Le 9e Festival de la Bible : Vivre ensemble, une route parfois tortueuse… à définir!

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, novembre 2018

Le Festival de la Bible, au Montmartre de Sillery, avait cette année un thème un thème tyrannique : « Vivre ensemble : problème d’un jour ou défi permanent? »; cette vaste problématique étant abordée, comme il se doit, « à la lumière de la Bible ».

On pose les bases de la problématique

Après le mot de bienvenue par un important partenaire de l’événement, le doyen de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval (FTSR), Gilles Routhier, c’est son ancien collègue théologien et prédécesseur au poste de doyen, Mgr Marc Pelchat, qui prononçait la conférence d’ouverture. La formulation de la question à lui soumise, « Les ingrédients pour cuisiner le vivre-ensemble », l’a un peu surpris. Il n’en a pas moins relevé que la Bible « nous dévoile essentiellement un grand projet de vivre-ensemble »; depuis ses multiples facettes (famille, clan, tribu, assemblée du peuple) au sein du peuple hébreu jusqu’au voisinage souvent éprouvant avec les nations d’alentour. « L’être humain dans la Bible n’est jamais solitaire, il est considéré avant tout comme appartenant à un peuple ».

D’une part, le bel idéal évoqué dans le Psaume 133 : « Qu’il est bon, qu’il est doux d’habiter en frères, tous ensemble », où l’existence communautaire est comparée à une huile bienfaisante… D’autre part, les heurts qui commencent dès les récits d’Adam et Ève, de Caïn et Abel, qui se poursuivent avec les conflits armés, mais qui suscitent aussi des affrontements à l’intérieur même d’Israël.

Les règles de l’Alliance avec Dieu « esquissent un cadre pour vivre ensemble, les coutumes et traditions servant aussi de lubrifiant social ». Mais « la loi ne suffit pas » à désamorcer tous les problèmes : « Il faut plus que simplement rejeter le mal, il faut aussi refuser les brèches dans les relations humaines ». À cet égard, une constante qui traverse toute la Bible : la nécessaire hospitalité. Certaines catégories de personnes sont privilégiées dans les impératifs moraux des prophètes : la veuve et l’orphelin, le pauvre et l’étranger. L’histoire de Ruth, par exemple, montre trois veuves qui savent s’entraider.

Le vicaire général de l’Église catholique de Québec fait allusion aux réaménagements pastoraux qui approchent de leur conclusion : « accepter vraiment de construire la communauté et, pour ce, renoncer à des choses ». Une leçon s’impose de l’Écriture sainte : « Ce sont d’abord nos différences qui nous font grandir ».

Pour parvenir à une existence commune harmonieuse, « il n’y a pas d’autre clef que la communication, qui passe par l’humilité; il faut apprendre à s’abaisser, comme le Christ l’a fait avec l’humanité ». À éviter : « parfois, on veut entrer en communication, non pas avec des personnes, mais avec des adjectifs, des étiquettes ». L’exigence d’un meilleur dialogue s’impose d’autant plus que, comme le montrent les nombreuses atrocités commises de par le monde, « on ne peut plus se fier à notre seule boussole morale ». Dans les situations de crise, l’être humain peut aussi bien se surpasser dans la solidarité que verser dans le crime et l’horreur. Dans ses entretiens avec Dominique Wolton (Politique et société, Éditions L’Observatoire, 2017), le pape François avance que notre morale « est la conséquence de la rencontre avec le meilleur de soi-même ». (On a compris que, pour plusieurs d’entre nous, ce meilleur s’appelle Jésus le Christ.) Or Jésus, dans ses diverses rencontres « reste toujours totalement cohérent avec lui-même, tout en sachant se mettre dans la peau de l’autre ». La vision chrétienne du monde, malgré tout, continue à proposer une éthique universelle. Des témoins comme Etty Hillesum (Auschwitz) et Christian de Chergé (Tibbhirine) nous suggèrent que l’humain, souvent compétitif, peut aussi se montrer fondamentalement coopératif.

Le terme « humilité » comporte sa part d’ambiguïté, fait-on remarquer (peut-être parce que trop chargé d’histoire). « Tous les mots peuvent devenir des poupées russes », observe Mgr Pelchat. Notre Pape insiste beaucoup sur cette humilité, qui consiste d’abord à ne pas se surestimer et qui s’accorde bien avec l’audace qu’il réclame régulièrement de nous. Le jésuite Mario Brisson y voit une notion essentielle, fondée sur la connaissance de soi. Et Mgr Pelchat de souligner le commandement : « aimer son prochain comme soi-même ».

Transition en douceur

Le samedi matin, le père Édouard Shatov, animateur du Montmartre, nous attendait avec une prière méditative qui n’excluait pas la musique, par moments dynamique. Les personnes présentes étaient encouragées à fermer les yeux.

Chargé du « fil rouge », autrement dit de résumer et mettre en perspective la démarche empruntée, le duo de Guy Bédard et Monique Lortie nous resituait à intervalles réguliers. « L’idéal de vivre ensemble se veut une victoire sur notre individualisme naturel ». En revanche, il ne faut pas sous-estimer les difficultés inhérentes à un tel projet : « il y a toujours un risque à laisser l’autre entrer chez soi ». Et de citer une participante qui avait déjà retenu trois mots : « accueil, respect et détermination ».

Croire et vivre ensemble

Le conférencier Pierre-René Côté, lui, s’est d’abord présenté en quatre mots : « prêtre et baptisé, beauceron et heureux ». Il a intitulé son exposé : « vivre ensemble en croyants, sur la place publique ». Lui qui se réclame de la tradition de l’exégèse historico-critique nous notifie : « aucune de nos analyses ne saurait épuiser la teneur du texte biblique ». De plus, le message de la Bible reste « au-dessus des modes et des cultures ». À ce propos, il raconte un souvenir d’enfance qui l’a marqué : un voisin qui l’avait conduit au sommet d’une butte pour lui faire voir que « le monde entier t’appartient si tu veux ». Depuis lors, citoyen du monde, il n’est indifférent à rien de ce qui y survient.

Vouloir vivre, dit-il « est la première décision d’un être humain; tous nos sens se développent à partir de là ». La bonté, l’harmonie avec les autres, sont rendues nécessaires par le souci d’une saine estime de soi. « En vieillissant, j’apprends à composer avec à la fois la beauté et les horreurs de ce monde. » Un exemple : les Inuit du Grand Nord, où l’abbé Côté exerce un ministère, sont contaminés par la pollution provenant des côtes chinoises. Il faut côtoyer les moniales et les moines pour savoir toute leur sensibilité à l’actualité mondiale.

En christianisme, tout repose sur notre élection (nous avons été choisis par Dieu pour faire partie des siens) et sur l’Alliance; c’est le récit fondateur de Moïse désigné pour orchestrer la libération du peuple de Yahvé (Exode 3, 7-22). Le Seigneur utilise des médiateurs incompétents, qui savent néanmoins s’appuyer sur lui. Cette Alliance négociée part de la déclaration divine : « Je serai avec vous et vous serez avec moi ».

Certaines de nos manifestations publiques, comme ces grandes processions qui visent surtout à occuper la rue, ne seraient-elles pas contre-productives? Par contre, le croyant saura s’émerveiller de tous les progrès accomplis dans la restauration de l’humain. « Tu as réparé ce monde conformément à ma volonté, même à ton insu », dira Dieu à plusieurs d’entre nous.

Puis Pierre-René Coté repasse avec nous les prophètes de la Bible, pour ensuite évoquer ceux d’aujourd’hui, « dont certains ne professent pas notre foi ». Joseph, vendu par ses frères, a la chance d’avoir à ses côtés Ruben et Juda (Genèse 37, 12-36). Moïse, un privilégié recueilli à la cour du pharaon, doit bientôt fuir au désert (Exode 2, 11-22). Élie annonce au roi Achab le drame qui l’attend : puisqu’il a renoncé à l’Alliance, il ne peut plus compter sur Yahvé (1 Rois 18, 16-19). Le premier Isaïe déclenche le tonnerre dans un ciel tout bleu, laissant tout de même entrevoir une réconciliation possible. Dans sa ville de Nazareth, Jésus lui-même est rejeté (Luc 4, 16-30). Comparaissant devant le Sanhédrin, saint Pierre lui répond : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Actes 5, 29).

Fort bien, mais nous, aujourd’hui? Nous, catholiques baptisés, ne pouvons compter ni sur le soutien de l’État ni sur une quelconque pression sociale pour l’évangélisation. Une chose importe, toutefois: « nous ne nous annonçons pas nous-mêmes ». Notre désir de coexistence pacifique avec des personnes différentes passe par le respect mais aussi par la fermeté de nos convictions. La question des viandes immolées aux idoles, dans le Nouveau Testament (1 Cor 8), en offre un bel exemple À cet égard, le conférencier nous suggère de lire ou relire L’humilité de Dieu, de François Varillon (NDLR: réédité chez Novalis en 2017).

Parmi les commentaires exprimés devant l’assemblée, le témoignage de ce jardin collectif ― dans lequel tout appartient à tous et toutes, à Notre-Dame de Foy. Lise Gaudreau nous fait part de la belle synergie communautaire induite par un tel projet.

Le « fil rouge »: quoi retenir surtout?

C’est Monique Lortie qui repasse la courtepointe de l’abbé Côté. « Il a découpé le titre de sa conférence pour mieux nous en expliquer chaque morceau ». Après avoir illustré ce que signifie la notion fondamentale qui est celle de vivre, il nous a située en regard du défi de vivre ensemble. « Celui-ci n’est pas une injonction, mais un idéal à atteindre ». À ceci près que, s’il ne s’impose pas par la force, le défi en question n’en demeure pas moins incontournable.

Vivre ensemble, avec les mêmes questions de nature bioéthique

Un tout nouveau professeur à la FTSR de l’Université Laval, Cory Andrew Labrecque, a amorcé son intervention en se référant au pape François, qui disait aux JMJ de Rio en 2013 : « C’est mon conseil aux leaders, je ne saurais trop le redire, le dialogue constant. » Alors que parfois « il serait trop facile de se laisser gagner par la colère, accepter d’entrer en dialogue passe par tout un processus ». Pour un dialogue vraiment constructif, le Pape nous exhorte à mettre au panier « la culture du déchet »; toutes ces manières de faire qui ramènent l’humain à une marchandise.

La question « comment vivre avec autrui? » relève aussi de la bioéthique. « Depuis des siècles, depuis l’Antiquité mésopotamienne, la théologie, la médecine, le droit et la philosophie s’expriment à ce propos. » Ceci dit, de nos jours, la théologie et la tradition biblique ont-elles encore un rôle à jouer dans nos débats éthiques? Comment les croyantes et croyants peuvent-ils engager la discussion avec des personnes extérieures à leur confession religieuse?

La bioéthique nous suggère de porter attention à ce que la maladie peut représenter aux yeux des patients avant de considérer le diagnostic médical. « La Résurrection nous en dit beaucoup sur la perfection du corps humain ». Dès l’Ancien Testament, nous trouvons des incitations à ne jamais s’enlever la vie; ainsi, quand l’ange exhorte le prophète Élie à poursuivre sa route malgré tout le découragement qui l’accable, et qu’eau et nourriture l’attendent plus loin (I Rois 19, 1-8). « Il existe un lien étroit entre des concepts comme la dignité humaine, l’hospitalité, la charité… » assure M. Labrecque. « Depuis ses débuts, le christianisme a toujours été une religion axée sur la guérison ». Déjà chez les Grecs, « un décès survenu dans l’enceinte du Temple, fut-ce celui d’Asclépios, polluait l’espace sacré ». Notre jeune professeur a visité l’Hôpital Santa Maria à Sienne, le plus vieux d’Europe; au Moyen Âge, il recueillait déjà enfants abandonnés et pèlerins qui avait trouvé refuge dans ses marches d’escalier.

L’étymologie peut se faire instructive : le terme « hôte » désigne l’ami ou étranger, il peut s’appliquer à qui reçoit comme à la personne reçue. Les mots « hôpital » et « hospitalité » en sont issus. Surtout, tous constituent des éléments importants dans la tradition chrétienne. Cette même tradition a réalisé, depuis longtemps, que prêcher et enseigner ne peuvent pas être des actes unilatéraux, qu’ils appellent échange et interactivité. Admirons la sagesse de la Cananéenne qui répond à Jésus (Marc 3, 27-29) : « Les petits chiens se nourrissent des miettes sous la table ». Revoyons Élie se faire réconforter par Dieu au désert dans une brise légère (I Rois 19, 12).

Dans les nombreux récits bibliques de guérison, on a affaire à des personnes différentes mais toujours exclues à cause de leur condition. « Elles sont bannies de par leur association avec le mal ». Cory Labrecque observe que, dans les évangiles, les gens guéris sont rarement identifiés par leur nom, mais bien par un qualificatif : l’aveugle-né, le lépreux, l’hémorroïsse, le démoniaque épileptique, etc. Émouvant, le cas de cet homme qui n’avait pas le force de descendre dans la piscine à Bethesda (Jean 5, 1-18) : « seul, dévalorisé, impuissant et sans aide, sa dépendance au mal n’empêche pas Jésus de le secourir et, ce faisant, de bousculer les raisonnements de certains ». Car les interventions du Christ viennent éliminer l’aspect oppressif de la souffrance, la guérison rétablit la personne dans son entière dignité.

Alors qu’en 2018, un nombre troublant de Québécois-es meurent dans une complète solitude (le nombre de corps non réclamés aurait plus que doublé depuis une décennie), l’attention de Jésus pour les personnes souffrantes nous interpelle.

« Y aurait-il une différence entre Jésus le guérisseur et Jésus le sauveur? » De son expérience à Atlanta, Cory Labrecque a retenu que bien des mourants attendent justement un sauveur. Dans des colloques médicaux, les professionnels de la santé lui demandaient de les aider à accompagner spirituellement des malades gravement atteints. Ce qui lui fait dire : « Il faut élargir notre image de Dieu, reconnaître d’abord en Lui celui qui se fait présence à nos côtés dans la souffrance. » C’est, du reste, ce que nous propose le Crucifié. Voilà qui déborde la vision que nous avons souvent de nos médecins, celle de techniciens qui repoussent de plus en plus les limites de la maladie et la souffrance.

Anne-Marie Chapleau introduit la question de la crise écologique : notre défi ne serait-il pas d’assurer « un vivre-ensemble respectueux avec tous les vivants »? C’est devenu une question de justice, sachant que l’environnement est pauvre et maltraité. Dans le récit au début de la Genèse, Dieu se dit « très content de toute la création ».

Des livres à volonté… et plus encore!

Tout au long du Festival, son coordonnateur Édouard Shatov n’a cessé de nous suggérer des livres à parcourir. D’ailleurs, plusieurs tables de libraires et d’éditeurs, dont la Société biblique canadienne, nous offraient des titres sélectionnés aux abords de la salle principale. Mentionnons seulement ici, pour appuyer le principe que l’aventure de l’humanité nous concerne tous et toutes, l’ouvrage du Dr Guy Caussé, de l’organisme Médecins du monde: De l’humanitaire à l’humanisme, Bayard, 2014.

Table ronde : le don, l’épreuve et la grâce

Rachida Azdouz, de l’Université de Montréal (UM), a publié Le vivre-ensemble n’est pas un rince-bouche (Édito, 2018, 216 pages). Aussi distingue-t-elle « la grâce de l’accueil et de la rencontre, l’épreuve de la confrontation et le don de la reconstruction ». Dans un autre registre, elle nous présente en détails les trois modèles connus en Occident pour gérer le vivre-ensemble : 1) celui de la France républicaine, intégrateur et assimilationniste, qui mise sur le temps pour ce faire; 2) le modèle des pays anglo-saxons, celui de l’idéal multiculturel, qui valorise intrinsèquement la diversité ; 3) l’idéal interculturel, échafaudé par des penseurs français, souhaité ― plus que réalisé ― ces années-ci au Québec.

Chacun de ces modèles, d’expliquer la conseillère en développement stratégique du vice-rectorat aux affaires internationales et à la francophonie de l’UM, « a ses promesses et ses limites ». Le premier se heurte à l’héritage du colonialisme et aux rancoeurs qui en découlent; il néglige aussi le désenchantement politique des immigrants de 2e et 3e générations, tout comme leurs besoins spirituels dans une société régie par la laïcité. Le second a beau croire que la tolérance garantira la paix sociale, il produit surtout « une simple coexistence sans interactions »; de fait, le slogan « vivre et laisser vivre peut créer une totale indifférence plus qu’autre chose », ce qui ne nourrit pas le vivre-ensemble; cette formule « évacue aussi les trajectoires individuelles, favorise une vision nostalgique, voire folklorique, des pays d’origine et néglige les tensions entre les minorités elles-mêmes ».

L’inter-culturalisme semble plus rêvé, pour l’heure, que mis en pratique. Il serait possible à quatre conditions: un dialogue interculturel pacificateur, des valeurs communes intégratrices ou au moins socle de délibération, un idéal commun qui devienne véhicule de sens par un projet de société avec une mémoire partagée et, enfin, « la transformation pluraliste de tous », une sorte de métissage négocié qui pourrait « faire émerger un nous inclusif ».

Aucun de nos trois modèles ne s’est imposé, jusqu’à maintenant, par son efficacité. L’équilibre semble difficile à atteindre, entre la transmission de l’héritage culturel et la construction de nouvelles manières de vivre. Est-ce que seuls les Premières nations, plus anciens occupants du sol, pourraient se réclamer de leur tradition? La problématique des autochtones, la question nationale du Québec et les enjeux autour de l’antiracisme font figure d’angles morts dans la réflexion. Les concepts, celui du multiculturalisme en particulier, sont galvaudés après 25 ans de folklore, ce que certaines postures de l’actuel Premier ministre du Canada poussent jusqu’à la caricature. Bref, « mis à l’épreuve (du réel), nos trois modèles sont souvent en panne ».

Mme Azdouz cite l’historienne Martine Abdallah-Preitcelle pour une précision centrale : « La culture est négociée, pas donnée ». Dans une démarche vers le vivre-ensemble, « il faut accepter de perdre un peu de soi et d’acquérir un peu de l’autre » (de part et d’autre, bien entendu).

Sébastien Doane, bibliste, professeur adjoint à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval, entame son exposé avec cette réflexion : « Nous approchons la Bible à partir de là où nous sommes ». Comme d’autres, il relève que « le vivre-ensemble dans l’Écriture sainte peut s’avérer plus radical que nous ne le croyons parfois: ainsi quand Josué unit son peuple pour la guerre de conquête ». De mêmes les livres d’Esdras et de Néhémie peuvent nous mettre mal à l’aise : les ex-déportés à Babylone, de retour en Israël, exigent de leurs concitoyen un changement assorti au leur.

En revanche, la Torah (La Loi, ou les premiers livres de l’Ancien Testament) définit le vivre-ensemble en insistant sur le souci des veuves, des orphelins et des immigrés (Ex: Jérémie 22, 3).

Si la famille demeure la base de la communauté, Jésus introduit une rupture nette avec le modèle familial de son temps : quand il appelle ses disciples à laisser femme et enfants derrière eux (Matthieu 4, 18-22); quand lui-même renonce à faire le métier de son père et opte pour une vie d’itinérance; quand il repousse les membres de sa famille qui ont marché quatre jours depuis Nazareth pour le rejoindre à Jérusalem (Matthieu 12, 46-50). Qui plus est, le même Jésus proscrit les relations hiérarchisées. Ses repas avec les exclus dérangent les bien-pensants (Luc 5, 29-32). Il lui arrive même de bouleverser ses disciples, qui vont de surprise en surprise avec lui. De commenter le bibliste : « Les catéchèses que j’aie reçues tout jeune ne m’ont pas préparé à rencontrer ce Jésus-là. »

Enfin, Jean-Philippe Trottier, chef d’antenne de Radio VM (Montréal), y va de multiples remarques sur l’état de notre société actuelle. Il déplore le vaste silence qui règne sur « la castration de l’homme québécois ». Pour surligner le péril de notre identité collective, il cite la grande philosophe catholique Simone Weil : « Ne privez aucun homme de ses biens relationnels… » que sont l’âme, la patrie et la culture; en regard de ces essentiels, le vivre-ensemble lui paraît (seulement) un bien intermédiaire. Et l’altérité serait plus féconde que la simple diversité.

Autrement dit, « comment éviter de tomber dans la “moi devant toi”, sans espace commun? » L’autre « vient ébranler mon sentiment de toute-puissance car il m’enseigne ma relativité ». Nous sommes donc mouvants et perfectibles. M. Trottier reprend alors le récit de l’échelle de Jacob (Genèse 28, 10-22), qui mène ce dernier à Dieu. « On n’accueille pas l’autre dans le vide », précise-t-il. L’altérité peut causer une blessure mais c’est celle-ci qui nous ouvre à la grâce divine. Ceci dit, « où commence l’intégration et où s’achève le formatage? »

Dans l’altérité, « on fait des progrès, puis on recule et on recommence ». Le processus avance à coups d’essais, d’erreurs et de correctifs. Mais, au départ, il nous manque présentement quelque chose: « Au Québec, nous sommes privés d’accès à notre histoire, de telle sorte que les nouveaux arrivants ne voient pas dans quoi ils seraient appelés à s’intégrer. » Dans la Règle de saint Benoît, fait valoir M. Trottier, l’étranger et le visiteur de passage doivent se plier à la règle commune, « après avoir été reçus comme le Christ ».

Pas de conclusion, mais dernières interventions

D’abord, une question inattendue mais bien songée, de Monique Lortie: « Que diriez-vous et feriez-vous à ce sujet avec votre enfant encore jeune? » Sébastien Doane nous fait partager que son fils et lui, dans Côte-des-Neiges à Montréal, ont vécu la fin du ramadan avec le petit voisin musulman. « Il faut savoir raconter des histoires qui rendent compte de notre identité. » J.-P. Trottier, dans « notre monde très complexe », croit nécessaire de parler du passé aux enfants avec admiration. Rachida Azdouz, qui n’est pas née au Québec, repasserait sa généalogie et apprendrait à son enfant, par l’exemple, « comment vivre dans la marge ».

Guy Bédard a retenu : « La culture serait un acte qui se négocie ». À nous nés ici comme nos grands-parents, l’héritage culturel a été donné, la négociation s’impose-t-elle surtout pour les arrivants? « Parler de modèle est aberrant pour moi, précise Rachida, la culture ne peut être que transmission et construction en même temps ». Ce qui laisse ouvertes encore bien des portes à ouvrir…

 

 

 

 

                        ENCADRÉ #1 (page 5)

Les religions, facteurs de paix ou de division?

L’atelier de la professeure Anne Pasquier, de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval, abordait une question omniprésente dans nos médias d’information. Le médecin engagé internationalement Jean-Pierre Wilhem observait récemment: « Les personnes non-croyantes parlent plus de religion que les chrétiens engagés ». Sur la place publique, la religion est souvent associée à l’obscurantisme. Surtout, « ceux qui en parlent ont l’air de tout connaître, alors que c’est rarement le cas ». Alors que l’ignorance commune se nourrit d’une véritable « paresse intellectuelle », on ne parle que très peu, par exemple, du travail remarquable des ONG (organisations non-gouvernementales, caritatives) d’allégeance ou d’inspiration chrétienne.  Ce qui ressort clairement de nos jours, c’est qu’en Occident, « les religions sont malmenées ».

Pour Mme Pasquier, il faudrait obtenir « un débat nuancé sur le rôle des religions dans notre société »; en commençant par nommer tous les efforts de celles-ci en faveur de la paix, trop souvent très peu connus. Elle évoque le service funéraire du cardinal Jean-Louis Tauran tenu à Lahore, au Pakistan, le 10 août dernier (NDLR : des funérailles officielles avaient eu lieu au Vatican le 12 juillet, le pape François assistant exceptionnellement à toute la cérémonie et présidant le rite final du dernier adieu.) Au Pakistan, c’est l’archevêque de Lahore, Sebastian Shaw, qui a officié, entouré d’une dizaine de leaders religieux musulmans et d’autant de pasteurs protestants. (NDLR: On a loué le travail du cardinal français comme président du Conseil pontifical pour le dialogue inter-religieux, rappelant ses démarches pour la paix, ses interventions en faveur de chrétiens persécutés ou injustement accusés au Pays des purs (le Pakistan) et ses visites dans des contrées comme l’Arabie saoudite, même très atteint de la maladie de Parkinson.) Par-dessus tout, cette cérémonie était une démonstration de solidarité inter-religieuse comme on en voit peu.

Anne Pasquier nous précise : « La laïcité, bien comprise (l’État n’ayant aucune préférence entre les croyances, les religions aussi bien que l’athéisme), peut protéger les citoyens plus religieux. » Certes, meurtres et génocides foisonnent dans la Bible, à l’image de l’histoire de l’humanité. Si nous prenons au sérieux le texte de Genèse 1, 26-27, relevé par le commentaire de Grégoire de Nysse, nous retenons que tout être humain est créé « à l’image et à la ressemblance de Dieu »; ce qui devrait suffire à établir notre dignité commune, tous et toutes. Une fois cela bien entendu, « sur la base de cette humanité commune, nous avons toutes raisons de valoriser nos différences ». À éviter avant tout: « cette vieille tactique qui consiste à déshumaniser l’autre ». Car la vraie laïcité n’exige pas des groupes religieux qu’ils se taisent dans l’espace public. Si cela devait advenir, le risque de repli, de sectarisme, s’avérerait fort.

Dans notre société peut-être ébranlée par la mondialisation et le choc des cultures, nous fragmentons beaucoup ces années-ci; surtout quand « nous essentialisons l’étranger », en réduisant son identité à son appartenance religieuse, ethnique ou autre… Alors, nous tombons dans le piège de nous définir en opposition à l’autre.

Dans la parabole du Bon Samaritain (Luc 10, 29-37), Jésus répond à la question-piège « C’est qui, mon prochain? » Le Samaritain sait enjamber les fossés creusés par les antagonismes ethniques, sachant pertinemment que s’il ne fait rien, lui non plus, l’homme agressé va mourir le long du chemin. Jésus fait ressortir que le prochain, lui, a su compatir.

Mme Pasquier cite le rabbin français Gilles Bernheim: « La grandeur d’une religion réside dans sa capacité à faire réfléchir ceux (et celles) qui ne croient pas en elle ». La sagesse du christianisme n’a-t-elle pas une portée universelle, accessible à toute personne? D’où l’invite réitérée à s’inscrire respectueusement dans le débat public, convaincus que notre foi nous inspire un supplément à y apporter.              R.T.

 

                        ENCADRÉ #2 (page 7)

La femme dite adultère : un point de vue légal et non légaliste

Fait inusité : c’étaient deux jeunes juristes de l’Université Laval, Christelle Landheer-Cieslak et Monica Popescu, assistées du jeune assomptionniste Pacifique Kambale, qui animaient cet atelier. Ces trois universitaires participent régulièrement aux activités du Montmartre. L’épisode évangélique (Jean 8, 1-11), lu trois fois, était abordé tant sous l’angle légal que moral.

Bien entendu, toutes et tous ont relevé que le présumé complice de la femme accusée, lui, était exempté de toutes charges, sans doute envolé dans la nature. Mais nos avocates ont aussi fait valoir que, dans le contexte de l’époque, on ignore si la femme avait, par exemple, été violée. La justice populaire, expéditive, celle qui conduit parfois à un lynchage sans procès, est ici déjouée par Jésus. Habilement, il se penche pour tracer des traits dans le sable ― geste d’humilité pour convier l’assistance à la même attitude?

La situation, on le sait, découle de la volonté de le piéger. La femme présumée adultère est ici instrumentalisée. D’ailleurs, autre écart juridique inadmissible, à aucun moment on ne lui donne la parole. Elle a toutes raisons de se croire déjà condamnée. La meute crie, gonflée à bloc.

« Nos expériences éthiques s’enracinent dans notre expérience de vie », fait remarquer une animatrice. L’autre ajoute: « Quand on raconte, on porte un point de vue ». Le texte biblique démontre intrinsèquement qu’un événement peut être rapporté sous plusieurs angles; les compte-rendus des uns et des autres se complètent, habituellement. Dans L’atelier, nous faisons l’exercice de reprendre le récit, conté soit par Jésus, soit par la femme accusée, soit par un Pharisien, soit par un quidam qui se trouvait là par hasard.

Certains commentaires de ce passage évangélique insistent avant tout sur le pardon. Nous l’aurons examiné davantage en termes de la justice requise. C’est peut-être la meilleure approche…           R.T.