Pensionnats autochtones : trop de questions encore…

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, septembre 2021. Avez-vous pensé vous abonner à ce précieux outil qui accompagne l’Église de Québec dans les transitions qu’elle a à vivre?

Par René Tessier

Début juin, la découverte des restes de 215 enfants dans un cimetière près de l’ancien pensionnat pour jeunes autochtones de Kamloops, en Colombie-Britannique, a créé une véritable onde de choc à travers tout le Canada. Pendant plus de trois semaines, cette présumée « découverte » et les réactions qu’elle suscitait ont fait les manchettes de nos médias; une couverture très exceptionnelle! De plus, même si le pape François a déclaré de Rome que le sort des enfants autochtones traînés de force dans des écoles résidentielles, entre 1883 et la décennie 1990, le préoccupait sérieusement, plusieurs criaient au scandale parce qu’il n’avait pas présenté d’excuses pour ce drame historique. En même temps, on n’apprenait absolument rien sur l’origine des ossements, ce qui aurait pu causer la mort de ces enfants ou à quelle époque ce serait survenu. Aux dernières nouvelles, aucun des corps n’avait encore été exhumé.

Près de trois semaines plus tard, le repérage annoncé d’un semblable cimetière (appelé très improprement, lui aussi, charnier ou fosse commune) dans le sud-est de la Saskatchewan ajoutait de l’huile sur un feu qui, déjà, n’en finissait plus de se consumer. On parlait cette fois d’environ 750 enfants décédés.

Pas vraiment de révélations en la matière

Pourtant, l’existence de ces corps enterrés était bien connue depuis longtemps. Les assises de la Commission Vérité et Réconciliation (CVR), qui a publié son rapport final en 2015, ont permis de relever que, sur les 150 000 mineurs des Premières nations, des Métis et des Inuit qui ont fréquenté les pensionnats pour autochtones, environ 4 000 sont décédés pendant leur séjour1; un nombre relativement accordé aux taux de mortalité infantile dans la société canadienne des débuts du 20e siècle.  

Le professeur d’anthropologie à l’Université Lakehead de Thunder Bay Scott Hamilton a personnellement documenté activement, pour la CVR, les cimetières liés aux écoles résidentielles. Dans une entrevue au B.C. Catholic au lendemain de l’annonce médiatique, il soulignait qu’il ne s’agit pas de charnier ni de « fosse commune », comme trop de médias l’ont avancé imprudemment, mais bien de tombes placées les unes à côté des autres, comme dans tous nos cimetières.

Les 4 000 morts de jeunes dans les pensionnats pour autochtones restent toujours à expliquer avec plus de précision. On sait au moins à ce moment-ci que les épidémies, de la grippe dite espagnole à la tuberculose (surtout), la malnutrition, les conditions sanitaires et d’autres facteurs ont joué un rôle important. Selon les époques en cause, le taux de mortalité infantile de ces jeunes autochtones pouvait toutefois être supérieur, égal ou même inférieur à celui des enfants dans la population d’ascendance européenne. On sait encore que le patrimoine génétique des membres des Premières nations les rend traditionnellement plus vulnérables aux maladies apportées par les Blancs; c’est même la première raison du flétrissement de leurs peuples après l’arrivée en Amérique des Européens. De dire le professeur Hamilton : « Certains enfants peuvent avoir été contaminés avant d’être emmenés à l’école, mais la plupart ont pu contracter une infection dans des pensionnats surpeuplés, mal construits et peu entretenus. » 

Des tombes non identifiées

Le professeur Hamilton a conclu de ses recherches que les petites croix de bois qui surplombaient probablement les tombes sont tout simplement disparues avec le temps, faute d’entretien. C’est là un élément particulièrement désolant: comme l’observe le jésuite Raymond de Souza dans le National Post, des corps enterrés qu’on ne peut identifier constituent une atteinte à la dignité humaine. Le Gouvernement du Canada, à l’origine des pensionnats pour autochtones, voulait que les dépouilles soient enterrées « au coût la plus bas possible » et n’autorisait pas le retour dans les familles.

C’est probablement cette absence d’identification qui a fait croire un peu vite à certains qu’il s’agissait de fosses communes ou qu’on aurait voulu dissimuler les corps. Nulle part les recherches du professeur Hamilton, qui a consulté les dossiers, ne donnent à penser que les responsables des pensionnats auraient voulu faire disparaître toute trace de ces morts. D’ailleurs, comme ces cimetières sont le plus souvent situés à côté d’une réserve autochtone, il se pourrait qu’on y trouve aussi les corps de personnes, enfants et/ou adultes, décédées sur la réserve. Chose certaine, il faudra enquêter davantage pour déterminer à qui appartenaient les ossements.

Ces derniers, pour l’heure, ont été simplement repérés par un radar à pénétration de sol. Il resterait encore à les exhumer, avec l’accord de la nation concernée (Tk’emlúps te Secwépemc); ce qui ne constitue pas une mince tâche, prévenait dans La Presse du 8 juin la médecin légiste Kona Williams, la première spécialiste sur ce sujet issue d’une Première nation du Canada.

La responsabilité première de l’État

Plusieurs ont trouvé bien démagogique la déclaration du premier ministre canadien, Justin Trudeau, à l’effet que « comme catholique, je suis très mal à l’aise avec le refus de l’Église de présenter des excuses en bonne et due forme ». C’est d’abord oublier trop vite que les pensionnats pour autochtones — et le projet d’assimilation culturelle s’y rattachant — ont été initiés par les autorités fédérales, l’un de leurs plus ardents promoteurs étant le premier des premiers ministres de la Confédération canadienne, John Alexander Macdonald. Le Gouvernement du Canada, résolu à « tuer l’Indien (la culture autochtone) en l’Indien » a tout naturellement confié la gestion des écoles résidentielles à des congrégations religieuses, catholiques mais aussi protestantes; car, à l’époque, c’était elles qui assuraient l’essentiel des services éducatifs au pays. Qui plus est, les responsables de ces pensionnats ont dû se débrouiller, le plus souvent, avec des budgets de misère. C’était particulièrement vrai des sépultures qu’il fallait compléter « au coût le plus bas possible ».

On peut s’interroger sur la manière dont M. Trudeau considère les excuses. Il n’a cessé de présenter des excuses depuis qu’il est premier ministre, au point d’attirer sur lui des commentaires très sarcastiques. On se demande d’ailleurs si ces excuses répétées ne servent pas qu’à tourner la page, sans conséquence pour la suite des choses. Par ailleurs, ça reste toujours un exercice très délicat que de présenter des excuses pour ce que d’autres, collègues, ancêtres ou prédécesseurs, ont pu faire dans le passé.

Le Gouvernement du Canada, alors dirigé par le premier ministre Stephen Harper, avait présenté en juin 2008 des excuses aux survivants des pensionnats pour autochtones. À la suite du rapport final de la Commission Vérité et Réconciliation en 2015, il avait toutefois refusé l’expression « génocide culturel »2, lui préférant une terminologie plus factuelle : « assimilation forcée ». Deux ans plus tôt, en mai 2006, avait été signée la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens (CRRPI) : elle accordait à tout ancien étudiant de ces écoles un montant de 10 000 $ pour sa première année de présence et 3 000 $ pour chaque année subséquente. Un processus d’évaluation indépendant (PEI) prévoit la possibilité d’une compensation de 275 000 $, et même de 250 000 $ additionnels en cas de perte de revenu, pour les victimes reconnues d’actes abusifs (sévices sexuels, préjudices physiques graves…) La Commission Vérité et Réconciliation est d’ailleurs née de cette entente.

De multiples reconnaissances des drames vécus

Les communautés religieuses catholiques ont déjà présenté des excuses pour le rôle qu’elles ont tenu dans les pensionnats pour autochtones au Canada. Les Oblats de Marie Immaculée, ceux-là mêmes qui géraient le pensionnat de Kamloops, l’ont fait dès 1991. (Pour être bien précis: l’école de Kamloops était sous la responsabilité du Gouvernement du Canada lors de son ouverture en 1890, les Oblats ont accepté de s’en occuper en 1892 et le Gouvernement en a repris les activités de 1969 jusqu’à sa fermeture en 1979.) D’abord remis à la Commission Vérité et Réconciliation, les dossiers de ce pensionnat se trouvent maintenant au Musée royal de Colombie-Britannique. En tout, 16 des 70 diocèses catholiques au Canada et environ 30 sur une centaine de nos instituts de vie consacrée ont été associés à l’opération des anciennes écoles résidentielles. La rencontre nationale de Saskatoon, du 13 au 15 mars 1991, avait déjà été l’occasion pour les parties concernées de reconnaître la gravité du problème.

Les excuses et expressions de regret de la part de leaders catholiques n’ont pas manqué au cours des dernières décennies. Après les Oblats en 1991, ce furent les allocutions de Mgr Austin Burke, alors archevêque d’Halifax, en l’église Micmac de Sainte-Catherine le 6 décembre 1992 et à celle de la Réserve de Millbrook le 14 février 1993; il citait alors le pape Jean-Paul II s’adressant aux peuples indigènes de Nouvelle-Zélande : « l’Évangile du Christ parle toutes les langues, il estime et embrasse toutes les cultures, il supporte tout ce qu’il y a d’humain en elles… » En 1993, le supérieur général des Jésuites, Hans-Peter Kolvenbach, s’était rendu à De Smet, en Idaho, pour dire aux autochtones des États-Unis : « Les évêques catholiques du secteur ont déjà reconnu publiquement l’insensibilité démontrée par l’Église envers vos coutumes tribales, votre langue et votre spiritualité; je veux ajouter ma voix aux leurs : la Compagnie de Jésus est désolée des erreurs du passé. »

En 2009, le chef national de l’Assemblée des Premières Nations, Phil Fontaine, accompagné de plusieurs délégués des peuples autochtones du Canada, a eu « une rencontre émouvante » avec le pape Benoît XVI au Vatican. Le chef Fontaine avait alors déclaré devant les médias espérer que cela « fermerait le livre » sur la question des excuses aux survivants des pensionnats.

En 1995, la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) présentait devant la Commission royale d’enquête sur les peuples aborigènes un document intitulé « Puisse la justice couler comme un fleuve puissant ». On pouvait y lire: « … les révélations troublantes à propos de certains abus commis dans ces écoles-pensionnats nous ont notamment fait faire un sérieux examen de conscience. Solidaires de l’Église dans ses succès, nous devons aussi porter le fardeau de son passé. » Les évêques canadiens précisaient plus loin: « Toutefois, la justice et la guérison concernent non seulement les Églises, mais aussi toute la société canadienne. » Ils rappelaient que, non seulement les écoles résidentielles ont été mises sur pied par le gouvernement canadien mais encore que: « Loin d’être clandestine, cette politique gouvernementale a à maintes reprises, été énoncée ouvertement et publiquement. Elle reflétait la mentalité politique et sociale de l’époque et s’attirait la faveur du grand public. »

« Autres temps, autres mœurs… »

Ce contexte historique est trop souvent méconnu ou oublié. Par exemple, l’Exposition universelle de Paris, en 1938, célébrait en fanfare les bienfaits du colonialisme européen en Afrique et chantait les louanges de la mission civilisatrice peuples de race blanche, venus aux secours des pauvres indigènes pour les aider à mieux vivre. À l’époque, cela paraissait parfaitement normal ou allant de soi. Partout dans le monde, les vertus du colonialisme fondé sur des théories suprémacistes n’ont commencé à être vraiment remises en question qu’avec la montée des nationalismes à la fin de la décennie 1950. Souvenons-nous encore que, dans les six premières décennies du 20e siècle, les corrections physiques étaient monnaie courante dans la plupart de nos institutions d’enseignement.   

Ce qui n’empêche pas, comme le déclarait dès le 3 juin le cardinal Thomas Collins, que : « L’abus des peuples autochtones est un sombre chapitre de l’histoire du Canada et de l’Église catholique. Bien que l’Église ait soigné et servi les peuples autochtones de nombreuses façons, il est indéniable que certains membres de l’Église ont porté atteinte à la dignité des membres des Premières Nations. »

Vers une éventuelle réconciliation

La réconciliation n’en demeure pas moins incertaine. Les évêques canadiens ont fait savoir qu’une nouvelle délégation de représentants autochtones et d’évêques se prépare, depuis deux ans déjà, pour un long tête-à-tête avec le pape François au Vatican. La pandémie a empêché cette rencontre d’avoir lieu en 2020, tel que prévu initialement. Le dimanche 6 juin dernier, le pape François a exprimé sa « douleur » devant la nouvelle du repérage des 215 corps. Il a tenu à affirmer sa « proximité » avec toutes les victimes et survivants des écoles résidentielles; en même temps qu’il appelait à se défaire du « modèle colonisateur » et de toutes « les colonisations idéologiques d’aujourd’hui ».

Dans les médias, plusieurs n’en ont pas moins persisté à réclamer du Pape des excuses formelles. (Habituellement, de telles excuses doivent être accompagnées d’importantes compensations financières.)

Diverses sources concordent pour prévoir en novembre prochain la visite à Rome des trois délégations canadiennes annoncée par la CECC : outre quelques évêques, des représentants des Premières Nations, des Métis et des Inuit; on devrait y trouver un bon nombre d’aînés ou « gardiens du savoir », de survivants des pensionnats et de jeunes. Les trois délégations rencontreront d’abord le Pape séparément avant d’ensuite se retrouver toutes les trois ensemble.

Certains évêques ont déjà déclaré qu’ils espéraient que le Saint-Père formule des excuses au nom de l’Église universelle. Il reste à voir, cependant, dans quelle mesure cela pourrait permettre d’enfin tourner une page bien douloureuse.

 

1 Le juge d’origine autochtone Murray Sinclair, qui a dirigé les audiences de la Commission Vérité et Réconciliation, déclarait en 2015 qu’il pourrait y avoir jusqu’à 6 000 enfants morts dans les écoles résidentielles.

2 Le droit international ni aucun pays du monde n’ont jamais reconnu ce concept étrange de « génocide culturel ». Il comporte une risque aussi grave qu’évident, celui de basculer rapidement vers l’emploi à tort et à travers du terme « génocide ». C’est une appellation réservée à des situations extrêmes de massacres à grande échelle comme la Shoah ou le massacre des Juifs par les Nazis (1941-45) et le génocide arménien qui a culminé en 1915. Certains ajouteront les deux millions de morts du Cambodge sous Pol Pot (1975-79) et le million de morts au Rwanda en 1995. Mais tout le monde refuse d’associer ce terme même à des opérations d’épuration ethnique d’une extrême sauvagerie comme celles menées dans l’ex-Yougoslavie. Du reste, il y aurait une contradiction totale entre la volonté d’exterminer et d’éradiquer un peuple et un projet comme celui des pensionnats autochtones.