Les chrétiens de Terre sainte

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, avril-mai 2018

Par Jean Fahmy
Pour l’Association d’aide aux chrétiens d’Orient 

Crise actuelle à Jérusalem

La Basilique du Saint-Sépulcre à Jérusalem, construite sur le lieu même où le Christ a été crucifié puis enterré et d’où il est ressuscité, est le site le plus saint du christianisme. Pourtant, à la fin du mois de février, la basilique a été fermée pendant deux jours et 16 heures, pour la première fois de mémoire humaine. Cet événement extraordinaire est une des multiples conséquences de la situation difficile actuelle des chrétiens de Terre Sainte.

Le tout a commencé lorsque le maire israélien de Jérusalem a décidé d’imposer des taxes aux propriétés des Églises chrétiennes de la ville, contrevenant ainsi à une tradition séculaire. Les patriarches et les évêques de Jérusalem se sont révoltés, d’autant plus que la Knesset, le parlement israélien, commençait en même temps l’étude d’une loi officialisant cette décision municipale. Pendant près de trois jours, aucun pèlerin n’a donc pu se recueillir dans la basilique. (Notons en passant que nos médias ont, à leur habitude, totalement ignoré cet incident, puisqu’il se rapportait à une affaire importante pour les chrétiens.)

La crise a été provisoirement dénouée quand le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, a décidé de suspendre la mesure du maire et de créer un comité pour étudier la question. Les évêques ont alors décidé la réouverture de la basilique.

Qui sont les chrétiens de Terre sainte? 

Mais qui sont donc ces chrétiens de Terre Sainte dont les pasteurs ont fait preuve d’une telle combativité ? Il n’est guère nécessaire de rappeler que le christianisme est né en Palestine, que les premiers chrétiens ont été les compagnons de Jésus et que le premier martyr chrétien, un jeune homme nommé Étienne, a été lapidé à Jérusalem. La Palestine est donc devenue le premier lieu de diffusion de la Bonne Nouvelle du Christ. Et Jérusalem est devenue dans l’Antiquité le siège de l’un des quatre Patriarcats apostoliques (les trois autres étant ceux de Rome, d’Alexandrie et de Byzance-Constantinople).

Les chrétiens de la Palestine suivent ensuite le même parcours historique que les autres populations de la Grande Syrie, dont nous avons vu dans un article précédent la conversion et le rôle qu’elles ont joué dans les débuts du christianisme.

On trouve donc aujourd’hui en Israël et en Palestine, comme en Syrie, des chrétiens arabophones dont la liturgie, fixée au temps de l’Empire de Byzance, est en grec. C’est pourquoi, lorsqu’on désigne aujourd’hui un groupe important de ces chrétiens sous le nom de grecs-orthodoxes, ou encore de grecs-catholiques, il ne faut pas les confondre avec les Grecs, car ils ne sont ni ethniquement, ni linguistiquement grecs. Le mot « grec » dans la désignation de leurs Églises découle du fait que leur liturgie a longtemps été et est encore partiellement en langue grecque ; mais ils prient aujourd’hui essentiellement en arabe et ils sont de culture arabe.

L’Église grecque-catholique (aussi appelée « melkite ») est rattachée à Rome, tandis que les grecs-orthodoxes ont rompu avec le catholicisme. Il y a aussi de petites communautés latines, syriaques et maronites.

Baisse alarmante de la population chrétienne

Les chrétiens arabes représentaient, il y a quelques décennies, un pourcentage relativement important des populations de la Terre sainte. L’évolution de cette population illustre de façon claire le phénomène d’érosion du christianisme en Orient que nous évoquons.

La situation dans la Palestine historique est pleine de paradoxes. En 1948, lors de la création d’Israël, les chrétiens de Terre Sainte représentaient 20% de la population. Aujourd’hui, ils avoisinent les 2%, soit 165 000, en Israël; et 1.5% en Palestine, soit 52 000.  De ce nombre, 10 000 vivent à Jérusalem (dont 4 000 dans la Vieille ville) sur une population totale de 850 000 (dont 63% sont de confession juive). Leur nombre diminue tous les jours, permettant ainsi l’émergence d’une Jérusalem de plus en plus juive, selon le souhait des autorités israéliennes.

Bethléem, la ville qui a vu naître le Christ, avait une population chrétienne de 62% il y a quelque cinquante ans. Aujourd’hui, 85% de ses habitants sont musulmans et 15% sont chrétiens. À Gaza, lieu où la Sainte Famille s’est arrêtée pour quelques jours de repos en se rendant en Égypte, les chrétiens étaient 3 000 en 2006; aujourd’hui ils ne sont plus que 1 100, qui résistent dans leur foi malgré le climat étouffant imposé par le groupe islamique Hamas ainsi que le blocus et les bombes lancées par Israël.

Dans les Territoires occupés, des centaines de rabbins ont interdit aux juifs israéliens de louer ou de vendre des appartements à des non-juifs, donc aussi aux Palestiniens chrétiens, ou même aux Israéliens chrétiens d’origine palestinienne, parce que « la Torah interdit de vendre à un étranger une maison ou un champ de la Terre d’Israël ».

Sur nos écrans de télévision, on a pu voir des églises attaquées aux cocktails Molotov, brûlées, vandalisées, à Gaza, en Cisjordanie et en Israël. Là, en juin 2015, un extrémiste juif a mis le feu à l’église du couvent de la Multiplication des pains, dans le village de Tabgha, au nord-ouest du lac de Tibériade, non loin de Nazareth, donc en Israël et non dans les Territoires palestiniens. Il s’agit d’un couvent allemand, où vivent des moines européens. La police soupçonne l’action d’adolescents juifs vivant dans les colonies de la Cisjordanie occupée. « Les idolâtres doivent être éradiqués », avaient peint les responsables sur le mur du cloître avant de prendre la fuite. Et, à quelques jours d’une visite du pape François en Israël, un groupe extrémiste juif, qui se fait appeler « Prix à payer », avait revendiqué la profanation d’églises en avril 2014.

Cette situation est d’autant plus compliquée que, du côté palestinien, l’émergence de courants fondamentalistes a profondément modifié leur lutte nationale. Au début, il s’agissait d’un combat pour l’indépendance, et certains des plus grands leaders de cette cause étaient des chrétiens palestiniens. Devant la radicalisation israélienne, le combat est de plus en plus perçu par les populations de la Terre sainte comme un affrontement entre deux groupes religieux, et non plus comme un conflit nationaliste.

Est-ce la fin d’une présence chrétienne en Terre Sainte?

Résumons : pour la première fois dans l’histoire, la terre où Jésus est né, où il a vécu et prêché un message de paix, pour la première fois donc, cette terre risque de se retrouver à brève échéance sans chrétiens. Depuis 2 000 ans, depuis l’Église de Jérusalem fondée par Jacques, le frère du Seigneur, il y a toujours eu des chrétiens en Terre sainte. Et ils risquent, aujourd’hui au 21e siècle, de disparaître pour de bon ! Leur lente érosion est d’ailleurs facilitée par les convictions et l’action de certains chrétiens occidentaux, notamment les membres des groupes évangéliques.

En effet, pour certains de ces chrétiens, le Messie ne reviendrait sur terre que si le temple de Jérusalem était reconstruit et que la Terre sainte retournait entièrement aux juifs. Pour eux, donc, le Palestinien chrétien est avant tout un Palestinien, et donc un Arabe, et donc un obstacle à la réalisation de cette vision de la venue du Messie. Ces groupes sont importants en Amérique et au Canada et ont acquis beaucoup d’influence auprès de certains décideurs de ces pays. Les chrétiens de Palestine et leur sort sont donc ignorés dans toute réflexion politique importante sur l’avenir de cette terre.

Et pourtant, Jérusalem est aussi sacrée pour les chrétiens qu’elle l’est pour les fidèles des deux autres grandes religions monothéistes.

Notre conclusion de toute la série d’articles 

Les chrétiens d’Orient, comme ceux d’Occident d’ailleurs, se rappellent une constante de l’histoire du christianisme : le sang des martyrs est une semence d’évangélisation. Ce qui était vrai jadis l’est encore aujourd’hui.

Les souffrances de ces chrétientés d’Orient sont un appel lancé à tous les fidèles du Christ, partout sur notre planète. L’exemple de ces frères lointains est puissant : pour eux, leur foi les amène à accepter l’épreuve ultime. Dans un monde obnubilé par le clinquant de la réussite et de l’argent, ils tentent de déchiffrer l’essentiel. Et quand ils le découvrent, ils offrent, dans un élan de foi puissant et bouleversant, leur vie au Christ.

 

Les chrétiens d’Orient se souviennent encore de leur passé lointain. Ils n’ignorent pas que le passé peut quelquefois donner des leçons précieuses pour le présent et, l’espèrent-ils, annoncer l’avenir.

Ils se rappellent par exemple – et notamment ceux d’Égypte -, de la persécution de Dioclétien, au début du 4e siècle. Ce fut probablement la pire période pour les chrétiens de l’Antiquité. Ils mouraient par dizaines de milliers, ils voyaient leurs proches, leurs maris et femmes, leurs parents, leurs enfants, leurs amis mourir pour la foi. Ils auraient pu croire que c’était la fin de leur monde, la défaite absolue de leur foi, l’anéantissement de leur communauté. Or, deux ans après la fin de la persécution, Constantin, qui est devenu empereur, signe l’Édit de Milan en 313. C’est un édit de tolérance et, du jour au lendemain, l’Église, qui était bannie, les chrétiens, qui étaient persécutés, vont retrouver la vie, l’espoir et l’avenir.

 

Tant de passion de la part de ceux qui les ont précédés sur leurs terres, tant de courage, tant de foi sont pour les chrétiens d’Orient d’aujourd’hui une lumière en ces temps difficiles. Leurs Églises traversent une grande épreuve. Mais leurs martyrs et leurs saints de l’Antiquité leur ont laissé une précieuse leçon. Ils leur disent qu’au bout de l’épreuve, il y a la Résurrection. Ils leur parlent de larmes et de mort, mais aussi de vie et de foi. Au milieu de la pire souffrance, de la mort et de l’écrasement, un chant d’espérance s’est alors élevé. Et c’est ce chant, cette espérance toute chrétienne que les chrétiens d’Orient veulent retenir, pour eux, pour nous, pour l’Église d’aujourd’hui.

 

En somme, sans les chrétiens d’Orient, les chrétiens d’Occident n’existeraient pas. Ils sont nos ancêtres dans la foi. Ils vivent leur quotidien avec les populations locales et s’identifient aux États auxquels ils appartiennent. Mais aujourd’hui, comme minorité, ils ont à craindre le pire. Ils ont besoin de nous. Ne les oublions pas!

 

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