Mon anniversaire avec les Premières nations

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, septembre 2019

Par René Tessier

« René, tu ne dois pas prendre de photos, c’est la prière! » Mon bon ami fransaskois venait de me lancer un sévère avertissement. Nous étions, ce matin-là, en vacances à Fort Walsh (Saskatchewan, dans le Parc des Cypress Hills), pour une cérémonie d’anniversaire soulignant la signature de deux importants traités, 140 ans plus tôt, entre plusieurs nations, amérindiennes ou métis, et le Gouvernement du Canada. Par le plus grand des hasards, c’était aussi le jour de ma naissance au calendrier.

Voyant que je me persistais à photographier non loin d’une assemblée très recueillie, mon compagnon de voyage me chuchota à l’oreille : « Regarde, même la télévision ne filme pas à ce moment-ci ». Mais, me suis-je demandé, « est-ce du respect ou du mépris? » Nous avons tellement vu de ces reportages de funérailles ou autres événements publics dans lesquels les médias ne montrent pas le moindre intérêt pour les paroles prononcées par le prêtre, lui qui a pourtant assumé l’essentiel de l’événement et est souvent le seul intervenant aussi négligé… Sans compter toutes ces célébrations liturgiques où photographes et cameramen ont pu déranger à maintes reprises, ne faisant apparemment pas le moindre effort pour rester discrets…

Vous l’avez deviné : j’ai persisté à prendre des photos; en restant à une distance minimale des autochtones et officiels qui semblaient vraiment très attentifs aux propos méditatifs du leader spirituel. Je n’en ai pas moins écouté l’allocution de cet Amérindien sage, un discours très posé, comme tous ceux des quelques 20 leaders autochtones qui ont ensuite pris la parole à tour de rôle. Heureusement, eux qui étaient d’autant de nations différentes, ils se sont exprimés très peu dans leurs dialectes tribaux, parlant en anglais pendant environ 90% des deux heures et plus où nous les avons écoutés. J’imagine difficilement, d’ailleurs, des Québécois se montrer aussi patients dans un événement religieux ou officiel. Tout comme je ne saurais imaginer nos journalistes savourer une homélie chrétienne autant que ce reporter de Radio-Canada qui était en pamoison devant l’interminable tirade d’un leader religieux mohawk dans le film Hochelaga, terre des âmes; de beaux mots, certes, mais toujours les mêmes, répétés au moins 40 fois!

Une histoire controversée, difficile à maîtriser

Ceci dit, l’événement de Fort Walsh m’a ramené, inévitablement, à l’histoire complexe de nos relations avec les Premières nations. J’ai été sincèrement impressionné par la sérénité de tous ces chefs amérindiens, qui l’évoquaient avec nuances et sérénité à la fois.

Précisons encore que l’histoire de Fort Walsh, premier poste à l’ouest de Toronto pour l’ancêtre de la GRC (la Police montée du Nord-Ouest), montre que nos tribus amérindiennes ont été beaucoup mieux traitées chez nous qu’aux États-Unis, où l’on cherchait systématiquement à les faire disparaître. Ainsi, le célèbre Sitting Bull et ses Sioux sont venus trouver refuge au nord de la frontière après le massacre de Little Bighorn, dans lequel le général Custer et ses hommes du 7e régiment de cavalerie ont tous trouvé la mort. Si nos voisins du Sud y voient un symbole de la férocité des Peaux-Rouges (comme ils les appellent), ce ne peut être qu’en oubliant très vite la totalité des exactions commises contre ces autochtones qui, par leur seule présence, pouvaient entraver leur sauvage conquête de l’Ouest.

En fait, Fort Walsh (du nom de son premier commandant) a été installé après la tuerie, en juin 1873, de dizaines de femmes, enfants et hommes amérindiens par des vendeurs d’alcool de race blanche qui infestaient la région. La Police montée s’était alors donnée comme mission de protéger tous les membres des Premières nations qui installeraient leurs tipis à proximité. Ce qu’elle fit… D’ailleurs, le surintendant régional de la Gendarmerie royale du Canada était invité à prendre la parole, avec à ses côtés deux officiers d’ascendance amérindienne; il a été chaleureusement applaudi par l’assemblée, constituée d’autochtones à 95%.

Les documents par lesquels nos Premières nations ont cédé leurs terres

Et ces fameux traités, dits #4 et #6? Je dois avouer que les discours des chefs ne m’ont pas tellement éclairé à leur sujet; leurs allusions restaient, le plus souvent, sibyllines. De plus, même une patiente investigation sur Google m’a laissé passablement dans le noir. En revanche, la question centrale, abordée à maintes reprises par les chefs autochtones, demeure: comment considérer aujourd’hui ces pactes écrits, négociés entre deux autorités de forces inégales? Je retiens cette déclaration d’un chef parmi les plus vieux: « Nos ancêtres ont signé des ententes qui, à l’époque, leur paraissaient protéger vraiment les droits de leurs peuples ».

Ce qui est clair, c’est que les tribus autochtones ont renoncé ― volontairement, en principe, mais sous pression, en pratique ― à d’importants territoires. L’arrivée massive d’aventuriers en tous genres, résolus à tout prendre, constituait une sérieuse menace pour leur mode de vie. Malgré tout, le Gouvernement du Canada aurait donc contribué à la survie de leurs membres. En même temps, ces derniers n’étaient pas aussi rompus à des négociations de nature juridique; ils n’ont pas toujours mesuré l’étendue de ce qu’ils cédaient et ont parfois trop fait confiance.

Le « développement » de l’Ouest canadien s’est accompli à une vitesse fulgurante, entre 1875 et 1920. Les Premières nations et les Métis y ont été passablement bousculés. (Et on ne parle pas ici du drame, plus récent, des écoles résidentielles et des multiples tentatives d’assimilation qui ont parsemé notre histoire commune.) En Saskatchewan, de nos jours, les autochtones représentent pas moins de 35% de la population totale d’un million de personnes; c’est beaucoup plus qu’au Québec, où ils ne dépassent guère 1% sur l’ensemble du territoire; une faible proportion, du reste concentrée dans des régions excentriques. Débarqué à Saskatoon pour la première fois en 2014, j’y ai été très surpris de voir des Amérindiens partout sur les trottoirs, dans les comptoirs de fastfood et ailleurs. J’en ai aperçus très peu, en revanche, à travers le personnel des restaurants, des hôtels, des musées et des parcs visités…

Et la suite ?

Je compte bien retourner prochainement dans l’Ouest canadien. Un léger accent a beau trahir mes origines externes (je dois alors expliquer parfois que je suis de Québec, la plus belle ville en Amérique), la conversation y est décontractée, le touriste y est bienvenu.

Je veux également poursuivre ma quête personnelle sur cette histoire tourmentée des relations entre les Premières nations et nous. Ma passion pour l’Histoire a trouvé là un nouveau champ de recherches. Je dois avouer cependant que les épopées européennes et occidentales me rejoignent davantage; tout comme les Amérindiens d’ici souhaitent comprendre et redécouvrir leurs propres sources avant de se pencher sur le passé des « Blancs ».

Ce qui me paraît clair, c’est que nous avons grand besoin, les uns et les autres, de comprendre beaucoup mieux d’où nous venons et comment nous sommes arrivés là où nous en sommes collectivement. La devise du Québec, reformulée avec réalisme par plusieurs (pas seulement Denise Bombardier et Mathieu Bock-Côté) devrait se lire de nos jours : « Je ne veux surtout pas me souvenir ». Au Québec, l’ignorance de notre histoire me semble sidérante. Surtout, elle procède clairement d’un refus entêté de s’intéresser au passé. Les quelques manifestations épisodiques du contraire me paraissent de simples exceptions qui viennent confirmer la règle.

Bah! Au moins ai-je la chance de résider dans le Vieux-Québec! Si je suis obligé d’entendre parfois les sornettes historiques de caléchiers et de prétendus guides qui disent n’importe quoi, nous avons la chance d’avoir, au Musée de l’Amérique française et ailleurs, des guides très bien formés, qui savent de quoi ils parlent. Si celles-là et ceux-là étaient plus nombreuses et nombreux ― et plus consultés, peut-être notre population aurait-elle une vision plus juste, voire plus honnête, de notre histoire nationale et du rôle globalement positif que l’Église catholique y a tenu. Mais ça, ce serait un autre dossier. Une autre fois, peut-être?