Les chrétiens du Moyen-Orient: Présence millénaire, contribution essentielle

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, octobre 2017

Par Jean Fahmy
Pour CNEWA Canada

Ceci est le premier d’une série de textes que nous voulons publier sur plusieurs parutions de Pastorale-Québec. CNEWA, de son acronyme en anglais, est l’Association catholique d’aide aux chrétiens d’Orient, de droit pontifical. Nous sommes très heureux de cette collaboration avec eux, issue de contacts réguliers au cours des dernières années. Comme à l’habitude, les intertitres sont de notre rédaction. R.T.

Une situation largement méconnue

Vers la mi-août, un événement important pour le christianisme mais passé sous silence par les médias, s’est déroulé au Moyen-Orient. En effet, les patriarches catholiques d’Orient s’étaient réunis au Liban pour débattre de l’avenir de leurs Églises et du christianisme au Moyen-Orient arabe. Dans leur communiqué final, les patriarches ont rappelé que les chrétiens sont présents au Moyen-Orient « depuis 2000 ans » et qu’ils contribuent à « l’essor économique, social et culturel » de cette région. Ils ont insisté sur « l’impératif de séparer l’État et la religion …, afin que les chrétiens soient confortés dans leur qualité de citoyens ayant leurs pleins droits ». Ils ont enfin exprimé leurs inquiétudes pour l’avenir des communautés chrétiennes d’Orient.

Le sort de ces chrétiens d’Orient qui prient Jésus en arabe, sinon leur existence même, sont ignorés de la grande majorité des Occidentaux. Ils sont aujourd’hui l’objet d’une persécution, quelquefois ouverte, souvent larvée, et les actualités qui nous dévoilent leurs tribulations ne nous permettent plus le confort de l’ignorance.

De qui parlons-nous, précisément ?

Mais qui sont donc ces chrétiens dont les chefs spirituels portent le poids de leur avenir, sinon de leur survie même dans ce coin du monde ? Quel est le rôle de leurs communautés dans l’histoire de l’Église? Et quel est leur sort actuel ? J’évoquerai ici essentiellement le sort des chrétiens arabophones, c’est-à-dire ceux d’Irak, de Syrie, du Liban, de la Jordanie, de la Palestine, d’Israël et d’Égypte.

Ces chrétiens de nationalités arabes prient aujourd’hui dans des langues dont certaines remontent au temps de Jésus et des apôtres. Ils sont enracinés dans leurs pays depuis deux millénaires. Faut-il rappeler que Jésus est né, a vécu et est mort au Moyen-Orient ? Faut-il rappeler que Pierre, et Paul, et Jacques, et tous les autres, étaient des « Moyen-Orientaux », pour reprendre notre terminologie d’aujourd’hui ? Voyons donc : si nous devions utiliser le vocabulaire actuel, saint Augustin et saint Cyprien seraient tunisiens. Saint Athanase, saint Cyrille, saint Pacôme, sainte Catherine d’Alexandrie, saint Antoine le Grand, saint Paul l’Ermite seraient « coptes ». Saint Ignace d’Antioche, saint Jean Chrysostome, saint Jean Damascène seraient « syriens ». Saint Basile le Grand et saint Grégoire de Nysse seraient « turcs ».

L’histoire des chrétiens d’Orient a donc commencé au lendemain même de la Résurrection du Christ. Elle a été glorieuse, car les évêques et les théologiens orientaux ont été les acteurs essentiels du développement du christianisme, au cours des quatre ou cinq premiers siècles qui suivirent la mort du Christ. Leur apport a été fondamental : les évêques, les saints et les penseurs de l’Orient ont diffusé la nouvelle foi et l’ont définie dans un corps de doctrine qui est encore le nôtre. Ainsi, à simple titre d’exemple, la première ébauche de notre Credo actuel, le « Je crois en Dieu…» que nous récitons dans nos célébrations, a été rédigée par un Égyptien, saint Athanase.

Ces chrétiens orientaux, brûlant de foi, ont aussi accepté le sacrifice ultime de leur vie, offerte au Christ. La liste des martyrs de cette époque, notamment pendant les persécutions des empereurs romains, est bouleversante. Les chrétiens des premiers siècles en Orient ont également créé les structures de l’Église, ils ont défini les rôles et les charismes particuliers des évêques, des prêtres et des diacres. Des institutions essentielles du christianisme sont nées dans l’Orient antique. Mentionnons-en simplement deux : l’érémitisme (la vie des moines dans la solitude presque totale) est le don donné à l’Église par saint Antoine le Grand, né dans un village de Haute-Égypte au 4e siècle, tandis que saint Pacôme, un autre Égyptien (né près de Louxor) a été le créateur de la vie monacale en communauté. Il en a ainsi codifié les règles principales : pauvreté, chasteté et obéissance.

Une situation dramatique à maints égards

Cette structure dure encore deux millénaires plus tard. Et puis, quand l’Islam a conquis l’Orient, ces saints orientaux ont passé le relai aux penseurs et aux théologiens de l’Occident. Un millénaire et demi plus tard, le christianisme d’Orient est pourtant acculé dans ses derniers retranchements. Les enfants d’Athanase ou de Jean Chrysostome vivent une Passion qui est ignorée de beaucoup. Que s’est-il donc passé?

Une scène terrible introduira ce nouveau chapitre de leur histoire. Il s’agit de la décapitation, en 2015, de jeunes hommes coptes, c’est-à-dire de chrétiens égyptiens. Le lendemain, le Pape François a téléphoné au patriarche copte-orthodoxe Tawadros II pour « manifester sa profonde participation à la douleur de l’Église copte, après le récent assassinat barbare de chrétiens coptes par des fondamentalistes islamistes ». La décapitation de ces 21 coptes sur une plage libyenne par des affiliés de l’État islamique, qui avait horrifié le monde entier, n’est qu’un des chapitres – un des plus spectaculaires, il est vrai – du sort de nombreuses communautés chrétiennes d’Orient depuis plus de cinquante ans. Certes, la barbarie de ces affidés de l’État islamique est une exception extrême, mais les chrétiens d’Orient subissent aujourd’hui un sort qui va de leur marginalisation bénigne dans leurs sociétés jusqu’à des violences extrêmes exercées contre eux.

Résumons donc les grandes tendances du sort de ces chrétiens :

  • De nombreux monastères et églises, dont certains remontent aux premiers temps de l’Église, sont détruits ou incendiées, et pas seulement dans les territoires saisis par l’État islamique;
  • Des maisons et des commerces appartenant à des chrétiens sont également détruits et les habitants de certains villages ou de certaines régions sont obligés de quitter leurs terres ancestrales par peur pour leur sécurité;
  • Des jeunes filles sont régulièrement kidnappées, converties de force et mariées à de parfaits inconnus, notamment en Égypte;
  • Les conversions au christianisme sont frappées d’interdit et peuvent mener à des peines sévères;
  • Les chrétiens jouent de moins en moins de rôles importants dans les institutions des divers États; ils sont écartés de nombreux centres de pouvoir;
  • Pour certains mouvements fondamentalistes extrémistes, tels les salafistes par exemple, l’existence de chrétiens au sein d’une société musulmane est un anachronisme qu’il faut faire disparaître.

Malgré tout, des solidarités

Arrêtons là cette triste litanie. Signalons par contre que de nombreux musulmans d’Orient sont consternés par la tournure des événements et s’allient à leurs voisins chrétiens pour lutter contre l’influence délétère des Frères musulmans ou des salafistes. Des leaders aussi s’expriment fortement contre cette barbarie : on peut citer, à simple titre d’exemples, le président d’Égypte Fatah al-Sissi et le roi Abdallah, de Jordanie.

Le sort de ces chrétiens d’Orient, dont nous avons décrit en détails la contribution essentielle à la diffusion de la foi et à la structuration de l’Église, ainsi que les persécutions qu’ils subissent actuellement, dans un essai publié en 2015 chez Médiaspaul sous le titre Chrétiens d’Orient, le courage et la foi, préoccupe de façon très particulière notre pape François, qui n’a cessé de les encourager à rester fermes dans leur foi malgré leurs souffrances. Ainsi, dans une lettre remarquable qu’il leur adressait il y a quelques années à la veille de Noël, il leur disait : « J’ai pensé à vous écrire, frères chrétiens du Moyen-Orient … à l’approche de Noël, sachant que pour beaucoup d’entre vous, aux chants de Noël se mêleront les larmes et les soupirs … Chers frères et sœurs, qui avec courage rendez témoignage à Jésus en votre terre bénie par le Seigneur, notre consolation et notre espérance c’est le Christ lui-même. Je vous encourage donc à rester attachés à Lui, comme les sarments à la vigne, certains que ni la tribulation, ni l’angoisse, ni la persécution ne peuvent vous séparer de Lui (cf. Rm 8, 35). »

Ces communautés chrétiennes doivent être connues et surtout ont besoin de notre soutien. D’ailleurs un grand nombre de familles chrétiennes orientales, et notamment des familles syriennes, sont venues chercher refuge au Canada, quelques-unes dans la région de Québec. C’est dans ce contexte difficile que l’Association catholique d’aide à l’Orient (CNEWA Canada) qui est une association du Saint-Siège mandatée depuis 1926 par le Vatican pour appuyer les chrétiens de rite oriental, vous invite à être solidaires avec nos frères et sœurs d’Orient. Pour en savoir plus sur CNEWA on peut visiter www.cnewa.ca ou téléphoner sans frais au 1-866-322-4441.

Dans les prochains numéros de Pastorale Québec, nous nous pencherons plus longuement sur la contribution et le sort des différentes communautés chrétiennes des pays du Moyen-Orient.