L’itinéraire spirituel d’une convalescence chez des prêtres

Par Luc Simard, prêtre

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, avril-mai 2017

J’étais loin de me douter qu’une sérieuse fracture à la cheville droite allait me faire vivre les Temps de l’Avent et de Noël à la Maison des Prêtres, au Séminaire de Québec. Alors, inopinément, comme Il aime souvent le faire, mon Seigneur me fit passer de surprises en surprises. Mirabilia Dei!

J’ai séjourné les six premiers jours au cinquième étage, au Grand Séminaire. J’y ai fait la connaissance d’un séminariste qui a passé 10 ans dans l’armée. Dès le premier échange, la confiance mutuelle s’est installée. Il me fut juste et bon de sentir que le Seigneur continue à « scruter les reins et les cœurs ». Il interpelle toujours, en atteste la vie de ce jeune adulte qui sent en lui l’appel à Le suivre et à se donner entièrement à ses frères et sœurs, au service de l’Évangile. Un soir, il a installé le sous-titrage, sur le téléviseur, pour que je puisse suivre le bulletin de nouvelles et l’émission Second Regard. Belle occasion pour lui de frôler les périphéries de la culture des personnes sourdes dont je fais partie.

J’en ai croisé un autre qui m’a annoncé qu’il quittait le Grand Séminaire à la fin du mois. La sérénité de sa décision m’émeut encore. Je l’ai assuré de ma prière et qu’il pouvait compter sur moi en tout temps, où qu’il soit. Quelle générosité d’avoir consacré cinq ans de sa vie (ce qui n’est pas rien) à discerner la volonté du Seigneur sur lui. Et deux autres séminaristes qui en étaient à des étapes différentes de leur formation; l’un ingénieur, l’autre un doctorant qui possède déjà une formation en sciences politiques. Notre Maître continue de choisir des pasteurs selon son Cœur.

Merveilles que fit pour moi le Seigneur!

Dimanche soir, seul dans la salle de télévision, quelle ne fut pas ma surprise de visionner sur ARTV, le film de Micheline Lanctôt, Pour l’amour de Dieu (2011). Un jeune dominicain (dont on assiste en raccourci à l’ordination) s’éprend d’une jeune religieuse enseignante dans un couvent. À peine un furtif rapprochement qui laisse toutefois deviner une attirance mutuelle. Alors, le dominicain est envoyé en mission et la religieuse continue d’œuvrer toute sa vie dans son couvent. Le film s’achève par la rencontre émouvante des deux protagonistes en fin de vie où la vieille religieuse – maintenant presque aveugle – reconnaît le dominicain, en sillonnant tendrement de ses doigts les rides de son visage. Caresses pures et sublimées au nom d’un Amour auquel – malgré le déchirement – chacun a voulu rester fidèle, coûte que coûte. Quel effet spécial de visionner ce film par hasard, assis sur un fauteuil de la salle communautaire des candidats au sacerdoce! Ce soir-là, avant de m’endormir, j’ai prié le Seigneur. Qu’Il accorde la grâce de la fidélité à tous les prêtres d’aujourd’hui et de demain.

Merveilles que fit par eux le Seigneur!

Dans le tiroir d’une commode style fin 20e siècle, dormaient plusieurs cartes mortuaires de confrères décédés, empilées dans une vieille boîte de Laura Secord. Un matin, sirotant mon café, j’épluchai ces cartes une à une, réveillant pour ainsi dire les morts, dont je reconnus la grande majorité des visages. Sauf que, j’étais loin d’imaginer à quel point le parcours et la feuille de route de chacun étaient aussi impressionnants. Tous ces hommes, dont plusieurs m’ont enseigné ou ont croisé mon chemin, m’ont fait l’impression d’avoir vécu deux vies, tellement leur ministère était rempli et diversifié. De chacun d’un, je ne connaissais qu’une toute petite tranche de vie. Si peu. Plusieurs visages me revenaient, plus vivants qu’au temps où je les ai croisés. Le défilé de leurs ministères m’a tiré les larmes. Tant de confrères (que je considérais déjà vieux à l’époque) sont décédés bien avant d’atteindre l’âge que j’ai maintenant. Après mon visionnement, j’ai replacé ce cimetière virtuel dans son tiroir et m’en allai directement à la chapelle. J’ai rendu grâces au Seigneur pour tous ces confrères qui, du mieux qu’ils ont pu, ont jeté la semence de l’Évangile dans ma vie et dans l’Église de Québec, au temps du Concile Vatican II et de la grande révolution culturelle que vivait alors notre province. Il m’a semblé tout à coup que ces confrères, entrés dans l’éternité de Dieu, étaient plus vivants que vivants. Mystérieuse communion des saints qui se déploie bien au-delà du temps et de l’espace ! J’ai prié tous ces confrères de me venir en aide pour le temps qu’il me reste à vivre et d’animer mon cœur du feu qui brûlait le leur. Mystérieusement, chacun me semblait si proche qu’il me tendait la main. M’attirant vers le haut. Vers le Très-Haut.

Alors, sans que je puisse y mettre des mots, mes ancêtres dans la foi, Abraham en tête, me sont apparus – le temps d’un éclair – reliés à la grande chaîne de l’Histoire du Salut, dans laquelle je suis inséré et qui continue de s’écrire jusqu’à la fin du monde. Jamais comme alors, le Séminaire ne m’est autant apparu comme mon alma mater; la mère qui m’a instruit, éduqué, nourri et qui maintenant m’accueille, le temps que je reprenne mes forces. Je suis revenu à la maison. À la Genèse de mon histoire. Mon Histoire sainte.

Merveilles que fait encore pour nous le Seigneur !

Parlons maintenant des vivants. Quelle joie inattendue de retrouver –  à cinquante ans de distance – mes anciens professeurs de Petit et Grand Séminaires. Tous m’ont accueilli avec tant de chaleur et de prévenances. Ils ne sont plus pour moi des « Anciens », mais des frères, des camarades, des amis. Quelle fresque j’avais sous les yeux, au réfectoire, en regardant tous ces hommes murs, à la carrière impressionnante, demeurés, coûte que coûte, fidèles à leur premier Amour. En côtoyant les plus âgés, j’avais l’impression, que plus rien ne les surprend, dans un monde où pourtant tout change si vite qu’on a peine à le suivre. Imperturbables, ils vivent résolument dans le moment présent, sans rien attendre d’autre que ce que la Vie leur apporte minute après minute. Ici et maintenant. Ils vivent à l’indicatif présent. Partout où je les croisais, ils me regardaient avec les yeux émerveillés de l’enfance, transposée des décennies plus tard, dans un corps que les bourrasques du temps ont vieilli certes, mais dont les yeux et la curiosité restent grand ouverts. On dirait que plus rien ni personne ne les trouble. Désarmés, ils s’en remettent et s’abandonnent totalement au Grand Capitaine, qui conduit leur barque. Ils se laissent aimer et ils aiment. « Amour pour amour », comme chantent les mystiques !

Merveilles que fit pour nous le Seigneur!

En plus de vivre Noël et la fête de Marie, Mère de Dieu, il m’a été donné de célébrer en ces lieux bénis deux solennités liturgiques chères à François de Laval: l’Immaculée Conception et la Sainte Famille. Particulier, tout de même. Au sixième étage, à la chapelle du Séminaire, l’ange de la crèche se tenait debout, entre Jésus et Marie, le bras gauche levé, la paume ouverte devant nous, l’index pointant ses lèvres. Veilleur venu des cieux, qui m’invite à la contemplation et au silence devant le mystère bien sûr, mais aussi, à retenir ma langue quand elle brûle du désir de révéler ce qui nuirait à la réputation de l’autre et, du coup, à la sanctification de l’Église. Tout ce qui n’édifie pas, ne se dit pas. Cet ange m’a incité à relire ce passage de la Lettre de saint Jacques: « La langue est un petit membre et se vante de grands effets. Voyez comme il faut peu de feu pour faire flamber une vaste forêt (3, 5). » En 2017, puisse ma langue glorifier le Corps entier de l’Église et « allumer le feu de Dieu sur la terre » (Luc 12, 49) !

Somme toute, ma convalescence a vite pris l’allure d’une récupération qui a dépassé de loin le rétablissement de mon pied. En vérité, cette chute m’a permis de récupérer l’histoire qui a formé l’homme et le prêtre que je suis devenu et de renouveler l’option fondamentale qui définit et oriente tout mon ministère sacerdotal. Me ré-ordonner, en quelque sorte. Me remettre en ordre. Re-choisir le Christ. Re-choisir Celui qui, le Premier, m’a choisi. Tout compte fait, cette vilaine chute fut au fond un mal pour un plus grand bien.

Cette fracture au pied ne serait-elle pas l’occasion − pour ne pas dire la grâce − d’un nouveau départ? Le Seigneur ne viendrait-Il pas me dire de me laisser faire, de Le laisser faire? C’est Lui qui guérit. C’est Lui qui dirige mes pas. Ne m’inviterait-Il pas à me désarmer, à déposer mes armes, à me désapproprier de moi-même, à me glorifier de mes faiblesses, pour que passe en moi sa toute-puissance de vie et de salut?

Dieu Tout-Puissant, ta droite m’a relevé (Ps 63, 9)!

Bref, à la Maison des Prêtres du Séminaire de Québec, où rôde encore l’ombre de François de Laval, le Bon Berger est venu panser mon pied, mais surtout, bercer mon cœur contre le sien. Là, pouls contre pouls, j’ai senti, d’une certitude qu’aucun mot ne pourra jamais décrire, que Dieu est tout Amour et que je suis tout son amour. J’ai donc entamé l’Année du bon pied.