Un débat complexe, des concepts étriqués

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, septembre 2017

Dossier : Le Québec, le catholicisme et l’islam
Par René Tessier

Photo: Philippe Vaillancourt

Accommodements raisonnables, multiculturalisme et inter-culturalisme, vivre-ensemble, ouverture à l’autre, islamophobie, communautarisme ou intégration, laïcité ou neutralité de l’État… Les termes savants abondent dans le dossier de nos relations avec le monde musulman. Ils ne sont pas toujours bien compris, loin de là. Certains au moins méritent d’être expliqués quelque peu, surtout qu’ils occupent une place importante dans la discussion en cours.

« Insaisissable laïcité », écrivait le théologien Pierre Gaudette à ce sujet dans Pastorale-Québec (Janvier-Février et Mars 2013); il y relevait à quel point le mot est galvaudé, investi d’une signification différente au gré des visions des uns et des autres. Du reste, les modèles de laïcité plus connus diffèrent passablement entre eux: de la Turquie, de moins en moins strictement laïque telle que l’avait refondée Kemal Ataturk (1881-1938), à la France, où l’on célèbre civilement tant de fêtes religieuses et où l’État s’occupe d’entretenir les lieux de culte. Le Gouvernement du Québec, qui veut adopter une loi à cet égard, parle davantage de la neutralité de l’État, voulant que celui-ci ne favorise aucune croyance au détriment des autres mais s’assure que toutes seront également respectées. Objectif ambitieux, les moyens d’y parvenir concrètement sont encore à préciser.

Le multiculturalisme veut que l’État et la société contribuent activement à la promotion des cultures minoritaires, celles des communautés nouvellement arrivées au pays. Il considère, en revanche, que la culture dominante, celle de la majorité, n’a pas besoin d’être soutenue ou stimulée. Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, adhère clairement à ce programme politique, mis sur pied par son père il y a un demi-siècle. Le projet demeure quelque peu controversé au Québec; c’est sans doute pourquoi les deux commissaires Gérard Bouchard et Charles Taylor ont préféré proposer un nouveau modèle de référence, appelé l’inter-culturalisme, qui veut encourager l’ouverture et la rencontre des cultures sur une base égalitaire.

Le communautarisme est défini par le Petit Robert comme « un système qui développe la formation de communautés (ethniques, religieuses, culturelles, sociales…) pouvant diviser la nation au détriment de l’intégration ». Un exemple souvent évoqué: la France, avec de fortes concentrations dans ses tours de banlieue de populations d’origine maghrébine, généralement de foi musulmane, à l’écart des populations dites « de souche ». La Grande-Bretagne a historiquement misé davantage sur des formes de multiculturalisme pour favoriser l’intégration de ses groupes immigrés; au vu de la recrudescence des récents attentats terroristes chez elle, il n’est pas certain que cela fasse disparaître les aspérités du mélange des cultures.

L’islamophobie ― tout comme l’homophobie ― est un concept relativement neuf. Elle signifie qu’on peut avoir développé une aversion, voire de la haine à la limite, pour la foi musulmane et les personnes qui la professent. Cependant, une certaine surutilisation de ce concept laisse songeur: on n’aurait plus le droit de critiquer, ni de simplement questionner l’islam, en un temps où des milliers de ses adeptes s’adonnent à une violence aveugle et prêchent continuellement la haine envers le monde occidental? À un tel compte, comment se fait-il qu’on parle si peu d’occidentalophobie (un terme si peu usité qu’il ne se retrouve même pas dans le dictionnaire)?

Par ailleurs, notons tout de même qu’aux États-Unis, l’Université de Georgetown a récemment rendu publique une étude sous la responsabilité du BRIDGE Initiative, qui conclut à l’existence d’une réelle islamophobie dans bon nombre de médias religieux catholiques.

http://bridge.georgetown.edu/wpcontent/uploads/2016/09/Bridge_CathReport_Single.pdf

Enfin, la notion d’accommodements raisonnables, après avoir suscité un déluge d’opinions il y a quelques années seulement, revient moins souvent dans la conversation publique. Elle n’en reste pas moins une des composantes centrales du débat. Jusqu’où doit-on et peut-on accorder des permissions privilégiées aux minorités culturelles et religieuses? On pense ici, par exemple, aux congés exigés par des employés lors de fêtes religieuses juives, musulmanes ou autres; à la réclamation d’un menu particulier en fonction des croyances et pratiques, aux dérogations recherchées pour se présenter en public le visage dissimulé derrière une cage de tissu… Nos dirigeants n’ont pas fini de réfléchir à ces questions et, à l’évidence, ne maitrisent pas toujours les concepts qu’il leur faut gérer d’abord.