Les chrétiens d’Orient – Les maronites et le Liban

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, décembre 2017

Par Jean Fahmy, pour CNEWA Canada

Nous avons déjà assisté, dans les précédents articles, à la naissance du christianisme en Orient, à la création de l’Église et à son établissement dans l’Empire romain et dans les pays qui lui ont succédé. Puis, après avoir brièvement évoqué les tribulations des chrétiens d’Orient, nous avons réanimé l’histoire de la communauté chrétienne arabophone la plus nombreuse, celle des coptes d’Égypte. Une autre communauté chrétienne d’Orient bien connue est celle des maronites du Liban. Nous nous penchons aujourd’hui sur leur histoire, non moins mouvementée que celle des coptes.

Les maronites étaient, au début de l’ère chrétienne, des paysans qui vivaient dans les vallées de la Syrie. Leur langue, comme celle des tous les habitants de ces régions, était l’araméen, soit la langue du Christ. Au fil des siècles, l’araméen a cependant évolué et a donné naissance à de nouvelles langues, dont le syriaque, que ces ruraux ont commencé à parler dès le haut Moyen-Âge. Ils sont parmi les premières populations converties par les apôtres, puisque les voyages de Paul, de Pierre et des autres les amènent directement en contact avec eux. Ils relèvent, dans la haute Antiquité, du patriarcat d’Antioche.

L’un de leurs moines, saint Maron, fonde au 4e siècle un important monastère dans une vallée syrienne. Par dévotion à sa mémoire, ces ruraux adoptent son nom pour se désigner et se font dorénavant connaître sous le nom de maronites.

Vers le 8è siècle, les maronites sont victimes des conflits qui opposent les Byzantins, maîtres de la région, aux combattants arabes musulmans qui veulent conquérir l’Empire byzantin. Ils comprennent que leur salut est de se réfugier dans des contrées où ils seraient moins exposés aux armées des deux belligérants. Ils émigrent alors vers le Mont-Liban, cette montagne qui sépare la Méditerranée des vallées syriennes. Les maronites, au fil des siècles, investissent donc de plus en plus le Mont Liban, qui devient pour eux une forteresse naturelle quasi inexpugnable. Ils peuvent ainsi se défendre contre tout ennemi. Leurs relations avec leurs voisins syriens convertis à l’Islam oscillent entre des épisodes de conflits et de longues périodes de coexistence pacifique mais sourcilleuse.

Dans leur réduit montagneux, les maronites ne sont cependant pas à l’abri des Croisés. Ceux-ci veulent leur imposer comme chefs religieux des prélats latins nommés par le Vatican, qui ne connaissent ni leur liturgie, ni leurs langues, le syriaque parlé encore dans certains villages, ou l’arabe, adopté de plus en plus dans les gros bourgs au contact des musulmans. Puis les Mamelouks, cette dynastie d’esclaves devenus au fil des siècles des guerriers puissants puis des chefs d’État, se montrent particulièrement cruels à l’égard des maronites, qu’ils veulent convertir de force à l’islam. Ils les pourchassent et les tuent. Un de leurs patriarches est arrêté et brûlé vif. Suite à ces coups de boutoir, les maronites, comme les coptes en Égypte à la même époque, sont sur le point de disparaître et ne doivent leur survie qu’à leur fuite dans des villages encore plus haut placés dans le Mont Liban, où ils sont presque inatteignables.

L’Occident, cependant, recommence au 16e siècle à s’intéresser à ces chrétiens isolés. Des missionnaires franciscains, à l’exemple de leur fondateur, saint François, qui s’était longuement intéressé à l’Orient, y avait voyagé et avait longuement débattu avec un sultan égyptien des mérites comparés du christianisme et de l’islam, se rendent auprès de ces rares catholiques noyés au sein d’une population qui est soit musulmane, soit, si elle est chrétienne, composée, aux yeux du Vatican, d’« hérétiques » et de « schismatiques ». Ces derniers sont les chrétiens syriens qui ont suivi Constantinople au 11e siècle, au moment du Grand Schisme entre Rome et le monde latin d’une part et Constantinople et le monde grec de l’autre.

D’autres missionnaires les suivront au fil des siècles, notamment les jésuites. Les Français, au temps du roi François 1er, négocient avec le sultan d’Istanbul un accord qui leur permet d’exercer une protection spéciale à l’égard de ces chrétiens du Mont Liban. Même aujourd’hui, au 21e siècle, certains présidents français n’ont pas hésité à rappeler ce précédent pour justifier une attention et une sollicitude particulières à l’égard des maronites.

Le 19e siècle amène malheureusement des difficultés terribles pour les maronites. Leurs voisins dans la montagne libanaise sont des Druzes, c’est-à-dire des musulmans appartenant à une secte issue du chiisme. À cause de tensions politiques, les Druzes, qui vivaient jusqu’alors en une relative bonne entente avec les chrétiens, se tournent contre eux dans les années 1850-60 et les massacrent d’une façon cruelle ; ainsi, dans la seule année 1860, ils en tuent près de 8 000, en crucifient plusieurs et détruisent des dizaines de villages, de monastères, de couvents et d’églises. Dans cette terrible tragédie, les maronites resserrent encore plus les rangs autours de leurs patriarches, qui deviennent à toutes fins utiles leurs protecteurs, les administrateurs de leur territoire tout autant que leurs chefs spirituels.

À la fin de la Première Guerre mondiale, le patriarche maronite de l’époque réussit à convaincre les Alliés, vainqueurs de l’Allemagne et de l’Empire ottoman, c’est-à-dire essentiellement la France et l’Angleterre, que les habitants du Mont-Liban méritent d’obtenir un pays séparé du reste de la Grande Syrie. C’est ainsi que le Liban fut détaché de la Syrie et accordé à la France comme colonie. Quand il obtint son indépendance en 1941, sa Constitution stipula que son chef d’État serait toujours un chrétien maronite.

L’évolution démographique du pays a ensuite joué contre les maronites. Le pays est maintenant très majoritairement musulman, en particulier après qu’Israël ait déraciné les Palestiniens de la Galilée et les ait chassés au Liban, où ils grossissent la population musulmane. Encore aujourd’hui on compte environ 500 000 Palestiniens musulmans vivant dans des camps de réfugiés, sans aucun statut juridique. Cette situation crée un paradoxe singulier: le président libanais est le seul chef d’État chrétien d’un pays à majorité musulmane. Et quand il participe aux réunions au sommet de l’Organisation de la coopération islamique, qui regroupe 57 pays à majorité musulmane, il est le seul chrétien ― en fait le seul non-musulman ― à y occuper un siège, ce qui déroute les autres rois et présidents musulmans ainsi que les populations de leurs pays.

Le Liban offrait donc au début du 20e siècle un exemple positif de coexistence de plusieurs groupes religieux. Hélas ! La montée de l’intégrisme a aussi eu dans ce pays des conséquences dramatiques. À partir d’avril 1974, le pays a été plongé dans une terrible guerre civile, qui a fait en quinze ans de 150 000 à 250 000 morts. Combien sont musulmans et combien sont chrétiens ? Nul ne le sait avec précision. Il faut cependant préciser que, contrairement à tous les autres pays musulmans où les chrétiens sont persécutés, les maronites (et les autres chrétiens libanais) n’ont pas été des victimes impuissantes dans ce conflit. Ils ont pris les armes, ont constitué des milices et ont conclu des accords avec certains groupes musulmans pour défendre leur territoire historique, le Mont Liban. Cependant, la guerre civile a beaucoup affaibli les maronites. Non seulement ont-ils perdu des milliers de combattants et de civils, la fin du conflit continue à les affaiblir.  Avant la guerre les chrétiens représentaient environ 55% de la population; ils n’en forment plus que 40% aujourd’hui.

Depuis le retour de la paix dans ce pays en 1991, les différentes factions politiques et religions, notamment musulmans chiites, sunnites et druzes ainsi que chrétiens se sont entendus pour développer une démocratie représentative de la grande diversité du pays.   Cette démocratie, unique au Moyen-Orient, a jusqu’à maintenant permis de garder une certaine stabilité. Les chrétiens y sont bien représentés au plan politique mais les instabilités régionales s’avèrent des catalyseurs qui favorisent l’émigration de la jeunesse chrétienne en manque de travail. En effet, les maronites sont les Libanais les plus instruits et les plus cultivés. Un grand nombre d’entre eux, traumatisés par la guerre civile, a décidé d’émigrer, notamment en Occident et ici même au Canada où ils sont arrivés par milliers. Il y a même un diocèse maronite pour le Canada avec son évêque situé à Montréal.

Depuis 2011, la guerre civile en Syrie affecte grandement le Liban et sa population chrétienne. Près de cinq millions de citoyens ont accueilli 1,4 million de réfugiés syriens, dont environ 75% de foi musulmane. Le poids de la crise des réfugiés est lourd pour l’économie du Liban et ne cesse d’augmenter. Le taux de chômage demeure particulièrement élevé, dans certaines des régions les plus pauvres du Liban où un nombre croissant de travailleurs libanais s’est vu remplacer par des ouvriers syriens prêts à accepter des salaires misérables pour survivre.

Malgré tout, le pays dénombre toujours la population chrétienne la plus considérable dans la région, proportionnellement parlant.  L’Église abrite quatre des six patriarches des Églises catholiques orientales. Ces Églises s’impliquent dans nombre d’activités allant de la formation du clergé, religieux et laïcs, à la gestion de services sociaux dédiés aux plus pauvres.

Les maronites ont toujours manifesté dans leur histoire une grande pugnacité et une admirable résistance. Si, au Québec et au Canada français, la langue a été gardienne de la foi, pour les maronites, on peut affirmer sans se tromper que la foi, leur foi chrétienne, a été la créatrice et la gardienne de leur identité nationale, leur identité libanaise, leur attachement viscéral à la montagne libanaise, qui leur permet, encore aujourd’hui, de rester attachés au Christ.

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