, mais je vous soumets le cri d’une partie de votre peuple, un cri souvent contenu, qui ne se rend probablement pas jusqu’à vous.

RT: Sur les rites, pouvez-vous en dire plus?

BÉ: (Longue réflexion) Plus personne n’ose nous proposer le silence. Je maintiens que le sacré est quelque chose d’essentiel, dont il faut accepter qu’il nous dépasse. La culture médiatique de masse nous entraîne à tout simplifier, ça comme le reste; c’est exactement ce que je vous supplie d’éviter. J’ai assisté à des baptêmes et des funérailles horribles, alors que ces moments comptent pour nous, pauvres citoyens ordinaires, parmi les plus importants de notre vie. Nous n’avons pas besoin de nous faire infantiliser, d’entendre des contes bons pour la garderie. Notre monde est plus vaste et mystérieux que tout ce que nous pouvons imaginer. Or nous comptons sur vous pour en rendre compte et nous inviter à découvrir plus grand que ce que nous côtoyons tous les jours. Ce qui n’empêche pas de reconnaître les mérites de la personne défunte: le ton de dignité, qui manque trop souvent, peut déjà rendre un bel hommage à une vie qui a été bien remplie, toute faite de cette dignité des gens ordinaires. Je n’en reviens pas de croiser des célébrants qui, à l’évidence, ont démissionné devant la culture de masse ; comme tous ces professeurs de littérature qui ont peur de faire lire par leurs élèves les grands classiques de l’humanité. Vous pouvez croire qu’en négociant avec la culture médiatique, vous allez intéresser davantage le commun des mortels, mais alors vous oubliez que cette culture de masse est plus qu’une simple enveloppe, c’est aussi un contenu; inévitablement, ce qui ressort toujours de l’enveloppe quand vous vous glissez dedans, c’est l’éternelle et abrutissante culture médiatique de notre postmodernité. Elle aura toujours le dernier mot sur vous, en avalant totalement le message que vous essayez de transmettre.

RT: Fort bien, mais reconnaissez que ça ne va pas de soi, ce que vous attendez ?

BÉ: C’est exigeant, j’en conviens. Mais l’expérience nous prouve que c’est possible. Par exemple, pour aimer un écrivain difficile à lire comme Proust (Marcel), il faut d’abord le travailler; un de mes professeurs qui l’aimait passionnément a su nous transmettre ce feu. Aux funérailles de mon ami Pierre Falardeau, le jésuite Guy Paiement (aujourd’hui décédé) avait prononcé une homélie bouleversante. Vous êtes porteurs d’un patrimoine extraordinaire, un patrimoine pictural, livresque, biblique. Le monde religieux a produit, au fil des siècles, des œuvres d’une beauté extraordinaire. Et des dizaines de générations ont su l’apprécier. Dans mon film La neuvaine, j’ai fait réciter la prière des agonisants, un texte aussi riche qu’ancestral. Il y a certainement plus de vérité dans le dogme du péché originel que dans les dogmes contemporains comme « Que chacun fasse ce qu’il veut » ou « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Ce patrimoine immatériel que vous pouvez nous transmettre, il coûte bien moins cher à préserver que l’entretien de nos immenses églises, une conservation nécessaire dans les deux cas. C’est comme pour nous au cinéma: le scénario, la plus importante partie d’un film, est aussi ce qui coûte le moins cher à produire, et de loin.

Finalement, le ressort de l’insatisfaction

RT: Pour conclure, permettez une allusion à une séquence dans La donation: les funérailles du Dr Rainville, dans une église presque vide alors que l’homme a donné sa vie pour la population de cette région; et le bon mot de sa sœur religieuse qui lui avait déclaré: « Tu ne crois pas en Dieu, c’est ton affaire, mais au moins ne t’avise pas de te prendre pour lui! »

BÉ: Vous êtes observateur. Vous savez, cette église de Normétal, je l’aurais bien voulue plus remplie pour ces funérailles, mais j’ai manqué de budget. Quant au commentaire de la religieuse, je devine que vous l’avez très bien compris, même s’il demeure une part de mystère infranchissable. Derrière tout cela et le reste, un souci m’habite profondément: il ne faudrait pas perdre l’Église!

RT: Agnostique et catholique vous êtes, décidément, Bernard Émond! Peut-être résumez-vous un peu les nombreux paradoxes du peuple québécois. Merci beaucoup, sincèrement, pour cette entrevue exceptionnelle.

BÉ: (Baissant la tête) De rien, j’étais heureux de le faire. Je vous remercie également.

 

 

 

 

 

 

LAISSER UNE RÉPONSE

Please enter your comment!
Please enter your name here