L’avenir bien incertain des Rohingyas

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, octobre 2018

Par René Tessier

Ils sont presque un million, majoritairement des femmes et des enfants, dans les camps du Bengladesh. Ils ont fui massivement la répression de l’armée du Myanmar, la plupart en août-septembre 2017, pour trouver refuge à des centaines de kilomètres de chez eux. Un an plus tard, les Rohingyas, ces musulmans originaires de l’état de Rakhine, (dans l’ouest de la Birmanie, renommée Myanmar), n’envisagent pas de rentrer chez eux; ils sont simplement traumatisés par ce qu’ils ont vu et subi.

Dans les camps, un transit qui ne pourra pas durer indéfiniment

Dominique Godbout, chargée de programmes à Développement et Paix (D+P), a passé une semaine dans les camps du Bengladesh cet été. En compagnie de Khoudia Ndiaye, agente de communications, elle a rencontré des familles de réfugiés ainsi que des responsables d’organisations partenaires dans le secours des Rohingyas. D+P y a construit des abris, fourni des ensembles d’hygiène et de soins de santé, creusé des latrines, installé des douches, etc. Elle nous confirme : « La persécution des Rohingyas au Myanmar dure depuis longtemps, mais elle a pris une ampleur inégalée en août 2017, avec des massacres, des viols en série, des villages entiers brûlés. »

Ce qui l’a d’abord marquée, c’est la résilience de ces réfugiés: « Ces familles qui ont dû quitter précipitamment leurs foyers, qui ont marché dans des conditions extrêmes pratiquement sans eau ni nourriture, qui ne savaient pas ce qui les attendait de l’autre côté de la frontière, font preuve d’un bel optimisme, elles savent sourire, elles apprécient pleinement tout ce qui leur est offert. » Les enfants, en particulier, ne s’empêchent pas de jouer, malgré les atrocités dont ils ont été témoins.

Pour l’instant, ils sont plutôt bien traités dans les camps. Mais là comme ailleurs, l’arrivée des réfugiés a bousculé la population qui vit alentour. « Les terres qui avaient été prêtées par le gouvernement du Bengladesh ont été enlevées aux paysans bengalais pour héberger les nouveaux-venus; leurs récoltes de bois et leurs cultures leur ont été en somme confisquées ». Les communautés hôtesses sont aussi affectées indirectement : outre l’inflation et la baisse des salaires causée par le travail clandestin de certains réfugiés, les locaux voient passer une aide humanitaire dont ils peuvent penser qu’ils auraient bien besoin eux aussi.

« Le Bengladesh s’est montré généreux : outre les terrains concédés, il a construit des routes pour favoriser l’accès aux camps et offre certains services de santé lorsque c’est nécessaire », ajoute Dominique Godbout. Cependant, ce pays parmi les plus pauvres du globe ne tient pas du tout à ce que la situation s’éternise. Les Rohingyas n’ont pas le droit de gagner un salaire, même si quelques-uns le font au noir. Ainsi, ils sont totalement dépendants de l’aide internationale, dont on peut déjà prévoir qu’elle va s’épuiser à la longue ―ou au moins diminuer fortement ― comme il arrive généralement dans ce genre de situations.

Au Myanmar, hostilité et refus

Quoi qu’il en soit, les réfugiés, désormais apatrides, ne songent guère à retourner au Myanmar. Ils devinent trop bien ce qui les attendrait là-bas. Le 21 août cette année, l’organisme très connu Human Rights Watch faisait état de nombreux cas de torture parmi les quelques fuyards rentrés au pays. À l’instar de nombreux observateurs, Mme Godbout indique : « plusieurs de nos compatriotes ont du mal à l’imaginer, mais il y a un nationalisme bouddhiste qui encourage la haine; la population birmane, en grande majorité, appuie la répression des minorités. » (Rappelons que d’autres extrémistes bouddhistes se sont eux aussi livrés à une épuration ethnique massive, au Sri Lanka, contre les Tamouls de foi hindoue, en 2008-2009.) le concept qui prévaut, celui de « race nationale », entre directement en contradiction avec la Déclaration universelle des droits de l’homme. D’aucuns sont bien étonnés de la complicité, au moins silencieuse, de la dirigeante Aung San Suu Kyi, récipiendaire d’un Prix Nobel de la paix; mais outre qu’on ignore l’étendue de ses réelles responsabilités (« L’armée conserve l’essentiel des pouvoirs »), elle demeure un membre de ce peuple très hostile envers ses minorités ethniques et religieuses.

En plus des Rohingyas, les principales minorités sont : le peuple karen, qui a obtenu un cessez-le feu en 2012 après un demi-siècle de conflit, les Shans, qui habitent un territoire plus ou moins autonome à la frontière de la Chine, et l’ethnie kachine au nord, qui compte presque 40% de chrétiens (leur proportion reste très inférieure à 5% sur l’ensemble du Myanmar). Leurs relations avec le reste du pays ont toujours été plus ou moins tendues depuis l’indépendance, en 1948.

La communauté internationale, dans son ensemble, a laissé faire depuis le début. « Je ne voudrais pas me montrer trop cynique, de dire Mme Godbout, mais quand des intérêts économiques ou géostratégiques en jeu sont minimes, on se préoccupe bien moins des crises. » Dans l’ensemble, celle-ci paraît déranger peu les grandes puissances, occupées sur bien d’autres fronts.

Le Canada s’est tout de même activé plus que d’autres. Son envoyé spécial, Bob Rae, a publié un rapport percutant l’an dernier, même si l’accès à l’état de Rakhine, lieu des horreurs, demeure très restreint. « Les ministres Bibeau (Marie-Claude, Développement international) et Freeland (Chrystia, Affaires étrangères) se sont rendues là-bas et Affaires mondiales Canada (qui a plus ou moins remplacé l’Agence canadienne de développement international) a débloqué 30 millions$ sur trois ans. » De plus, on subodore que le gouvernement canadien a initié un dialogue particulier avec le Myanmar, alors que les Nations unies (ONU) ont bien du mal à obtenir des ouvertures. Une délégation de l’ONU a pu récemment se rendre au Myanmar mais il est clair que les conditions requises ne sont pas réunies pour un retour des Rohingyas; à commencer par la liberté de mouvement qu’il faudrait aux observateurs étrangers, aux organisations non-gouvernementales et aux médias.

Pour résumer la crise, peut-on parler de nettoyage ethnique? « Je crains que oui », nous répond, sans la moindre hésitation, Dominique Godbout.

Une anecdote, en terminant

Vues d’ici, des conflits comme celui-ci demeurent pour nous bien difficiles à expliquer correctement. Nous sommes nécessairement conditionnés par notre propre histoire, nos valeurs de société, notre expérience de vie… De plus, arriver à surmonter notre ignorance des cultures étrangères pour saisir ce qui se vit là-bas exige des acrobaties de l’esprit.

Un souvenir parmi d’autres émerge quand nous posons la question à Mme Godbout. « Je discutais avec un groupe de femme au camp des Rohingyas. Je me sentais un peu comme une extra-terrestre devant elles, moi qui suis d’un pays riche et qui dois passer par un interprète. Comme je sortais mon téléphone portable pour prendre des images, elles ont vu à l’écran la photo de mes deux enfants. Une connivence s’est alors créée; comme si je leur disais “Vous êtes des mamans, moi aussi et de ce fait, je peux vous comprendre”. En fait, n’importe quelle mère aurait probablement fui avec ses enfants dans un contexte comme le leur. »

À bien y penser, les rapprochements de ce genre sont sans doute nécessaires pour amorcer un échange réel, jusqu’à la solidarité.