Pour sauver « le poumon de la planète »

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, octobre 2019

Par René Tessier

Au moment d’écrire ces lignes, fin août, la forêt amazonienne brûle de tous ses feux; des incendies régulièrement allumés par des exploitants qui veulent agrandir leur superficie cultivable ou pour faire paître leur bétail. La survie même de cette forêt es directement menacée.

Au cœur de ce Mois missionnaire extraordinaire, du 6 au 27 octobre, se tient le Synode sur l’Amazonie. Son territoire, irrigué par le fleuve Amazone sur 6 700 kilomètres, draine presque 20% de toutes les réserves d’eau douce sur le globe. Cette vaste région, presque aussi étendue que les États-Unis d’Amérique, se déploie sur plusieurs pays: avant tout au Brésil, où se trouvent 65% de ses 7,5 millions de km carrés, mais aussi sur huit autres pays d’Amérique du Sud : Bolivie, Pérou, Équateur, Colombie, Venezuela, Guyane, Surinam, Guyane française. Ce territoire est souvent qualifié de poumon de la planète, de par les arbres et plantes innombrables qui y prolifèrent. Il abrite 34 millions d’habitants, dont trois millions proviennent de 390 tribus autochtones.

Hélas, en proie aux menaces de prétendus développeurs et de spoliateurs de ses ressources, l’Amazonie est sérieusement menacée. De grandes entreprises minières et pétrolières l’ont déjà envahie de tous les côtés à la fois. Le jésuite d’origine canadienne Michael Czerny, secrétaire général du Synode, évoque « le néo-extractivisme » et la « forte pression » causée par la course immodérée au profit immédiat; au détriment de la préservation des sols et de la qualité de vie de leurs habitants. Violence, chaos et corruption y seraient en augmentation constante. Les peuples indigènes de l’Amazonie semblent pour l’heure impuissants et même sans défense contre les nouveaux conquistadores qu’ils voient faire irruption autour d’eux.

Le pape François a convoqué des 2017 cette réunion mondiale des évêques, qui doit se pencher sur la protection d’espaces naturels et la sauvegarde des droits des nations indigènes en même temps que sur l’évangélisation des périphéries. Le Pape, dont on sait qu’il est né et a œuvré surtout en Amérique du Sud, voit probablement l’événement comme un prolongement de sa célèbre encyclique Laudato Si!  Déjà, ce Synode s’annonce comme une assemblée décisive pour son pontificat.

Par ailleurs, énonce le Document préparatoire, « les réflexions ce Synode spécial vont bien au-delà du cadre strictement amazonien, car elles s’étendent à l’Église universelle et même au futur de toute la planète ». On y entrevoit déjà de « jeter un pont vers d’autres biomes essentiels de notre monde dont, entre autres, le bassin du Congo, le couloir biologique méso-américain (d’Amérique centrale), les forêts tropicales de l’Asie-Pacifique et l’aquifère Guarani ». (Cet aquifère Guarani est une immense réserve d’eau à cheval sur le sud du Brésil, le Paraguay, l’Uruguay et le nord-est de l’Argentine.)

Le thème et le Document préparatoire

Rendues publiques le 19 juin dernier, les Lineamenta en rappellent d’abord le titre officiel: « Amazonie : de nouveaux chemins pour l’Église et une écologie intégrale ». Dans son discours aux autorités lors de son passage au Pérou le 19 janvier 2018, le Saint-Père déclarait déjà: « La dégradation de l’environnement, hélas, ne peut être séparée de la dégradation morale de nos communautés. Nous ne pouvons pas les penser comme deux questions distinctes. » Dans son avion de retour le surlendemain, il a dénoncé « un phénomène qui consiste à (prétendre) protéger l’environnement en laissant s’isoler les communautés natives », de sorte que les populations indigènes demeurent « coupées du progrès réel, et ensuite la forêt finit par être surexploitée ». Toute ressemblance avec les principes émis dans Laudato Si! n’a ici rien de fortuit.

« Ces chemins d’évangélisation, affirme le préambule du Document préparatoire, doivent être pensés pour et avec le Peuple de Dieu qui habite dans cette région: populations des communautés et des zones rurales, des cités et des grandes métropoles, des rives du fleuve (Amazone), avec les migrants et les personnes déplacées et, tout spécialement, pour et avec les peuples autochtones ». On relève au passage une prédominance de la « culture du déchet » déjà identifiée maintes fois par le pape François.

Le préambule note aussi le défi d’édifier « un monde qui doit rompre avec les structures qui ôtent la vie et avec les mentalités de colonisation pour construire des réseaux de solidarité et d’interculturalité ». Il ajoute une question cruciale : « Et surtout, quelle est la mission particulière de l’Église face à cette réalité? »

Le Document préparatoire se divise en trois grandes parties. Celles-ci suivent les mêmes étapes que la démarche classique de l’Action catholique : voir, juger (appelé ici : « discerner ») et agir. Elles correspondent aux trois conversions majeures auxquelles le pape François ne cesse d’appeler depuis son entrée en fonction: la conversion pastorale définie dans Evangelii Gaudium, la conversion écologique bien rendue dans Laudato Si et la conversion à la synodalité ecclésiale, présente dans ses interventions et explicitée dans la constitution apostolique Episcopalis Communio (2018).

Une préoccupation traverse l’ensemble du Document préparatoire: « réparer les brèches dans une partie du monde où les conséquences des méprises contemporaines et des pratiques pernicieuses sont particulièrement sérieuses ». Certes, le péché et ses conséquences remontent au début des temps, appelant l’intervention de Dieu qui a envoyé son Fils. « À l’harmonie de la relation entre Dieu, l’être humain et le cosmos s’oppose la désharmonie de la désobéissance et du péché (cf. Genèse 3, 1-7), qui entraîne la peur (cf. Gn 3, 8-10), le rejet de l’autre (cf. Gn 3, 12), la malédiction du sol (cf. Gn 3, 17), l’exclusion du jardin (cf. Gn 3, 23-24) jusqu’à conduire à l’expérience fratricide (cf. Gn 4, 1-16).

 

Quelques questions spécifiques à aborder

L’hypothèse d’ordonner au presbytérat, dans cette région, des hommes mariés a déjà suscité de nombreux commentaires. Après avoir rappelé la centralité des sacrements dans la vie de l’Église, le Document préparatoire du Synode évoque « des ministères aux visages amazoniens »; tout en appliquant particulièrement à l’Amazonie un principe cher aux papes depuis le Concile: « L’Église catholique a acquis plus profondément la conscience que son universalité s’incarne dans l’histoire et dans les cultures locales ». La présence pastorale dans la région est qualifiée de « précaire ».

Les populations de l’Amazonie prennent déjà part activement à la mission de l’Église. Parce qu’on doit toutefois continuer à distinguer le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel des prêtres, le Document préparatoire avance « l’urgence d’évaluer et de repenser les ministères nécessaires aujourd’hui pour répondre aux objectifs d’une Église avec un visage amazonien et un visage indigène ». La réflexion sur les ministères suggère « des propositions courageuses » pour ce vaste territoire. Tout en continuant à encourager la participation des laïques à la construction d’un monde plus juste, on souligne le besoin d’une « cohérence eucharistique », à savoir que toutes les personnes baptisées aient accès à la messe dominicale. Plus loin, on lit : « il est également nécessaire de promouvoir le clergé autochtone et natif de ce territoire, en affirmant son identité culturelle propre et ses valeurs ».

De même, on recommande de « discerner le type de ministère officiel qui peut être confié aux femmes, en tenant compte du rôle central (qu’elles jouent aujourd’hui) dans l’Église amazonienne ».

Pour l’ensemble des missionnaires du grand bassin amazonien ― et sans doute pour la totalité des pasteurs et laïques engagés en Église, on souhaite « une spiritualité de contemplation et de gratuité », « une spiritualité pratique, en ayant les pieds sur terre », de même qu’une spiritualité de communion entre toutes les personnes au service de la mission.

Le questionnaire à la fin du Document veut visiblement sonder les aspirations des communautés chrétiennes de la région. C’est aussi un coup de sonde pour mieux connaître les difficultés et les succès en matières d’évangélisation, de combats pour la justice, de respect des cultures, de partenariat dans les ministères…

Décidément, les conclusions de ce Synode extraordinaire pourraient avoir un impact déterminant sur le futur de notre Église, non seulement en Amérique du Sud mais dans le monde entier.