Le drame des chrétiens d’orient : De la floraison à la citadelle assiégée

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, décembre 2018

Par René Tessier

Ici en Occident, nous ne savons que peu de choses du drame que vivent nos frères et sœurs chrétiens du Moyen-Orient. Nous connaissons peu de choses sur leur histoire si riche. Nous ignorons passablement dans quelles conditions ils se débattent depuis plus d’un demi-siècle. Au moins, le témoignage de spécialistes comme Jean Fahmy, un copte d’origine égyptienne qui vit au Canada, peuvent pallier quelque peu au manque d’informations régulières. C’est le même homme qui signait l’an dernier une série de textes sur la question, dans les éditions d’octobre, novembre et décembre 2017, puis dans celles de janvier-février, mars et avril-mai 2018 de Pastorale-Québec.

Du 19 au 21 octobre, M. Fahmy était de passage à Québec. Il a livré un entretien très serré à la Citadelle de Québec, devant une cinquantaine de personnes invitées par l’Ordre équestre du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Il est aussi intervenu dans le cadre de la Messe des artistes, en l’église Saint-Fidèle de Limoilou, et s’est prêté à quelques interviews, dont l’une avec le rédacteur de Pastorale-Québec. Il nous a semblé très opportun de reprendre ici l’essentiel de ses propos.

Un passé brillant, agité mais inspirant

Les racines florissantes du christianisme en Orient méritent d’être mieux connues. Elles ont contribué beaucoup « à l’épanouissement et à la définition de la foi chrétienne ». À la blague, M. Fahmy nous lance : « Vous savez, le Christ n’est pas né à Rome ». L’épopée extraordinaire des apôtres et des premières communautés chrétiennes, les nombreuses persécutions subies, les grandes discussions ou controverses théologiques dans l’Église des premiers siècles, le premier schisme, les réflexions remarquables d’une majorité de Pères de l’Église, l’érémitisme et la vie monastique, tout cela est issu du Proche-Orient. Bien du chemin a été parcouru là-bas, avant d’en arriver aux actuelles « brimades, restrictions et persécutions ouvertes ».

Commencées sous l’empereur Néron (64-68), ralenties sous ses successeurs pendant plus d’un siècle, plus soutenues sous Marc-Aurèle (162-180) et sous Dèce (250-51), les persécutions des premiers chrétiens vont culminer sous Dioclétien (303-313). « La majorité des martyrs seront des chrétiens d’Orient ». La répression des chrétiens fera jusqu’à 10 000 morts, dans un pays qui comptait environ 6 millions d’habitants.

Ces premiers siècles voient aussi foisonner « les débats passionnés et les querelles, parfois violentes », entre les penseurs chrétiens. Alexandrie, en Égypte, est devenue le centre du christianisme hellénistique (les élites parlaient un grec saupoudré d’hébraïsmes). C’est là que se développe la première école théologique de tout le monde chrétien. En Orient se tiennent aussi les premiers Conciles : on y décide du Canon des Écritures (lesquels des textes anciens sont reconnus inspirés et font partie de la Bible), de la meilleure formulation pour définir la vraie nature du Christ (pleinement homme et pleinement Dieu à la fois, pas seulement l’un ou l’autre).

Ainsi, un Syrien, Ignace d’Antioche défend résolument le dogme de l’Incarnation du Christ. Les saints Athanase et Cyrille, mentionnés dans la 1ère ― et plus traditionnelle ― Prière eucharistique, étaient tous deux égyptiens: Athanase, évêque d’Alexandrie à 30 ans, a rédigé la première ébauche du Symbole de Nicée-Constantinople; comme lui, Cyrille, originaire d’Alexandrie, en est devenu patriarche en 412 et va lutter contre l’hérésie nestorienne. En 431, au Concile d’Éphèse (actuelle Turquie), la Vierge Marie conserve définitivement le titre de mère de Dieu. L’empereur byzantin Marcien convoque le Concile de Chalcédoine en 451, dont l’issue provoquera la rupture avec l’Église d’Alexandrie (devenue l’Église copte), puis celles d’Antioche et d’Arménie. En 1973, un rapprochement des Églises catholique et copte sera rendu possible par la rencontre de Paul VI avec Shenouda III.

D’autres grands noms de l’histoire de l’Église sont orientaux. Saint Jean Chrysostome (bouche d’or), est né à Antioche de Syrie. Basile de Césarée, qui posera les premiers jalons du monachisme, est originaire de la Cappadoce, région touristique connue pour ses « cheminées de fée » dans la pierre, au centre de la Turquie actuelle. Saint Grégoire de Nazianze, poète et docteur de l’Église, provient lui aussi de la Cappadoce; saint Grégoire de Nysse, lui aussi natif de l’Anatolie, est un théologien à l’œuvre écrite prolifique.

Vers l’an 250 de notre ère se produit en Haute-Égypte (partie sud du pays) une « révolution spirituelle » : saint Antoine, bouleversé par l’épisode évangélique du jeune homme riche (Matthieu 19, 16-22), vend tous ses biens et se retire au désert. C’est le premier ermite connu; il en entraîne à sa suite des centaines d’autres mais tient à vivre en solitaire. Vers 292, saint Pacôme, originaire de la vallée de Thèbes (aujourd’hui Louxor), décide de passer de l’érémitisme à la vie communautaire; ce sera le début du monachisme, avec sa règle écrite en langue copte, qui inspirera saint Benoît deux siècles plus tard. La sœur de saint Pacôme, Marie, fonde, elle aussi, un monastère un monastère, pour femmes, sur l’autre rive (est) du Nil. « Tous les moines d’Occident, héritiers d’une longue tradition, sont les fils spirituels de Pacôme ».

En résumé, c’est en Orient, principal foyer de la vie chrétienne à l’époque, qu’on a « défini et commencé à diffuser la foi chrétienne ». L’Orient nous a donné les premiers théologiens et les premiers grands pédagogues de la foi.

Mais, aujourd’hui, hélas…

« Le christianisme oriental est acculé dans ses retranchements. » Le fait semble incontestable, bien qu’on ne puisse pas l’appuyer sur des statistiques officielles. On possède au moins les chiffres fournis par les Églises nationales elles-mêmes. À part l’Égypte, où les coptes, catholiques et orthodoxes, sont encore près de 10 millions, le christianisme oriental serait carrément menacé de disparition dans tous les autres pays, selon M. Fahmy. « Depuis 40 ans, on assiste à une précipitation (des départs) jamais vue ». L’organisation française CitizenGo tenait fin octobre une grande assemblée internationale sur cette question, en Espagne.

On ne parle pas de l’Arabie Saoudite, où ils n’ont jamais été tolérés. Mais le (petit) Liban, où ils étaient naguère majoritaires? Là, les seules données disponibles remontent à 1941, au moment de l’indépendance du pays.  « Les chrétiens libanais s’accrochent, mais l’exode des leurs reste massif ». Peut-être certains se croient-ils protégés par les bases confessionnelles de leur Constitution, qui réserve la présidence du pays à un chrétien et le poste de premier ministre à un musulman sunnite. Il est certain, toutefois, que la proportion actuelle des chrétiens au Liban se situe quelque part entre 20% et 40% de la population; le pourcentage baisse surtout si l’on tient compte du million et demi de réfugiés syriens arrivés depuis sept ans (dont quelques-uns sont tout de même chrétiens), sur une population totale qui ne dépasse guère six millions de personnes.

L’Irak présente une situation encore plus inquiétante. Ils étaient tout de même 1 300 000 chrétiens au pays de Saddam Hussein avant l’invasion de 2003; après la guerre civile et les raids de l’État islamique, il en resterait 175 000 tout au plus. En Syrie, en l’an 2000, les chrétiens formaient 8-10% de la population; ils en représentent aujourd’hui moins de 2%. Évidemment la guerre civile, qui sévit depuis 2011, y est pour beaucoup mais en principe elle devrait affecter toutes les communautés de foi; pourquoi les chrétiens sont-ils chassés beaucoup plus que les autres?

Les chiffres, même approximatifs, que nous détenons pour la Palestine font eux aussi frémir : de 20% de la population qu’ils constituaient avant l’an 2000, les chrétiens sont passés à 12% en seulement deux décennies. À Bethléem, ville de la naissance du Christ, le recensement ― 2000 ans plus tard ― est plus précis et apporte des résultats effarants: de 62% qu’ils étaient en 1999, les chrétiens ne sont plus que 12%. Guère mieux à Jérusalem, une autre ville fortement teintée de traditions religieuses s’il en est, les chrétiens, de 50 000 au tournant du millénaire, ne seraient plus que 5 000 désormais. « Pour la première fois dans l’histoire du monde, nous risquons sérieusement de voir disparaître toute présence chrétienne en Palestine ».

Notre solidarité de disciples du Christ

À la conférence internationale « Nous sommes tous nazaréens » d’octobre dernier, on évoquait la persécution qui toucherait actuellement 150 millions de chrétiens (un sur 12) dans le monde. Les principaux pays au banc des accusés pour leur intolérance, pas nécessairement par ordre d’importance: le Soudan, le Yémen ― lui aussi aux prises avec une sanglante guerre civile depuis quelques années, le Pakistan, le Kenya, la Syrie et l’Irak. Dans tous ces pays, les violences anti-chrétiennes ont atteint un niveau qu’on peut qualifier de « politique d’extermination », affirmaient les organisateurs de la conférence. On y parlait moins d’Israël, ce qui ne signifie pas que tout va bien, comme on vient de le démontrer.

Le culte de l’argent et nos intérêts financiers ― à commencer par le pétrole ― auraient contribué à notre oubli de ces minorités maltraitées; le pape François l’affirmait dans son discours aux patriarches des Églises orientales l’été dernier à Bari (Italie). De fait, il a alors déclaré: « Cela suffit, la domination des vérités de parti sur les espérances des gens! Cela suffit, l’utilisation du Moyen-Orient à des profits étrangers! » Le Pape a instamment réclamé qu’on s’attaque au trafic et au commerce des armes. Il a de nouveau ajouté sa voix à toutes celles qui préconisent une solution négociée pour Jérusalem et l’ensemble de la Palestine; une négociation à laquelle l’État d’Israël se refuse farouchement depuis le début du millénaire.

Mais que pouvons-nous faire en regard de cette problématique? La question a été posée maintes fois à Jean Fahmy. Sa réponse; « D’abord, comme chrétiens, nous avons toujours l’arme de la prière. Mais il importe aussi de chercher à nous renseigner constamment, malgré le silence des grands médias. Après quoi il nous appartient de faire connaître la situation à notre entourage et, avec l’aide de d’autres, solliciter nos dirigeants pour qu’ils interviennent. Enfin, tout ce que nous donnerons à des organismes fiables pourra aider les chrétiens d’Orient. »

Histoire, peut-être, que ces derniers se sentent moins abandonnés…