Missionnaire, pour une Amazonie plus humaine

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, octobre 2019

Par Alain Forcier, missionnaire de la Consolata

Je travaille depuis quatre ans dans le vicariat apostolique de Sucumbíos, à la frontière avec la Colombie dans le secteur de l’Amazonie équatorienne. Notre équipe pastorale est composée d’un missionnaire de la Consolata originaire du Kenya, le père Walter Ingosi, de deux missionnaires laïques, Danmari Mujica du Venezuela et Maria Esperanza Córdoba de Colombie et moi-même.

 

Le territoire de la mission est immense. On y compte jusqu’à 80 communautés autochtones, réparties dans tout le vicariat. Grâce à la contribution des catéchètes, le travail d’évangélisation se fait bien avec beaucoup de dévouement. L’activité missionnaire passe par la sensibilisation à la réalité des peuples concernés et le partage de notre foi en Dieu en relation avec leur culture.

La sensibilisation : la langue, la terre et la spiritualité constituent les trois éléments fondamentaux des nations autochtones.

1) La langue : lorsque nous célébrons la messe nous insistons pour que les chants se fassent en langue amérindienne et que le catéchète s’adresse à sa communauté dans sa langue, soit le kichwa, le shuar, le cofan, etc.

2) La terre : les autochtones habitaient cette terre bien avant les Blancs, ils y vivaient des milliers d’années avant les colonisateurs. Les compagnies pétrolières les ont chassés de leur terre, puis ont contaminé les eaux et l’air. Ces entreprises sans scrupule revendiquent le droit à l’exploitation des ressources minières et pétrolières, d’après la Loi de la terre écrite dans la constitution équatorienne.

Selon cette Loi, le sol appartient aux communautés indigènes mais le sous-sol appartient au gouvernement. Avant de pénétrer le territoire d’une communauté, les compagnies doivent demander un permis. Cette démarche est souvent omise. En principe, les grandes entreprises ne peuvent pas s’installer sur un territoire sans ce qu’on appelle la consulta. Les compagnies ne se gênent pourtant pas pour abuser de la bonne foi des gens et profiter de la faiblesse des organisations indiennes afin d’exploiter leurs terres et pénétrer leurs territoires sans préavis.

Nous organisons, pour les communautés, des ateliers de sensibilisation sur la problématique de la terre, laquelle, dans le fond, leur appartient. Nous travaillons avec eux afin qu’ils ne se laissent pas influencer par ces grandes compagnies intéressées seulement par le profit, alors que les peuples indigènes luttent pour leur survie. En fonction de ce grave problème de l’envahissement des territoires autochtones, nous avons réalisé des ateliers pour le prochain Synode de l’Amazonie.

Le Document préparatoire sur le Synode est en parfaite relation avec notre travail missionnaire dans l’Amazonie équatorienne. (L’an dernier, nous avons d’ailleurs travaillé notre propre document préparatoire, de concert avec une cinquantaine de communautés autochtones.) Reprenons-en quelques passages pour nous aider à comprendre l’urgence, soulignée par le pape François, de protéger notre maison commune.

(Encadré)

Extraits du Document préparatoire du Synode des évêques pour l’Amazonie

(…) Ces chemins d’évangélisation doivent être pensés pour et avec le Peuple de Dieu qui habite dans cette région : habitants des communautés et des zones rurales, des cités et des grandes métropoles, des populations qui habitent sur les rives des fleuves, des migrants et des personnes déplacées, et, tout spécialement, pour et avec les peuples autochtones.[1]

Dans la forêt amazonienne, d’une importance vitale pour la planète, une crise profonde a été déclenchée par une intervention humaine prolongée où prédominent une « culture du déchet » (LS 16) et une mentalité d’extraction. L’Amazonie est une région possédant une riche biodiversité; elle est multiethnique, multiculturelle et multireligieuse, un miroir de toute l’humanité qui, pour défendre la vie, exige des changements structurels et personnels de tous les êtres humains, des États et de l’Église.

(…) Être à l’écoute des peuples indigènes et de toutes les communautés qui vivent en Amazonie, en tant que premiers interlocuteurs de ce Synode, revêt aussi une importance vitale pour l’Église universelle. Pour cela nous avons besoin d’une plus grande proximité. Nous devons savoir : comment imaginons-nous un “avenir serein” et le “bien vivre” des générations futures ? Comment pouvons-nous collaborer à l’édification d’un monde qui doit rompre avec les structures qui ôtent la vie et avec les mentalités de colonisation pour construire des réseaux de solidarité et d’interculturalité ? Et, surtout, quelle est la mission particulière de l’Église face à cette réalité ?

(…) Étant donné ses proportions géographiques, l’Amazonie est une région où vivent et cohabitent des peuples avec des cultures différentes et des modes de vie distincts.

L’occupation démographique de l’Amazonie par les Indiens s’est étendue sur des milliers d’années et a précédé le processus de colonisation; traditionnellement, la population se concentrait près des grands fleuves et des lacs, leur survie étant tributaire des activités liées à la chasse, la pêche et la culture des terres inondables. Avec la colonisation, et avec la pratique étendue de l’esclavage indigène, de nombreux peuples abandonnèrent ces lieux et se réfugièrent à l’intérieur de la forêt. En outre, au cours de la première phase de la colonisation, un processus de remplacement de la population s’est produit, avec une forte concentration sur les rives des fleuves et des lacs.

(…) Ces derniers temps, on a vu apparaître une nouvelle catégorie de personnes constituée par les autochtones qui vivent au sein du tissu urbain, dont certains sont reconnaissables comme tels, tandis que d’autres disparaissent dans ce contexte et sont, pour cela, qualifiés d’« invisibles ». Chacun de ces peuples possède une identité culturelle particulière, une richesse historique spécifique et une façon particulière de voir le monde et ce qui l’entoure et d’entretenir avec lui une cosmovision et une territorialité spécifiques.

Au-delà des menaces qui émergent de leurs propres cultures, les peuples autochtones ont subi, dès leurs premiers contacts avec les colonisateurs, de fortes menaces externes (cf. LS 143, DAp 90). Contre ces menaces, les peuples indigènes et les communautés amazoniennes s’organisent, luttent pour la défense de leurs vies et de leurs cultures, de leurs terres et de leurs droits, de la vie de l’univers et de la création tout entière. Les plus vulnérables demeurent toutefois les « Peuples Indigènes en Isolement Volontaire » (PIAV), qui ne possèdent aucun instrument de dialogue et de négociation avec les agents extérieurs qui envahissent leurs territoires.

(…) Le pape François, lors de sa visite à Puerto Maldonado, a appelé à changer le paradigme historique selon lequel les États considèrent l’Amazonie comme une réserve de ressources naturelles, plus importantes que la vie des peuples natifs et sans considération pour la destruction de la nature. La relation harmonieuse entre le Dieu Créateur, les êtres humains et la nature est rompue à cause des effets nocifs de nouvelle politique d’extraction, de la pression des grands intérêts économiques qui exploitent le pétrole, le gaz, le bois, l’or, de la construction d’infrastructures (par exemple: mégaprojets hydroélectriques, axes routiers comme les routes interocéaniques) et des monocultures industrielles (cf. Fr.PM).

La culture dominante de la société de consommation et du déchet transforme la planète en une grande décharge publique. Le Pape dénonce ce modèle de développement anonyme, asphyxiant, sans mère, dont les seules obsessions sont la consommation et les idoles de l’argent et du pouvoir. De nouveaux colonialismes idéologiques s’imposent sous le mythe du progrès et détruisent les identités culturelles spécifiques.

François en appelle à la défense des cultures et à la réappropriation de l’héritage qui provient de la sagesse ancestrale, qui suggère un mode de relation harmonieuse entre la nature et le Créateur. Il affirme clairement que « la défense de la terre n’a d’autre finalité que la défense de la vie » (Fr. PM). Elle doit être considérée comme une terre sainte : « Cette terre n’est pas orpheline! C’est la terre de la Mère’ » (Fr. EP).

 

Le nouveau président équatorien, Lenín Moreno, a retiré le permis d’exploitation minière à quelques-unes des compagnies autour de la ville de Macaus; par contre nous ne savons pas à quelles compagnies. Il avait déclaré, le 28 février 2016, qu’au moins cent rivières sont sévèrement contaminées. La déforestation a détruit pas moins de 100 000 hectares de terre. On se demande bien alors pourquoi les grandes entreprises continuent-elles d’exploiter les territoires de l’Amazonie équatorienne où vivent les peuples autochtones?

3) La spiritualité : L’exploitation des ressources naturelles qui appartiennent aux différentes communautés indigènes a provoqué des dommages irréparables à tous les niveaux: contamination de l’air et de l’eau, déplacement de populations indigènes vers d’autres territoires… De plus, on peut avancer que de tous ces problèmes environnementaux découle la situation, non moins problématique, de la perte des valeurs culturelles et spirituelles des différentes communautés autochtones. Le taux de suicide chez les jeunes indigènes est très élevé. On remarque également que la contamination de l’environnement influe sur la santé des habitants, si bien que la province de Sucumbios possède le record du plus haut taux de cancer de tout le pays.

Notre travail missionnaire consiste à accompagner les différentes communautés et à valoriser la richesse culturelle et spirituelle au cœur de ces hommes et de ces femmes qui luttent pour la défense de leurs droits comme peuple indigène de l’Amazonie équatorienne.

Le Document préparatoire pour le Synode nous rappelle de pas oublier l’importance de la spiritualité au cœur des différentes communautés. À l’occasion d’un sondage préparatoire au Synode, nous leur avons posé la question: « Qu’est-ce qui vous fait le plus mal lorsque nous parlons de la destruction systématique de l’Amazonie par les grandes compagnies pétrolières et minières? » La majorité des communautés indigènes ont répondu: la perte de nos traditions et de notre spiritualité. La réponse nous a surpris mais elle possède une grande sagesse. « Une nation indigène qui ne perd ni sa langue, ni ses traditions et ni sa spiritualité est invincible, nous disait un sage chef indien. Elle ne se laisse pas intimider ni tromper par des étrangers venus d’ailleurs qui ne comprennent rien à notre culture ancestrale. »

Les nations autochtones de l’Amazonie partagent de belles valeurs culturelles et spirituelles. Nous avons le devoir de respecter ces valeurs, d’apprendre leur langue, leur cosmovision et leurs rituels lorsque nous sommes dans leurs communautés. Par exemple, avant le lever du jour, la famille se réunit autour du feu pour recevoir les conseils du chef de la famille. Nous buvons une boisson chaude, « wayusa », qui nous protège des mauvais esprits et nous donne la sagesse pour interpréter les rêves. Pour eux les rêves sont des conseils que leur donne le Grand Esprit durant la nuit afin de les partager avec leur famille.

Lorsque je lisais le document préparatoire au synode de l’Amazonie et en pensant à tout le travail que nous avons fait depuis quatre ans avec les communautés indigènes du vicariat de Sucumbios-Équateur, je remercie le Seigneur de pouvoir lutter avec ces communautés pour la défense de leur territoire et la protection de leur maison commune qui est l’Amazonie. Je voudrais grâce à cet article que nous soyons plus conscients de l’urgence de protéger le poumon du monde. De plus, je souhaite qu’on n’ait plus peur de dénoncer les abus et la destruction causés par les grandes entreprises minières et pétrolières, dont certaines sont canadiennes. La survie de notre planète se situe dans la région amazonienne. Il nous faut y voir.