Se mesurer à la solitude de nos personnes aînées

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, juin 2019

Par Pacifique Kambale Tsongo, assomptionniste

Dès mon arrivée à Québec, en provenance de la République Démocratique du Congo, en septembre 2015, j’ai pu constater la solitude des aînés. Le bon accueil reçu ici m’a encouragé à m’engager dans des relations avec mes nouveaux compatriotes. Au-delà de ma communauté et de mon entourage universitaire, j’ai eu envie de nouer des liens avec des gens du quartier.

L’Entraide des Aînés de Sillery, qui veut « contribuer activement au bien-être de nos aînés » m’a servi d’intermédiaire pour les rejoindre, comme bénévole. C’est à travers des visites d’amitié, de prime abord « de bon voisinage », que j’ai été rapidement confronté au vécu désolant de la solitude des aînés. Mes visites d’amitié sont devenues des moments uniques de relations qui nous font vivre, l’autre et moi. Mon expérience me suggère qu’en poursuivant ces visites amicales, je peux contribuer, à ma mesure et avec d’autres qui dans leur quartier s’y engagent aussi, à contrer la solitude des aînés. Un défi abordable et indispensable actuellement au Québec.

Les visites, d’abord des temps de relation

Les rencontres avec les aînés ont lieu habituellement à leurs résidences, maisons ou appartements. Un agent de l’Entraide des Aînés de Sillery a d’abord l’un à l’autre le bénévole et l’aîné. Cette première mise en relation en inaugure plusieurs autres. Sonner à la porte d’entrée et franchir le seuil sont des gestes inauguraux à travers lesquels le bénévole et l’aîné s’accueillent mutuellement. Les rencontres peuvent également se dérouler, selon les possibilités, dans un parc ou dans une balançoire, en sentier pédestre et sur le trottoir. Marcher ensemble devient « rencontre de l’autre » sur le chemin. Ces espaces hors du domicile permettent de bouger et de changer d’air, ils favorisent aussi l’échange avec bien d’autres personnes. Sourire aux gens, les saluer ou participer à leurs jeux, toucher les feuilles, sentir l’odeur des fleurs, sont autant d’opportunités qu’offrent ces rencontres extérieures.

Chacune des visites est programmée selon nos disponibilités de part et d’autre. S’il est facile de préciser l’heure à laquelle elles commencent, celle de la fin demeure parfois imprévisible. Déterminer l’heure de la visite aide chacun à se disposer à la relation: chacun ouvre son cœur pour y recevoir l’autre. Mais, dans les visites d’amitié, s’opère quelque chose de plus précieux qui défie le temps chronologique: l’un devient partie prenante de la vie de l’autre, non seulement de par la teneur de la rencontre, mais aussi parce que le temps passé ensemble tisse un lien si bien que nous devenons, en quelque sorte, « partenaires de vie ». On peut ne pas s’en rendre compte sur le coup mais c’est bien cela qui se réalise. Le bénévole est revitalisé par sa visite à quelqu’un; de son côté, l’aîné mène sa vie non plus comme esseulé, mais comme une personne digne d’amitié, un aîné aimé.

« Être avec l’aîné », voilà l’expression qui pour moi, résume ce en quoi consistent nos visites d’amitié. Être avec un aîné, l’écouter, c’est comme ne rien faire mais l’écoute n’est nullement passive; il s’agit de tenir dans la présence et d’entendre la parole que l’aîné m’adresse. Sa parole se livre à travers des histoires, des rires, des commentaires des photos ou des films, des anecdotes, des sanglots, des interrogations et des silences. Lui parler, c’est entrer dans le mouvement de la parole où il n’y a ni utilité ni productivité. Ce qui prime, c’est la relation à travers la parole. Ainsi, visite d’amitié rime avec relation; une relation que rendent possible la présence et le dialogue.

La solitude des aînés est un signe

« C’est le seul visage que je vois cette semaine. » Cette parole, qui retentit encore en moi, m’a été dite au terme d’une première visite par un aîné qui avait passé toute une semaine d’hiver chez lui sans rencontrer quiconque. Bien qu’il habite un bloc à appartements, il n’avait échangé aucune salutation, car « même quand on se croise à la buanderie, on ne se parle pas », avait-il confié. L’unique livreur qu’il attendait lui avait annoncé par téléphone qu’il venait de déposer la commande à la porte. Il était donc seul.

Ainsi se révèle la solitude que vivent plusieurs dans notre société. Les récentes statistiques ont fait état de plusieurs personnes qui vivent seules ou qui se sentent seules, dont les aînés. Le numéro d’hiver 2018 du magazine Contact indique qu’« au Québec, d’après le dernier recensement de Statistique Canada (2016), le tiers des ménages sont composés d’une seule personne. Ce taux représente plus d’un million d’individus dans leur logis sans conjoint, sans enfants, sans parents, même sans colocs. Ce taux est de « 33,3%, comparativement à 28,2% pour l’ensemble du Canada; des femmes (près de 54%) et des personnes âgées en plus grand nombre ». Même si pour certaines personnes, habiter seul n’est pas synonyme d’isolement, on peut soutenir que vivre en solo a affaire avec la solitude. Sous cet angle, la solitude des aînés peut être considérée comme un indicateur d’une solitude largement partagée dans la société.

J’évoquais en commençant mon départ de mon pays. Une certaine solitude s’y joue : partir m’a détaché des miens, de mes façons de vivre et de ma terre d’origine. Cette rupture m’a peut-être ouvert aux relations avec les autres humains rencontrés en terre québécoise. L’absence des relations antérieures a été un creuset où se sont tissées de nouvelles relations. La solitude des aînés et d’autres personnes peut donc se comprendre comme un défi, mais encore davantage comme une ouverture à la relation. Elle développe une disposition: on est prêt pour une authentique rencontre. En d’autres mots, elle est une « pauvreté » favorable aux alliances; la pauvreté désignant à la fois le manque et la position de celui qui se rend disponible à la rencontre et qui l’exprime.

La solitude des aînés, un défi abordable

Pauvreté qui se donne à entendre, la solitude des aînés interpelle toute la collectivité. Le Québec compte plusieurs organismes communautaires qui se dévouent pour les aînés, dont l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées (AQDR), et plusieurs organismes d’aide à domicile, de répit pour les aidants naturels ou d’entraide, comme l’Entraide des Aînés de Sillery. Chacun d’eux représente une façon de répondre à la pauvreté des aînés. Selon la façon dont ils l’entendent, les initiateurs et les collaborateurs des organismes trouvent des façons de faire pour être en relation avec les aînés pour leur bien. L’écoute est donc primordiale. L’action émerge du lieu de l’écoute et en est le prolongement en vue de la relation. Une telle action échappe à la tentation de bâtir des projets qui répondent aux « urgences », perçus du seul point de vue des entrepreneurs. « Prenez donc garde à la manière dont vous écoutez », dirait un auteur biblique. Agir après avoir patiemment écouté paraît moins combler un besoin que participer du désir de vie de l’autre et pour l’autre.

En terminant, je voudrais évoquer une pratique qu’on nomme traditionnellement l’accompagnement spirituel. Sans prétendre en donner une définition exhaustive, je me limite à indiquer que cette pratique consiste dans un parcours d’amitié entre deux ou plusieurs personnes. Celles-ci cheminent ensemble dans l’écoute mutuelle et la parole partagée. Dans leur cheminement, elles relisent diverses dimensions de la vie. Chemin faisant, elles en retrouvent la richesse et la beauté, en construisent une certaine cohérence, une orientation et des significations. Ceci dit, ce que l’on désigne par l’accompagnement spirituel – et non psychologique bien entendu – est une amitié qui ouvre à la quête de sens. Cette quête est l’affaire de tout humain. Elle concerne aussi les aînés. Sa pratique se réalise avec quelqu’un d’autre mais elle est accessible à toute personne de bonne volonté. Pour ma part, l’accompagnement spirituel semble une des façons essentielles de prendre soin des aînés solitaires, pourvu qu’il soit pratiqué dans sa juste mesure.

L’auteur est bénévole à l’Entraide des Aînés de Sillery. Il poursuit ses études à la maîtrise en théologie à l’Université Laval. Ce texte a d’abord été publié sur le site internet de l’AQDR.