Timothy Radcliffe à Québec – Espérer encore, à cause de ce monde

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, avril-mai 2019

Par René Tessier

De la grande visite au Montmartre de Sillery, ce soir-là, 18 février : l’ancien maître de l’Ordre des prêcheurs (l’Ordre dominicain), le Britannique Timothy Radcliffe. Une visite qui avait été annulée au dernier moment en 2015 par une intervention chirurgicale jugée urgente pour le principal intéressé. Au moins 450 personnes emplissaient la chapelle principale et salle de conférences des Assomptionnistes sur le chemin Saint-Louis. Le site internet Wikipédia le reconnaît comme une personnalité d’envergure internationale et nous dit qu’il se caractérise par « sa profondeur et son humour ». Voilà déjà une introduction qui nous sort des sentiers battus : nous n’avons guère l’habitude de repérer à la fois un humour subtil et une grande profondeur de vues chez la même personne…

 

Une interrogation brûlante pour la communauté chrétienne

Sans pour autant se donner en spectacle, Timothy Radcliffe n’a vraiment pas déçu l’assistance; celle-ci était exceptionnellement nombreuse, en un lundi soir que tant de gens réservent pour la télévision. Le thème traité était : « Comment espérer encore dans le monde d’aujourd’hui? » La question est loin d’être superflue en notre époque, marquée au coin du cynisme et de la désespérance. Elle est certainement plus que pertinente dans une Église en crise, dont les scandales à teneur sexuelle ont plombé une crédibilité déjà hypothéquée par l’éloignement des masses et les critiques parfois bien injustes qu’on se plaît à lui adresser facilement, sans nécessairement savoir de quoi on parle.

« Comment espérer encore? » La question, l’ancien supérieur international a tenu à l’aborder à partir d’une expérience marquante pour lui : « Ce que j’ai appris de mes frères et sœurs du Proche-Orient ». Au fil de ses visites à des communautés dominicaines du Liban, de Syrie et d’Irak, mais aussi d’Algérie, d’Égypte, du Rwanda et du Burundi, il a rencontré certes beaucoup de souffrances dues aux guerres et à l’intolérance des uns, mais aussi des témoignages forts de frères et sœurs baptisés qui ne se laissent jamais décourager. Ils ont appris à vivre avec la mort qui plane continuellement au-dessus d’eux (alors que nous ici, la mort, nous ne voulons jamais en entendre parler, nous cherchons à la dissimuler le plus souvent). Comme le lui avait dit très simplement Yousif Mirkis, un autre dominicain, devenu en 2014 archevêque de Kirkuk en Irak : « Quand tu vis ainsi avec la mort tout autour de toi, la seule question qui vaille, c’est: crois-tu en la Résurrection? »

Ainsi, se souvenant que « l’avenir est entre les mains de ceux qui auront su donner des raisons de vivre et d’espérer », le professeur d’Écriture sainte à l’Université d’Oxford (Grande-Bretagne) se lance dans un français plus qu’acceptable, même s’il « n’a pas parlé cette langue depuis plusieurs années ».

 

Cinq sentiers d’espérance, bien nécessaires

« On dirait que l’espérance est devenue plus difficile à embrasser, de nos jours ». Notre religieux britannique se souvient du temps de ses études à Paris, dans la décennie 1970 : les murs étaient placardés de slogans comme « L’imagination au pouvoir ». La jeunesse envisageait un avenir sans contraintes et sans limites. Depuis 15 ans, la montée renversante des États-voyous, les courants populistes un peu partout sur la planète, attestent de la désespérance au sein des populations. 

En arabe, deux mots peuvent désigner l’espérance; l’un relève simplement de l’optimisme, l’autre reflète plutôt la confiance en Dieu. Or, « les chrétiens du Proche-Orient n’ont aucune raison d’être optimistes »; pour eux, le choix paraît simple. Leur espérance n’est pas obligée pour autant, elle n’a rien de superficiel, elle n’est pas un discours de pure apparence, comme on en voit et en entend souvent ici. « Il n’y a rien de mieux pour vous remonter le moral que de passer quelques jours en Irak », lance le frère Timothy à une assemblée qui n’ose pas trop rire sur le coup.

 

Première piste d’espérance: la prière

« Quand le bateau est en train de sombrer, une des rares bonnes choses, c’est que les naufragés peuvent prier sans risque de distractions ». À Homs (ville martyre en Syrie), Timothy Radcliffe a dormi à moins de quatre kilomètres de la ligne de front, sous les bombes; « depuis lors, chaque célébration de l’Eucharistie me remet face au mystère de la mort ». Lui qui a subi deux interventions chirurgicales contre un cancer a compris qu’en zones de souffrances, « l’Eucharistie trouve sons sens plénier, elle ne représente pas une obligation mais bien une joie », surtout pour toutes ces personnes croyantes que la mort n’intimide plus depuis longtemps. 

 

Deuxième piste : autour du chant et de la musique

Le modèle par excellence, le Christ, a lui-même affronté sa Passion avec la psalmodie (Psaumes 113-118), nous rappelle un exégète chevronné. Plus près de nous dans le temps, ces 21 coptes égyptiens sauvagement décapités, à cause de leur foi dans le désert de Lybie, l’ont été en chantant devant leurs bourreaux. « Moi aussi, je souhaite entendre le chant de mes frères autour de mon lit à l’heure de ma mort, même si je devine qu’il y aura plusieurs fausses notes », déclare le père Timothy (cette fois, l’assemblée rit de bon cœur). Quand il a dû rentrer en vitesse de Jérusalem pour la mort de son père, il a vu que celui-ci écoutait dans son baladeur le Requiem de Mozart, pour partir en paix. « Peut-être le chant et la musique sont-ils parfois la seule manière appropriée d’exprimer notre espérance? » À Bagdad, sous les bombes, il entendait la musique chaque fois redoubler d’intensité. Pendant le long siège de Léningrad (1941-44) par l’Armée allemande, les citoyens soviétiques affamés s’évertuaient à jouer la 7e symphonie de Chostakovitch (NDLR: qu’il avait composée sur place pour l’occasion). 

Alors, notre conférencier pose la question, très large : quelle musique offrons-nous à nos jeunes, aujourd’hui?

 

Troisième piste : l’enseignement et la recherche de la vérité

« Ça peut sembler une folie que d’assister à des cours de philo pendant que Daesch (l’État islamique) assassine joyeusement tout autour de vous ». Pourtant, c’est une manière d’affirmer son espérance malgré tout; « notre espérance que tout, à la fin, fera sens. » La reconstruction et la réouverture en 2018 de l’Université de Mossoul constituent une victoire sur les forces de la mort. Le point d’interrogation dans le logo des institutions dominicaines d’Irak atteste que toutes les questions y sont permises. De souligner Timothy Radcliffe: « Nous avons grandement besoin de ces débats pour la vérité, notre Église aussi en a besoin ».

L’ancien Maître de l’Ordre des prêcheurs rappelle la « conversion » de Mgr Oscar Romero, alors archevêque de San Salvador, au moment où il arpenta les lieux d’un massacre commis par des paramilitaires. Un enfant aux yeux grand ouverts, « qui semblait se demander pourquoi il était mort », l’a vivement interpellé.

Un autre rappel historique: le juif italien Primo Levi (écrivain et chimiste, survivant des camps de la mort) avait cassé un glaçon pour apaiser sa soif; du garde qui le lui avait arraché des mains et auquel il avait demandé pourquoi tant de brutalité, il s’était fait répondre qu’en ces lieux « il n’y (avait) pas de pourquoi possible ». Au non-sens de la violence extrême, les chrétiens opposent leur recherche de sens à partir de l’Évangile; ce que nous confiait saint Paul, écrivant : « Ce que nous connaissons n’est que partiel; quand viendra ce qui est parfait, ce qui est partiel disparaîtra » (1 Cor 2, 9). Le poète-essayiste anglais Alexander Pope (1688-1744) disait : « Quand je suis à l’étude, je m’approprie pleinement mon humanité (Mankind is mine) ». 

 

Quatrième signe ou piste d’espérance : la charité

Les bonnes œuvres accomplies pour leur valeur intrinsèque (donc désintéressées) constituent un témoignage parfois plus fort que tout. Le frère Timothy n’oubliera jamais cet handicapé qui, sans bras ni jambes, nourrissait un enfant avec la cuiller qu’il tenait dans sa bouche.

La bonté en actions peut-elle vraiment faire une différence? Oui, répondraient sans doute nos chrétiens d’Orient, ainsi que plusieurs de leurs voisins musulmans. En Algérie, assistant à la béatification récente des martyrs des trois dernières décennies, notre conférencier a vu un peu de l’impact qu’ils ont pu avoir en ce pays qui garde d’eux un souvenir attachant. Ainsi la tombe de Mgr Pierre Claverie, dont des centaines de musulmans scandaient à ses funérailles qu’il fut aussi leur évêque, est tapissée de fleurs nouvelles à tous les jours. Dans le film Des hommes et des dieux, les moines français de Tibhérine disent aux villageois : « Nous sommes comme des oiseaux sur la branche, nous demandant si nous allons partir ou rester »; leurs amis musulmans leur répliquent : « Non, vous êtes plutôt la branche sur laquelle nous pouvons nous poser, nous avons besoin de vous ». En somme, « parce que ces chrétiens ont su offrir et recevoir l’amitié », ils ont bâti quelque chose qui demeure après eux. C’est peut-être un peu pour les mêmes raisons que certains islamistes ne pouvaient pas tolérer une présence catholique en monde arabe.

 

Cinquième balise pour l’espérance: rester, perdurer ou persévérer

Des religieuses dominicaines en Irak, se voyant suggérer le départ pour sauver leurs vies, rétorquaient spontanément: « Mais nos vies sont déjà données, qui pourrait nous les enlever? » L’ancien archevêque de Canterbury (primat de la Communion anglicane) Rowan Williams a maintes fois rappelé l’importance de rester fidèlement en service, à l’exemple du Christ disant « Moi, je suis avec vous tous les jours ». Et cela, ajoute Timothy Radcliffe, « pour moi, ça inclut de savoir rester dans l’Église malgré tout ce qui nous gêne, voire malgré la honte que nous pouvons éprouver à la suite de scandales ».       

Alors, oui, rester, comme ces chrétiens du Moyen-Orient qui s’accrochent. Plusieurs ont quitté, il ne s’agit pas de les juger, leur choix peut se justifier mais ceux qui sont restés sur place livrent, par leur seule présence, un témoignage irremplaçable. « Dans nos déserts humains, la foi nous donne de trouver l’eau de la joie à travers des corridors ensablés de tristesse ».

 

Des questions appropriées… des réponses évocatrices

« Mais, père Timothy, vous-mêmes, ne vous a-t-il pas fallu du courage pour séjourner ainsi au Proche-Orient, sous les bombes? » Sourire du principal intéressé, qi s’est approché des intervenants au micro, suivi rapidement d’un trait d’esprit : « Le vrai courage aurait consisté à y vivre pendant plusieurs années. Vous savez, la seule fois où j’ai été agressé, c’était à Oxford! » (Là où il enseigne, en Grande-Bretagne). Puis il enchaîne avec cette réflexion : « dans nos contrées, les enfants sont souvent surprotégés; en se faisant aussi protecteurs, nous les empêchons de développer la confiance en soi ». (En page 33 de notre revue de décembre dernier, nous décrivions justement l’aboutissement de cette réflexion dans des écoles britanniques qui ont décidé d’inciter leurs élèves à plus de risques, contrôlés.)

Le questionnement d’un jeune enseignant touche particulièrement notre personne-ressource. « Les jeunes veulent nous crier qu’ils existent » de plusieurs manières, dans ce monde qui ramène tout à la consommation. « La quête de la vérité, que vous les aidez à réaliser, constitue une proclamation éminente de la dignité humaine; surtout que nos sociétés ne croient plus beaucoup à la vérité, on en réfute même la notion, souvent ».

Confidence d’un religieux trinitaire : les missionnaires à l’étranger sont généralement entourés d’enfants très nombreux, qui sont là-bas une source d’espérance. Et ici, leur absence nous affecte parfois durement. L’ancien maître des Dominicains raconte comment son confrère Yvon Pomerleau a accompli un travail d’éducation magistral au Rwanda; après que son bureau ait été totalement détruit, il a envoyé une carte postale sur laquelle il tenait deux bébés dans ses bras, avec la légende « Le Rwanda a encore un avenir ». S’il peut suffire d’un enfant pour rallumer la petite flamme de l’espérance, il faut reconnaître que les abus sexuels sur des mineurs sont, à l’évidence, une « terrible trahison, parce que l’abus physique détruit quelque chose de fondamental ». Aussi sommes-nous incités à prier pour le travail du pape François, qui réunissait des évêques de tous les pays à Rome en cette fin de février, et dont les réformes ont encore à progresser dans les cœurs.

Un confrère bibliste rappelle la phrase de Jésus, « les fils de ce monde sont plus habiles, plus avisés, que les enfants de la Lumière » (Luc 16, 8). Timothy Radcliffe en profite pour insister sur la persévérance dans la durée, à l’instar de ce dominicain français qui a passé plus de 25 ans à Kaboul auprès des musulmans soufis. S’interrogeant sur la pertinence de son engagement auprès de non-chrétiens, il lui est venu que cette présence attentive et aimante était précisément le plus important dans son enseignement; ce que peut confirmer le discours de Jésus à propos du Jugement dernier (Matthieu 25, 31-46). Par ailleurs, en certaines occasions, « reconnaissons que nous pourrions faire preuve de plus d’habileté »; nous avons peut-être une fâcheuse tendance à bannir l’intelligence de la foi, ou à pourchasser tout ce que nous apparaît trop intellectuel, comme s’il fallait se faire plus bête pour vivre en chrétien.

Quant à la force de la présence gratuite, comme celle de l’Église catholique en Algérie, elle est éloquente, même si tous ne l’entendront pas. Son efficacité, pour emprunter au langage contemporain? « Je crois qu’il faut simplement proposer : à vous, les locaux, de nous dire ce que vous attendez de nous » (et savoir écouter la réponse).

 

En plus, un éclairage pour ce monde lui aussi en crise

La pouvoir de l’argent, un monstre à ré-humaniser? « Le danger avec l’argent, c’est qu’il transforme tout, que tout perd sa valeur propre ». L’éducation, croit le frère Timothy, vise justement à faire découvrir que le secret de la vie, son trésor caché, n’est « pas l’argent, qui déconstruit les gens, mais bien l’être ». Comment cela? « Quand des personnes, jeunes ou moins jeunes, sont touchées par la Création (et ses merveilles), elles peuvent être libérées de l’asservissement au monétaire ».

Une ancienne missionnaire revenue d’Afrique se dit « renversée par votre énumération de tous ces petits gestes, dont nous oublions facilement l’espérance qui leur est inhérente ». Appelée à identifier à son tour des pistes d’espérance dans ce qu’elle a pu observer, elle s’avoue, sur le coup, à froid et devant une telle foule, plutôt désarmée. « Pas grave, de s’amuser le père Radcliffe; la prochaine fois, si vous voulez, nous irons ensemble en Afrique ».

En Irak, un berceau de la chrétienté, il ne resterait plus que 400 000 chrétiens, alors qu’on en comptait encore un million et demi en 2003 (avant l’invasion des troupes états-uniennes). « Ceux qui ont quitté ont peut-être voulu assurer un espoir à leurs enfants ». À moins de 10 kilomètres de Mossoul (capturée et occupée par Daesch de 2014 à 2017), sa communauté s’est empressé de reconstruire l’école qui avait été entièrement détruite. Aussitôt, les élèves y sont retournés : « Les sœurs sont revenues, donc nous aussi ». Ainsi des communautés renaissent parce que les chrétiens croient en l’avenir de l’Église.

Une vieille militante de l’Action catholique veut incarner le mot d’ordre « Rester » concrètement, ici, où l’Église est vue comme embarrassante. « C’est sans doute la question du jour. Je crois qu’il faut innover, tenter des expériences inédites. Et faire confiance aux jeunes, qui s’y mettront à leur manière, laquelle n’est pas forcément la nôtre ».

Un chrétien d’Orient s’inquiète des populistes qui « créent des ennemis et des murs », qui bâtissent leur popularité sur la haine de l’autre. « Dans la Bible, si vous remarquez, Dieu vient à nous comme un étranger, par exemple avec les pèlerins d’Emmaüs. Accueillir l’étranger permet de rencontrer Dieu. Dans le nord du Sahara, nous avons été sauvés par trois musulmans qui nous ont conduits chez eux et nous ont hébergés. » Ce que nous répète le pape François : le salut de nos sociétés tient à leur courage d’accueillir les autres.

La petitesse de nos assemblées dominicales porte à inquiétude. Avancer la charité en premier, une voie d’avenir?  Notre visiteur cite le grand mystique Thomas Merton : « Le plus important, c’est que les gens puissent rencontrer Dieu vivant à travers nous ». Timothy Radcliffe aura discerné en son oncle ascétique, voire squelettique, un homme néanmoins très vivant. Lui-même, tant à travers ses anecdotes que dans son humour raffiné, nous aura montré un chrétien bien en vie, dont la maladie n’a ralenti ni l’ardeur ni l’espérance. Dans les mots de son confrère Daniel Cadrin, racontant leurs tournées en Afrique et au Proche-Orient : « Les pieds bien sur terre, la tête dans le ciel… ».