L’espérance têtue du poète-chansonnier

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, novembre 2017

Entrevue avec Yves Duteil
Propos recueillis par René Tessier

L’auteur-compositeur-interprète Yves Duteil est bien connu dans le monde francophone. Plusieurs de ses chansons ont été maintes fois reprises dans certaines de nos écoles (particulièrement « La langue de chez nous), voire dans nos églises lors de baptêmes (« Prendre un enfant par la main »). Il était aux Assises de la spiritualité, au Montmartre de Sillery, en septembre; deux jours qui portaient sur la gratitude. Avec son accord, une participante à la session, Marie-France Dulac, a assisté à l’interview. Nous comptons publier bientôt la recension du dernier livre de M. Duteil, Et si la clé était ailleurs?, paru cette année chez Médiaspaul, qui dévoile son grand intérêt pour la recherche spirituelle. Il avait aussi signé en 2014, chez le même éditeur: La petite musique du silence.

Q: M. Duteil, merci de nous accorder cette entrevue, que nous considérons comme un réel privilège. Félicitations, d’abord, pour vos 45 ans de carrière. Et dites-nous, d’entrée de jeu, qu’est-ce qui vous stimule à écrire et chanter encore comme vous le faites si bien?

R: Merci beaucoup. Pourquoi je persiste? (Brève réflexion) Je crois que j’ai soif de cela. Surtout, j’ai envie de continuer à créer, je ne veux pas seulement revisiter des thèmes connus, déjà explorés. C’est un réel bonheur de se renouveler. Ainsi, dans mon dernier et mon prochain disques, j’aborde des sujets encore peu touchés dans ma discographie: la drogue (« Aller simple pour l’enfer »); ou « La légende des arbres », qui se veut une parabole sur l’être humain; l’importance de la lumière, à partir d’un télescope reçu en cadeau; je me permets aussi plusieurs portraits de personnes qui m’ont marqué… Ainsi, ce nouveau disque sera différent des autres, plus que simplement dans la forme.

Q: On dirait que vous vous nourrissez beaucoup de l’actualité comme de vos expériences quotidiennes?

R: Certes. Par exemple, « La langue de chez nous » m’a été inspirée directement par Félix Leclerc, c’était presque une supplique de sa part; nous sommes constamment envahis par l’anglais, chez nous en Europe comme chez vous ici. Mais en France, nous n’en avons pas suffisamment conscience. Ceci dit, pour répondre à votre question de départ, oui: j’éprouve beaucoup de plaisir à être sur scène, à faire partager à l’assistance ce que je ressens et peut-être ce que les autres éprouvent aussi.

Q: Une de vos premières chansons s’intitule « L’écritoire ». C’est aussi le nom que vous avez donné à votre maison d’édition. À quel point pourrait-on dire que vous vous projetez dans cet écrivain qui vieillit, dont les mots jaillissent différemment d’une étape à l’autre?

R: C’est simple : totalement! L’écritoire, vous savez, c’est l’outil de l’écrivain public; exactement ce que je veux être pour tous ces gens qui éprouvent des sentiments et ne trouvent pas les mots appropriés pour les exprimer. Ainsi, j’ai composé des chants d’amour, évidemment; mais aussi d’autres qui constituent un hommage personnel, ou des chants qui veulent traduire ces amours silencieuses, ces espoirs secrets, etc. Pensons à « Hommage au passant d’un soir », à « Quarante ans » (d’amour), à mon piano qui a 100 ans… Les gens heureux ont eux aussi une histoire, contrairement à ce que prétend un adage populaire. Elle mérite d’être énoncée, cette histoire.

Q: Dans votre chanson, « Jonathan », vous reprenez apparemment le livre de Richard Bach, Jonathan Livingstone le goéland, mais vous y introduisez une nuance importante: votre personnage a absolument besoin d’une femme à ses côtés pour aller plus haut?

R: En effet. Tous les hommes qui ont laissé une trace significative ont eu une femme à leur côté. Ça correspond aussi totalement à ma propre expérience: l’amour et le soutien de Noëlle, mon épouse depuis plus de 40 ans, ont été essentiels dans ma vie. Mais vous pouvez aussi bien donner plus d’extension à ce principe : nous sommes tous portés par l’amour qui nous est donné par des proches, quelle qu’en soit la forme.

Q: Vous racontiez récemment, à la radio publique, avoir subi une opération à cœur ouvert, il y a quelques années. Vous témoignez qu’après cela, on se demande plus intensément: pourquoi sommes-nous là, sur Terre? Alors, j’ose vous poser la question : pourquoi sommes-nous là, d’après vous?

R: C’est la question parmi toutes. Il ne suffirait pas de toute une vie pour y répondre.

Q : N’avez-vous pas commencé à le faire dans votre chanson « Qu’y a-t-il après? » (1985)? Ou dans « Un ami est parti » (1998), hommage à un collaborateur décédé, quand vous concluez sur ces mots : « Il veillait sur ma vie » ?

R: Un peu, certes, mais vous pouvez y vérifier que je ne prétends pas avoir de réponse définitive. Il existe un chemin, je crois, dont chacun d’entre nous constitue un petit segment. Si chacun de nos pas donne lieu à une question, c’est déjà beaucoup. Là où se trouve une volonté d’avancer, se trouve un chemin. Nos réponses à la question seront forcément individuelles. Nous conjuguons, à nous tous, des milliards de rêves. À chacun de nos pas, nous posons le pied sur un nuage. Il nous appartient d’imaginer que ce nuage puisse nous transporter. Notre désir d’atteindre l’impossible nous pousse à faire chaque fois un pas de plus.

Q: « Être transportés », dites-vous. J’ai l’impression que vous nous entraînez, à votre suite, sur ce chemin de Compostelle que vous avez parcouru et qui vous aurait marqué?

R: Compostelle m’a valu beaucoup d’apaisement. C’a été pour moi une pause bienfaisante et un moment central de réflexion spirituelle. Un magazine m’avait demandé mon témoignage sur cette expérience. Sur la route, on est presque continuellement seul: on croise quelques marcheurs, certes, mais ceux qu’on suit avancent plus ou moins au même rythme que nous, donc les contacts humains sont limités. Notre route n’en est pas moins jonchée de signes, comme l’est celle de nos existences. Pour se faire voir et entendre, cette petite voix des signes a d’abord besoin de silence. Vous savez, dans le tumulte de nos vies, le silence est devenu angoissant; peut-être d’autant plus qu’il nous oblige à penser et nous révèle des choses… Dans de tels instants, on se retrouve vraiment seul avec soi-même et certaines choses remontent en nous, qu’autrement on n’aperçoit jamais. C’est comme la lueur de l’espérance, à laquelle il faut la pénombre pour se découvrir à nos yeux. Car notre spiritualité nous murmure des choses qu’on n’a pas nécessairement envie d’entendre. Pensons simplement à la mort qui s’invite dans notre entourage: on cherche à l’occulter. Pourtant, les rites à notre disposition, qu’on met de côté si facilement, ne représentent finalement rien d’autre que de l’amour, en plus de nous aider à traverser une étape. C’est étrange, tout de même, cet entêtement à vouloir contourner ou à refuser d’envisager notre propre mort, qui pourtant surviendra inévitablement un jour. Écoutez, on ne songerait même pas à vous laisser un volant si vous n’avez pas complété votre cours de conduite automobile. Alors, comment justifier ce refus de se préparer à ce qu’il y a de plus assuré dans notre destin?  En attendant, Compostelle et d’autres expériences comparables peuvent constituer une belle école de silence. Ce silence, ç’a été pour moi le moment de l’inspiration, celui qui permet de creuser le ciel.

Q: La musique peut aussi nous élever. Certaines de vos harmonisations nous entraînent vraiment ailleurs. Par exemple, dans « La mer ressemble à ton amour », on ressent bien l’adéquation, la concordance, la superposition presque, entre les paroles et la mélodie…

R: Sans doute. C’est une part importante du travail de l’artiste, qui relève, comme vous dites, du ressenti. Parce qu’on vibre soi-même avec l’enchevêtrement des mots et de la musique, on peut essayer de faire partager aux autres ce qui nous habite. Les mots, à eux seuls, ne suffisent pas toujours. Tant mieux si on parvient, au passage, à rendre compte de ce qui fait vivre tant de ces « gens sans importance », dont la vie se révèle pourtant si riche quand on la regarde de près.

Q: Un des thèmes les plus récurrents dans vos chants, au moins pendant votre première moitié de carrière, c’est l’enfance. On évoquera spontanément « Prendre un enfant par la main » (1977), que deux compilations, en 1987 et 1988, ont couronnée meilleure chanson en français du 20e siècle. Mais il y a aussi le très émouvant « Pour les enfants du monde entier » (1987), « Frédérique endormie » (1993) ou, parmi d’autres, « L’enfant poète » (1992). Là, on repère une jonction avec une autre idée centrale chez vous, la force du rêve: « C’est l’idéal de notre enfance qui nous porte à rêver plus haut »?

R:  Il faut regarder l’ensemble de mes chansons comme un chemin, chaque chant en représente un morceau. Je vais continuer à aborder d’autres thèmes dans mes prochains disques, par exemple : les femmes battues (« Où es-tu, Pauline? »). Ceci dit, je ne renie rien de ce que j’ai pu faire, je ne regrette rien. J’ai traité de questions qui me tenaient vraiment à cœur. Je crois beaucoup aux rêves : ils sont faits pour construire. Il a fallu que quelqu’un avant nous rêve pour que nous obtenions la pénicilline, le cinéma, même le stylo que vous utilisez devant moi… Je crois qu’il n’existe rien de plus concret qu’un rêve. Le monde de demain appartient aux rêveurs, celui d’aujourd’hui aux rêveurs d’hier. En osant tenir que rien de nos rêves n’est inaccessible, nous avons pu aller sur la Lune.

Q: (Mme Dulac) Et Yves Duteil, lui, il rêve à quoi?

R: Ma vie est elle-même une sorte de rêve. Elle s’est construite à partir de rêves qu’on aurait pu croire irréalisables. Je n’ai jamais été seul dans l’accomplissement de mes rêves. Maire de ma petite municipalité pendant 25 ans, je pense n’avoir jamais perdu cette notion du rêve essentiel, à travers mes activités et les multiples besoins à répondre. Je me dis : heureusement qu’il y a des rêveurs pour espérer un monde différent. Sinon, en serions-nous collectivement? C’est dans cette veine que je me permets d’envisager un sort meilleur pour le peuple tibétain, un traitement beaucoup plus acceptable pour ces enfants enrôlés de force ou contraints au travail forcé, une plus grande justice pour tous les innocents comme Dreyfus…

Q: De fait, vos chansons évoquent régulièrement des victimes de la malice humaine…

R: C’est d’abord pour ne pas qu’on les oublie. Mais je tiens ensuite à y injecter ma vision d’artiste: la trace de ces personnes qui va nous rester, à travers le regard que nous portons sur elles. Un homme comme Ytzak Rabin (NDLR: premier ministre israélien assassiné en 1995 pour avoir signé un accord de paix avec Yasser Arafat), je l’approche par les yeux de sa petite-fille; avant d’être le héros de la Guerre des six-jours ou le politicien pacifiste, il ressort comme un grand-père de Noah, confident, poète et musicien. N’oublions pas qu’une chanson, une fois lancée dans le grand public, peut trouver un écho complètement imprévu au départ. Ainsi, « Pour les enfants du monde entier » est devenue le chant-thème, en quelque sorte de la grande Marche blanche en Belgique (NDLR : en 1996, protestations massives après une série de rapts et meurtres d’enfants non élucidés). « La langue de chez nous » a servi à réaffirmer notre espoir que, même en contexte de mondialisation et de la domination internationale de l’anglais, notre culture et notre langue, voire celles des groupes minoritaires, ne soient pas en déperdition. J’ai terminé l’écriture d’une chanson qui devrait s’intituler « Armés d’amour », pour les victimes de tous les attentats terroristes dans nos pays. Je veux induire un souffle d’apaisement et d’espérance, dans cette ambiance chargée de haine d’une part, de peur de l’autre. Les victimes doivent se rappeler qu’elles ont encore un pouvoir sur leurs vies. Je compte donc transformer le négatif en photo, même en agrandissement, si vous voulez. Je ne souhaite pas rapporter seulement la souffrance. Il y a un proverbe tibétain qui énonce: « Si vous tenez entre vos mains le tison de la colère pour le lancer à votre ennemi, vous ne pouvez que vous brûler vous-même. (Montrant sur écran la couverture de son prochain album, intitulé « Respect », avec deux mains trouées grandes ouvertes): Refermons ensemble le livre sanglant, inversons le cours du chagrin!

Q: Votre espérance à l’effet que l’amour peut toujours vaincre, même avec peu de moyens, vous la formulez plusieurs fois dans ces belles images des chansons qui traversent toutes les frontières, dans la force intérieure des idées qu’aucune arme ne peut endiguer… Dans « Retour d’Asie » (1990), vous chantez ces mots : « On ne peut vaincre un idéal avec des chars ou bien des mots ».

R: De fait, rien ne peut arrêter ce qui habite nos cœurs, tout au plus peut-on contraindre des personnes à se taire pendant un certain temps. Cela dit, je maintiens que nous ne convaincrons personne pour le faire changer d’idée; je pourrais aller chanter mes plus beaux textes à Kim-Jong-Un ou un autre dictateur, qui me répondrait, après avoir entendu ma musique: « Et puis quoi, encore? Vous me faites perdre mon précieux temps. » En revanche, la chanson peut rassembler ― et rassemble bel et bien ― un grand nombre de gens parce qu’ils partagent déjà les mêmes convictions, parce que nous sommes rejoints dans ce à quoi nous aspirons; ou parce que, fondamentalement, nous ne demandons qu’à communier autour d’un tel idéal. Il y a un dicton qui dit : « Quand l’élève est prêt, le maître arrive ». Il n’est évidemment pas inutile d’avoir un lieu commun, même virtuel. Par mon hommage à Dreyfus, un parent lointain, je crois avoir inséré une pierre dans l’édifice de son innocence.

Q : On dirait, à vous entendre, que vous jugez plus urgent, dans notre contexte actuel de société, d’ouvrir de nouvelles perspectives et de relancer la question de la spiritualité ? Est-ce que j’exagère en suggérant cela?

R: Pas du tout, au contraire. Nous vivons une époque de mutations profondes et de dangers constants. Je veux proposer des réponses teintées d’espérance pour nous éviter de sombrer. Dans cette lutte contre l’angoisse, le désespoir, la crainte et la haine de l’autre, nous disposons d’armes essentielles, nos défenses naturelles: notre coeur, notre esprit, notre volonté… C’est ce que je voudrais laisser comme message, instiller comme attitude. Ce que nous affrontons est provisoire, la trace que nous pourrons laisser sera plus permanente. En conviant à tenir bon dans l’ouverture, avec l’espoir d’un univers plus fraternel, je me sens comme un résistant: résistant aux courants de la panique, de la démobilisation, du repli sur soi au détriment d’autrui ou du cynisme. Surtout, je voudrais permettre que l’espérance l’emporte.

Q: Merci beaucoup, Yves Duteil, de vous être investi dans un tel effort. Merci pour cette entrevue et, plus encore, merci pour ce que vous avez pu nous apporter globalement depuis 45 ans. Nous allons lire votre livre le plus tôt possible.

R: Merci, je souhaite avant tout qu’il soutienne votre espérance et celle de bien d’autres.