L’Exhortation post-synodale est parue !

Elle était attendue et elle a été rendue publique plus rapidement que toutes les autres avant elle: l’exhortation apostolique post-synodale du pape François sur la famille, Amoris Laetitia (La joie de l’amour), est parue le 8 avril. Elle s’étend sur neuf chapitres et se découpe en 325 paragraphes numerotés. Elle a aussitôt intéressé beaucoup les médias du monde entier, faisant la une de bulletins télévisés dans la plupart des pays occidentaux. Malheureusement, le Québec s’est affirmé à ce sujet comme une société vraiment très distincte: nos médias y ont à peine fait écho…

Comme on pouvait s’y attendre après la Déclaration finale et les 94 résolutions du Synode des évêques d’octobre dernier, Amoris Laetitia marque, non pas un changement de doctrine, mais bien un changement de ton dans la proposition adressée aux familles d’un amour qui ne se dément pas. Mgr Pierre Gaudette, qui a suivi attentivement les travaux des deux Synodes des évêques sur la famille (extraordinaire en octobre 2014, puis ordinaire en octobre 2015), nous en présente ici un excellent résumé. On peut évidemment lire le texte dans son intégralité (en allant sur le site internet du Vatican : www.vatican.va ).                 R.T. 

Compassion, interpellation, accompagnement

Par Mgr Pierre Gaudette, théologien moraliste

Deux grandes préoccupations traversent l’exhortation post-synodale Amoris Laetitia (La joie de l’amour): aborder les situations vécues, quelles qu’elles soient, avec respect et compassion; présenter l’idéal évangélique d’une façon stimulante et joyeuse, capable de rejoindre les aspirations les plus profondes des personnes. Cela est particulièrement manifeste dans le chapitre 8 de l’Exhortation, où le pape aborde ce qu’il appelle  « les situations irrégulières » qui contreviennent d’une façon ou de l’autre à la vision chrétienne du mariage et de la sexualité: la cohabitation, le mariage civil et surtout la situation des divorcés remariés, qui a polarisé l’attention médiatique.

Une approche empreinte de respect et de compassion

À plusieurs reprises et en des termes très forts  le pape refuse que l’on aborde ces situations dans une perspective purement moraliste et qu’on les évalue uniquement en fonction de leur manquement aux normes. « Il faut éviter, écrit-il,  des jugements qui ne tiendraient pas compte de la complexité des diverses situations ; il est également nécessaire d’être attentif à la façon dont les personnes vivent et souffrent à cause de leur condition » (Amoris Laetitia, no 297). « Par conséquent, ajoute-t-il ailleurs, il n’est plus possible de dire que tous ceux qui se trouvent dans une certaine situation dite ‘‘irrégulière’’ vivent dans une situation de péché mortel, privés de la grâce sanctifiante » (#301). Un peu plus loin, il dénonce une approche dont il reconnait qu’elle a été répandue autrefois dans l’Église: « Il est mesquin de se limiter seulement à considérer si l’agir d’une personne répond ou non à une loi ou à une norme générale […] En croyant que tout est blanc ou noir, nous fermons parfois le chemin de la grâce et de la croissance, et nous décourageons des cheminements de sanctification qui rendent gloire à Dieu. » (#305).

Ce que le Pape propose, c’est d’aborder ces situations avec le même regard que celui de Jésus, un regard empreint d’amour (#293) et de compassion, conscient des souffrances souvent vécues par les personnes ainsi que des conditionnements qui entravent leur liberté (#301), mais un regard attentif aussi à tout ce qu’avec la grâce de Dieu elles peuvent vivre de bon et de beau dans la situation qui est la leur (#78, #79).

Une interpellation stimulante

Cette attitude d’accueil n’est pas une adhésion à la conception contemporaine du mariage. « En tant que chrétiens, nous dit le Pape,  nous ne pouvons pas renoncer à proposer le mariage pour ne pas contredire la sensibilité actuelle, pour être à la mode, ou par complexe d’infériorité devant l’effondrement moral et humain. Nous priverions le monde des valeurs que nous pouvons et devons apporter. » (#35; aussi #307 ).

Mais pour ce faire, il faut en montrer toute la beauté. Cela ne se fait pas par « une dénonciation rhétorique des maux actuels » ni « en imposant des normes par la force de l’autorité » (#35) mais en montrant comment le mariage « est une réponse aux attentes les plus profondes de la personne humaine : à sa dignité et à sa pleine réalisation dans la réciprocité, dans la communion et dans la fécondité » (#230). Il en est ainsi, par exemple, de l’indissolubilité du mariage qui surgit du désir amoureux de durer toujours : « L’union qui se cristallise dans la promesse matrimoniale pour toujours est plus qu’une formalité sociale ou une tradition, parce qu’elle s’enracine dans les inclinations spontanées de la personne humaine »  (#123; voir aussi #134). C’est la beauté de l’amour conjugal que veut déployer le pape particulièrement au chapitre 4, où, avec saint Paul, il en développe les joies et les exigences. Il fait montre alors d’un sens aigu des réalités vécues par ceux et celles qui sont engagés dans une relation permanente. Il est bien conscient, par exemple, des défis inédits causés par l’augmentation  de l’espérance de vie (#163). Le langage est simple, moderne, plein de notations savoureuses, et de conseils judicieux (en particulier les nos 136 et suivants, sur le dialogue) qui donnent le goût de grandir dans l’amour mutuel.

Une dynamique de croissance

Dans tous ces développements, François réaffirme donc une distinction que beaucoup de pasteurs appliquaient déjà dans la pratique, surtout au confessionnal. Il y a d’une part la théologie morale qui, à partir de l’Évangile, précise les comportements dignes des disciples du Christ ; mais d’autre part, il y a le discernement pastoral qui, lui, peut prendre en compte les données de leur conscience et la totalité de leur vécu. Accueillant les personnes telles qu’elles sont, le pasteur peut rejoindre ce qu’il y a de meilleur en elles et les accompagner sur le chemin de l’Évangile.

Sans discernement pastoral, les fidèles risquent d’être écrasés sous le fardeau de la loi morale. Sans interpellation morale, ils risquent d’être enfermés dans le statu quo. Mais stimulés par une présentation positive des beautés du mariage chrétien, ils peuvent prendre progressivement conscience des limites de leur situation actuelle et discerner les appels qui leur sont concrètement lancés par l’Esprit Saint. Le pape parle ici d’un itinéraire d’accompagnement et de discernement « qui oriente ces fidèles à la prise de conscience de leur situation devant Dieu. Le colloque avec le prêtre, dans le for interne, concourt à la formation d’un jugement correct sur ce qui entrave la possibilité d’une participation plus entière à la vie de l’Église et sur les étapes à accomplir pour la favoriser et la faire grandir » (#338), des étapes qui, dans certains cas, pourraient conduire des divorcés remariés jusqu’à la participation aux sacrements (notes infrapaginales 336 et 351). Il s’agira ici d’être particulièrement attentifs à la façon dont ces fidèles vivent déjà cet amour qui les incite « à prendre soin l’un de l’autre et à se mettre au service de la communauté dans laquelle ils vivent » (#78).

Trois mots peuvent donc désigner l’attitude que le pape François attend du pasteur: compassion, interpellation, accompagnement. Dans la lumière de l’Esprit Saint.

 

 

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