Tamanrasset: le mystère d’une présence amoureuse

Par Jean-Pierre Langlois

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, avril-mai 2017

L’abbé Jean-Pierre Langlois, du diocèse de Montréal, s’est installé l’automne dernier à Tamanrasset, dans le désert algérien. Sur les lieux mêmes où le bienheureux Charles de Foucauld vécut ses 15 dernières années, il y partage son idéal d’un érémitisme ouvert au tout-venant. Jean-Pierre est très connu au sein de la famille Jésus-Caritas, qui s’inspire de la spiritualité de Charles de Foucauld, dont le centenaire de la mort est rappelé dans le monde depuis le 1er décembre dernier. Il nous a semblé que ce témoignage exceptionnel, au demeurant fort bien écrit, saurait nourrir la méditation des uns et des autres. Et merci encore à Yvonne Demers, de Longueuil, qui nous l’a fait parvenir.  R.T.

Quel étrange titre pour parler du sens et de la mission de l’Église du Sahara algérien !! Mais je crois qu’à la réflexion, il dit bien l’enjeu et la raison d’être de cette Église à la fois gigantesque et minuscule où je commence à m’insérer. Tout seul, je n’aurais su vous transmettre une réflexion articulée. Il s’agit d’un phénomène étonnant pour les nord-américains que vous êtes. Encore que les grands espaces nordiques, les diocèses des vastes territoires arctiques, en facilitent peut-être pour vous le rapprochement.

Pour tenter de bien rendre compte de ce « mystère », je résume pour vous la pensée de Mgr Claude Rault, notre évêque du Sahara, telle que je l’ai retenue à partir de son livre publié chez Desclée de Brouwer en 2008, Désert, ma cathédrale, en son chapitre 5: « Dans le vent de sable et le souffle de l’Esprit ».

Un diocèse immense …et minuscule

Le diocèse du Sahara est étendu en superficie: deux millions de km². Sa population est aussi importante: l’évaluation de 2008 donnait environ 3 500 000 habitants. Cela n’a sûrement pas diminué depuis cette époque, au contraire. Mais l’Église catholique locale composée d’une centaine de chrétiens et chrétiennes, disséminés en 11 points de présence au sein de la région.

À l’assemblée diocésaine d’octobre 2016, à Ghardaïa, siège diocésain, nous étions un peu moins d’une soixantaine, sur les soixante-quinze que nous sommes maintenant. Des Algériens ? Quelques individus, la plupart du temps discrets, souvent de passage ou sur place pour un certain temps. Des étrangers ? Presque tous les agents de pastorale, prêtres, religieux et religieuses, laïcs engagés; surtout d’origine française, mais de plus en plus venant de pays africains au sud du Sahara (Burkina Faso, Cameroun, et même Madagascar). Quelques personnes aussi venues de l’Inde, du Vietnam, d’Espagne, de Pologne, de Belgique ou d’Italie… (et récemment du Canada). Je peux en oublier, mais cela donne une idée de la diversité des mentalités, des cultures et des sensibilités.

Le tee-shirt orange à droite, c’est…moi !

Se pose alors la question: mais pourquoi se faire présents dans une Église ainsi constituée, alors que la population algérienne en est cruellement absente ? À quoi bon ? Disons d’abord qu’une Église diocésaine, c’est plus qu’un territoire, c’est une communauté vivante, un corps qui a une âme. Ici, il est patent, évident si vous préférez, que l’Église n’existe pas pour elle-même, mais pour le monde où elle est insérée. Une Église pour tous et toutes, chrétiens, musulmans, croyants ou non, hommes et femmes, migrants et résidants. On ne peut séparer notre communauté du peuple où elle vit. Le peuple algérien est notre raison d’être et de vivre. Ce peuple donne un sens à notre mission d’Église.

Je cite Mgr Claude Rault: « Si nous sommes ici depuis plus d’un siècle, ce n’est pas comme un reliquat colonial en voie de disparition, c’est à cause des nombreux liens d’amitié et de solidarité qui se sont noués dans le temps, sous le regard et la protection de ce Dieu qui est Celui de tous, et dont personne ne peut revendiquer la propriété. Au fond notre présence ici est une histoire d’amour. Rien de plus. » (pages 152-153) Il écrit bien, mon évêque du Sahara, non ?!

Le désert, une terre d’accueil et même d’enracinement

Dans ce désert contrasté (plateaux, dunes, oasis, montagnes rocailleuses ou volcaniques, dépressions, etc.), la population s’est regroupée essentiellement autour des points d’eau, les oasis. Ils sont devenus de plus en plus des centres urbains, avec leurs banlieues, leurs problèmes d’urbanisme, de protection de l’environnement. Des écoles primaires et secondaires ont poussé partout. L’État algérien investit beaucoup dans l’éducation gratuite de sa jeunesse, de même que dans les services hospitaliers accessibles à tous. Heureusement, la rente pétrolière est encore assez fructueuse pour faire face à l’augmentation de la population. Mais demain…

Les oasis sont maintenant constituées de populations mêlées, métissées. Tamanrasset en est un bel exemple. Du petit village touareg d’il y a cent ans, à l’époque du frère Charles, nous sommes passés à une ville de 120 000 habitants; ville de refuge et d’accueil de personnes venant de Kabylie, des hauts plateaux du désert, point de transit de migrants du sud du Sahara.

Les structures traditionnelles ne sont pas encore effritées, mais la mondialisation est à l’œuvre. La vie familiale n’est pas trop éclatée, en comparaison avec les grandes villes de la côte méditerranéenne. La famille élargie reste encore un pôle de référence et de solidarité. Mais pour combien de temps encore ?

Le désert est tiraillé entre l’abondance et la pauvreté

« Les plus grandes richesses économiques du territoire algérien se trouvent au Sahara. Le pétrole et le gaz représentent plus de 90% des revenus du pays. » (p. 156) Cette dépendance est à la fois un grand bonheur et un malheur. Car elle ne crée que peu d’emplois pour la population locale. Les entreprises pétrolières préfèrent une main-d’œuvre étrangère, mieux formée et plus rentable. De grands travaux d’infrastructure devraient compenser; mais là aussi on compte souvent sur des projets clés en main dirigés et réalisés par des compagnies étrangères, chinoises par les temps qui courent.

Quant au tourisme, il reste marginal et aléatoire. Ici, au Hoggar, à cause de la proximité du Mali et du Niger où sévissent des groupes armés rebelles ou terroristes, il n’y a à peu près pas de possibilité de séjours touristiques sans accompagnement et protection resserrés. On ignore quand tout cela va s’améliorer…

Les cellulaires sont maintenant dans toutes les mains. Des neufs ou des usagés. Chacun a son ou ses portables ! On a sauté allègrement par-dessus l’étape des téléphones fixes. Les moyens de communications et les réseaux sociaux fonctionnent aussi par ici. Mais dorénavant cela révèle le fossé entre le Nord et le Sud, entre l’Occident souvent assimilé au monde chrétien, et l’Orient, assimilé au monde musulman. Ce monde n’évolue pas actuellement vers une société de type laïque à l’occidentale. S’il reste encore à forger, le monde de demain aura encore au Maghreb une référence explicite à l’islam. Ce n’est pas seulement une spiritualité, une religion avec ses propres rites; c’est aussi une manière de vivre dans la société, une culture aussi. Il y a là probablement un désir assez clair de s’affranchir de l’Occident et de souligner sa propre identité.

Quel est le sens de cette Église locale du désert ? Elle a vocation de présence sans condition, vocation d’amitié gratuite qui veut le bien de l’autre pour lui-même, vocation de solidarité qui est avant tout accueil, puis écoute et accompagnement, enfin compagnonnage. Présence d’amour, mission d’amour.

Quant à moi, vous devinez que je ne fais que balbutier ma mission de présence, d’autant que je ne parle pas l’arabe dialectal de l’endroit ni le tamacheq des Touareg. On me dit que les semences perdues dans le sable du désert peuvent attendre des années avant de germer et donner de nouvelles pousses. Notre Dieu est si patient. Il l’a été avec Charles de Foucauld. Il pourvoira à son œuvre à Tamanrasset comme et quand bon lui semblera. « Quoi que tu fasses de moi, je te remercie », dit sa prière d’abandon.

Fonder notre présence sur quoi ?

« Prier ensemble et faire Eucharistie sont le ferment de notre communion, mais aussi le point de départ de notre témoignage. » (p. 170) Et notre qualité de présence à Dieu se conjugue inévitablement avec notre service, si humble et effacé soit-il. Et cela peut commencer par l’apprentissage de la langue de l’autre, ce qui permet de recevoir et d’aimer sa culture, ce qui le façonne, et aussi cette longue tradition qui l’oriente vers Dieu. Alors, je me mets à l’arabe…

Pour vivre la mission, il faut encore durer, nous enraciner, « faire notre trou » pour finir par être accepté, repéré, reconnu. Et fortifier notre enracinement en le confrontant avec le monde qui change et évolue rapidement. « L’essentiel n’est pas de faire nombre, mais d’être signe. » (p. 179) Frère Charles a vécu ainsi. Et c’est à Tamanrasset, où il a terminé sa vie, que je me retrouve…

On a beaucoup parlé de nouvelle évangélisation. Le pape François invite à se rendre aux périphéries du monde, selon nos moyens et notre appel personnel. J’espère être, à ma façon, une présence amoureuse et secourable. Inch’Allah !