La traite humaine qu’en est-il au juste ? Depuis 15 ans, le combat des religieuses contre ce fléau

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, novembre 2019

Par France Laforge et Francine Cabana
Membres du CATHII

Depuis 15 ans, des communautés religieuses et des groupes de foi d’ici travaillent ensemble pour lutter contre la traite des personnes. Pour les membres du Comité d’action contre la traite humaine interne et internationale (CATHII), l’exploitation sexuelle et le travail forcé sont bien présents au Québec et au Canada. La région de Québec n’y échappe pas. C’est pourquoi, en juin 2019, les membres du CATHII ont tenu leur réunion régulière dans la ville de Québec chez une communauté religieuse membre.

« Ma sensibilité va dans le sens de répondre aux interpellations lancées par le pape François sur la traite humaine. Il faut se sensibiliser et sensibiliser à une cause que nous ne connaissons pas assez, celle de la traite humaine. »

Une religieuse de la région de Québec

 

Qu’est-ce que la traite des personnes?

La traite de personnes est le fait de recruter, de déplacer ou d’héberger des personnes en vue de les exploiter. Il est question de l’exploitation sexuelle à travers la prostitution, du travail forcé et d’autres formes d’asservissement, comme les mariages forcés. Les victimes peuvent être contraintes par la menace, la force, l’enlèvement, la fraude, la tromperie, l’abus d’autorité.

À la différence de la traite, le passage de clandestins, que l’on appelle souvent trafic de personnes, est une forme de migration illégale où il y a passage organisé à la frontière internationale d’une ou plusieurs personnes, habituellement en échange d’une somme d’argent et parfois dans des conditions dangereuses. Une fois la personne parvenue à destination, elle n’a plus de lien avec le trafiquant.

 

La traite humaine dans le monde

En janvier 2017, 88% des États de la planète avaient une loi contre la traite de personnes. En 2013, on nous disait que 27 millions d’êtres humains en étaient victimes. Ce chiffre était passé à 40,3 millions en 2016; le phénomène générait alors des profits de 32 milliards$ par année selon l’ONU.

On estime que les enfants représentent 28% des victimes de la traite dans le monde et les femmes et les filles 71%.

 

La traite humaine au Canada et au Québec

 Le Canada est un pays source pour le tourisme sexuel et la prostitution, principalement vers les États-Unis. C’est aussi un pays de destination pour la traite sexuelle, le travail forcé et les mariages forcés. C’est également un pays de transit, principalement vers les États-Unis.

Il existe peu ou pas de données permettant de mesurer l’incidence et l’ampleur du problème au Québec et au Canada car la nature illicite du phénomène rend très difficile la saisie de données fiables. Cependant, on sait par ailleurs qu’un trafiquant peut engranger entre 500$ et 1000$ par jour pour chaque personne forcée de fournir des services sexuels.  Le travail forcé, quant à lui, permet aux exploiteurs de réaliser d’importantes économies.

Le phénomène est assez important qu’en 2017 a été créée,  par le ministre de la Sécurité publique du Québec, une Équipe intégrée de lutte contre le proxénétisme[1]. De plus, en mai 2019, le Canada a lancé une ligne téléphonique d’urgence contre la traite des personnes disponible 24 heures sur 24, pas moins de 365 jours par année.

Des données importantes à retenir: au Canada, 90% des victimes de traite sont citoyennes canadiennes; les femmes autochtones sont nettement surreprésentées, car elles constituent entre 30 et 50% des cas.

 

Les victimes

De plus en plus, les médias font des reportages sur ce phénomène complexe qui, bien que caché, est plus près de nous que l’on ne pense. Les victimes sont exploitées dans des lieux comme les salons de massage, dans des bordels de soir et de nuit dans des zones industrielles, dans des motels et des hôtels, dans des maisons et des appartements loués.

Au Québec, la demande pour la prostitution juvénile est si grande que des proxénètes de Montréal ou de Laval viennent à Québec pour recruter des jeunes filles. Le Québec est la seule province à exporter des jeunes filles ailleurs au pays. Pourquoi? Parce que les filles sont vendues à des prix très bas. Elles sont souvent affectées comme danseuses dans des bars. Elles sont régulièrement déplacées dans le corridor Québec – Montréal – Ottawa –Toronto, et jusqu’en Alberta pour certaines.

L’internet joue un rôle important dans l’exploitation sexuelle, particulièrement des jeunes filles mineures.  En septembre 2018, la police de Québec a lancé un avis de recherche pour trouver des victimes de pornographie juvénile.[2]

 

Le travail du CATHII

Pour sa part, depuis sa fondation en 2004, le CATHII met l’accent sur la protection des victimes et l’obtention des services dont elles ont besoin.

Ainsi, nous avons effectué et publié une recherche pancanadienne sur les besoins des victimes de la traite des personnes.  De plus, en 2013, le CATHII a mis sur pied la Coalition québécoise contre la traite des personnes, qui regroupe une trentaine d’organismes pouvant soutenir les victimes de traite humaine en offrant divers services : hébergement, conseils juridiques et renseignements sur les protections prévues par la loi canadienne, éducation, formation professionnelle, traduction. Pour nous, chaque victime doit être accompagnée avec beaucoup de tact.

Un autre aspect de notre engagement est de rappeler aux diverses autorités les besoins et les droits des victimes car, dans l’attribution des sommes d’argent consacrées à la lutte contre l’exploitation sexuelle et le travail forcé, l’aide aux victimes est sous-financée.

Nos revendications se font aussi au niveau des Nations unies. En effet, le CATHII a travaillé avec Franciscans International pour présenter une soumission conjointe lorsque le Canada a passé son Examen périodique universel (EPU) sur ses obligations en matière de droits humains en mai 2018.  Pour les membres du CATHII, bien que la traite humaine constitue un phénomène complexe, elle est d’abord une atteinte aux droits fondamentaux de la personne.

En juillet 2018, une religieuse membre du CATHII a participé, dans la délégation canadienne des évêques catholiques, à une rencontre à Rome sur ce « crime contre l’humanité », comme le dénonce le pape François. Le fruit de cette rencontre a été la publication des Orientations pastorales sur la traite des personnes par le Vatican au début de l’année 2019.

Et en septembre 2019, deux déléguées du CATHII participaient à une rencontre internationale convoquée à Rome par Talitha Kum , le réseau internationale des religieuses qui luttent contre la traite des personnes.

Le site web du CATHII rend compte de cet engagement des communautés religieuses: www.cathii.org

 

Légende pour photo :  Sœur Claudette Bastien, snjm, avec le Pape Francois lors de la rencontre de juillet 2018.

[1] https://www.lesoleil.com/actualite/justice-et-faits-divers/une-nouvelle-escouade-contre-lexploitation-sexuelle-au-quebec-dc287e59b4863cdbc2c4ebc26cb816b6

[2] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1122359/victimes-exploitation-sexuelle-quebec-carlos-desjardins-pornographie-juvenile