La pastorale des personnes malades dans nos paroisses

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, décembre 2019

Par Gilles Nadeau, prêtre

Cet article veut résumer une recherche menée dans une trentaine de nos paroisses par l’auteur, à la demande du cardinal Lacroix. Son rapport a été déposé au Conseil de l’Archevêque en août et présenté au Conseil presbytéral à sa réunion du 9 septembre dernier.  R.T.

Les communautés chrétiennes paroissiales ont une responsabilité envers leurs membres malades. De nombreux témoignages nous confirment qu’elles ont été dans le passé et sont encore aujourd’hui au rendez-vous de façon admirable. Là comme ailleurs, à cause des transformations que connaissent notre société et notre Église, les défis auxquels doivent faire face les paroisses s’accumulent.

Les prospectives des chercheurs, par exemple, laissent entrevoir que, d’ici une vingtaine d’années, la société québécoise sera une des plus vieilles en Occident. Dans les institutions de santé, le service de la pastorale a cédé la place aux soins spirituels. Les structures paroissiales elles-mêmes sont en pleine transformation, les urgences pastorales s’accumulent. Les paroisses sont interpellées à devenir missionnaires. Les rites autour de la fin de vie changent. La Loi concernant les soins de fin de vie touche tout le monde.

Chacune de ces transformations provoque les paroisses à revoir leurs choix pastoraux. Pour bien entrevoir où nous voulons aller, il est d’abord nécessaire d’identifier d’où nous partons. Avant le Juger et l’Agir, il y a le Voir.

Quelques éléments de contexte

En écoutant et réécoutant les propos tenus par les personnes rencontrées, il m’est apparu évident que, pour bien saisir ce qui se passe dans tel ou tel milieu, il fallait tenir compte de certains éléments de contexte. J’en relève quelques-uns.

Les paroisses de notre diocèse ont mille visages. Par exemple, le profil de la pastorale paroissiale des personnes malades dans les milieux ruraux, où les gens se connaissent, est différent de celui des milieux urbains où règne souvent un certain anonymat.

Le manque de ressources pastorales est un phénomène reconnu partout. « Je n’ai pas dans mon équipe ce qu’il faut pour accompagner tout ça », confie un pasteur. De plus, le personnel connaît actuellement beaucoup de mobilité. La stabilité et la continuité des projets sont parfois menacées.

Le vocabulaire utilisé pour exprimer ce qui se passe dans le domaine est souvent imprécis et confus, parfois à l’intérieur de la même équipe. Que met-on derrière les mots: « personne malade, personne âgée, foyer, résidence, ministre de la communion, comité des malades…?

On peut voir une forte tradition du soin des personnes malades dans un milieu alors que, dans un autre, tout est à construire; ici, une concentration de personnes âgées ou avec des problèmes de santé mentale; absence ou présence très active de groupes communautaires non rattachés à la paroisse; présence de personnes de cultures différentes…

Les services à domicile

Même s’il est régulièrement annoncé qu’on peut demander la visite du prêtre à domicile, très peu de demandes sont faites. Les causes identifiées sont: la diminution de la pratique religieuse; les personnes malades se retrouvent de plus en plus en résidences; la crainte de déranger le prêtre; la messe télévisée comble un besoin… Lorsqu’il y a des demandes pour le domicile, c’est surtout pour l’onction des malades.

Il y a rarement des demandes de visites à domicile pour les diacres. Quant aux agents de pastorale et aux intervenants en pastorale, ces services ne font pas partie de leurs fonctions. Ceux et celles qui s’engagent dans le domaine le font par initiative personnelle.

En fait les services pastoraux à domicile, particulièrement la communion, sont rendus surtout par des bénévoles et des diacres. On y inclut l’engagement discret de proches, d’amis ou de voisins qui apportent la communion à leurs connaissances.

En centre hospitalier (CH) et en CHSLD

Les liens entre la paroisse et ces institutions du réseau varient d’une région à l’autre. La différence entre les milieux ruraux et les milieux urbains est ici encore manifeste. Un curé en région confie que, lorsqu’il va visiter les malades à l’hôpital ou en Centre hospitalier de soins de longue durée (CHSLD), c’est quasiment une visite paroissiale, autant pour les personnes malades que pour le personnel. Les gens se connaissent bien. En ville, c’est nettement différent. Or le lien avec le pasteur est un facteur important dans cette pastorale.

Les structures de collaboration établies influencent aussi la pastorale. Par exemple, le Centre Spiritualité-santé de la Capitale nationale possède ses propres structures. Ailleurs, les situations varient. À un endroit, des prêtres, membres ou non de l’équipe pastorale, font partie du personnel du CH ou du CHSLD. Ils sont liés pas une entente administrative. Ailleurs, c’est la Fabrique qui a une entente avec l’institution; les services pastoraux font partie de cette entente. À d’autres endroits, il existe une collaboration entre la paroisse et l’institution pour du dépannage en cas de besoin.

En règle générale, les prêtres de la paroisse se font un devoir d’aller visiter leurs paroissiens lorsqu’ils sont hospitalisés ou résident dans un CHSLD. Il arrive que des paroissiens sollicitent le prêtre de leur paroisse, pour une visite ou pour l’onction des malades, plutôt que la personne responsable officiellement du service du soin spirituel; toujours à cause du lien. L’apport de prêtres à la retraite est très apprécié, surtout lorsqu’ils sont en lien avec l’équipe pastorale paroissiale; ce qui n’est pas toujours le cas.

Selon les milieux, des bénévoles et des diacres sont engagés dans la pastorale dans les CH et les CHSLD, soit pour offrir la communion, soit pour présider des célébrations de la Parole. Certains offrent des visites d’amitié. Les collaborations pastorales entre la paroisse et les institutions de santé sont appréciées partout.

Dans les résidences privées

Ça bouge dans le monde des résidences privées! En milieu rural, presque chaque paroisse a sa ou ses résidences, plutôt petites en comparaison avec celles des milieux urbains. Ces dernières sont quasiment des petites villes. On retrouve dans ces résidences différentes « clientèles »: retraités autonomes ou semi-autonomes; personnes en perte d’autonomie, partielle ou totale; personnes avec des atteintes cognitives ou en fin de vie. Dans les échanges, j’ai pu noter à quelques reprises une confusion entre « personnes malades » et « personnes âgées ».

Les propriétaires des résidences, en général, demandent et apprécient les services pastoraux. Certains vont même inclure l’information dans leur publicité. Ils vont souvent se tourner vers la paroisse pour que des services soient assurés : célébrations eucharistiques, célébrations de la Parole, communion, onction des malades… Chaque milieu est créatif en tenant compte des ressources disponibles.

Des célébrations eucharistiques sont célébrées dans presque toutes ces résidences, mais le rythme diffère d’une paroisse à l’autre: d’une fois par année à tous les quinze jours. Elles sont assurées par les prêtres de la paroisse ou par des prêtres collaborateurs, selon les ententes convenues avec la direction. Dans certaines petites communautés, la messe hebdomadaire n’est plus célébrée à l’église mais à la résidence et les paroissiens sont invités à s’y rendre. En alternance avec les célébrations eucharistiques, dans plusieurs endroits, des célébrations de la Parole sont présidées par des diacres ou des personnes laïques. La célébration de la Parole sans communion n’est pas acceptée partout. La pastorale est souvent intégrée aux activités relevant de la responsable des activités (récréologue).

L’onction des malades est offerte presque partout sous forme de célébration communautaire. Il est toujours possible de recevoir le sacrement en situation d’urgence. Au sujet de l’onction des malades, deux points d’attention sont revenus: on identifie encore beaucoup l’onction des malades avec l’extrême onction, d’où l’habitude d’attendre à la toute fin. Une question récurrente:  les personnes qui demandent l’onction des malades dans une célébration communautaire sont-elles vraiment toutes malades?

Une préoccupation pastorale ressort, surtout dans les grandes résidences en milieu urbain: la solitude de plusieurs résidants. N’y a-t- il pas là un défi pour la pastorale? Des paroisses commencent à prendre des initiatives dans le domaine en collaboration avec les ressources communautaires et les responsables de la qualité de vie dans les milieux.

Autres résidences et groupes d’entraide

L’engagement social fait aussi partie de la pastorale des personnes malades. Or, la paroisse n’est pas seule à porter la préoccupation des personnes vulnérables. Des groupes communautaires sans allégeance confessionnelle sont très engagés dans le domaine. Il existe des collaborations sporadiques avec la paroisse: prêts de locaux, publicités, références… Certains intervenants pastoraux développent des liens privilégiés par charisme personnel. Mais les liens paroisse-institution ne sont pas très développés. Doivent-ils l’être? Comment peuvent-ils l’être? Des intervenants portent une question: « Comment apporter la couleur chrétienne dans ces collaborations? ». En réponse à la question, on note que, dans ces groupes communautaires, on retrouve beaucoup de chrétiens engagés aussi dans leur propre communauté chrétienne. Il existe là une forme de témoignage.

De plus, on reconnaît qu’une des forces de la paroisse auprès des personnes vulnérables est la rencontre individuelle. Il peut y avoir là la reconnaissance d’une contribution originale de la part de la paroisse dans ces mouvements de solidarité.

Les proches aidants et personnes en deuil

Dans nos communautés, il y a beaucoup de proches aidants et de personnes en deuil. Au-delà de l’approche individuelle, est-ce que la communauté leur offre du soutien? On réfère facilement aux services offerts par le réseau de la santé et les groupes communautaires. Revient quand-même la préoccupation du ressourcement spirituel chrétien de ces personnes. Pour plusieurs paroisses, c’est un domaine à explorer.

Les bénévoles

La pastorale paroissiale des malades repose beaucoup sur l’engagement des bénévoles. On souligne particulièrement l’engagement des religieuses, avec une inquiétude parfois: que deviendra cette pastorale après leur départ? Certains bénévoles oeuvrent individuellement, d’autres en équipe. Certains sont en lien avec la pastorale paroissiale, d’autres non.

Au sujet de la sélection des nouveaux bénévoles, en milieu rural, on connaît les candidats éventuels. En milieu urbain, comme souvent ceux-ci sont peu connus, on commence à faire des vérifications comme pour les autres bénévoles. Les anciens bénévoles demandent peu ou pas de formation, ni de ressourcement. Ils ont de l’expérience. Les nouveaux veulent surtout apprendre comment faire.

La grande préoccupation qui revient dans presque tous les milieux concerne la relève; dans ce secteur de la pastorale, comme dans d’autres secteurs, ajoute-t-on.

Le lien des malades avec la communauté

Les personnes malades sont encore membres de la communauté, appelées à être elles aussi disciples-missionnaires. Elles ont beaucoup à apporter. Quels sont les liens entre la communauté et les personnes malades autres que la dispensation de services ou les liens spirituels?

La Journée mondiale des malades se veut un moment de création de tels liens. La période de l’année à laquelle se tient l’événement ne favorise pas la tenue d’activités avec la communauté rassemblée. Plusieurs paroisses soulignent cette journée par l’onction communautaire des malades dans les résidences privées et les CHSLD. Les paroissiens sont invités à visiter des personnes malades et leur remettre la carte publiée chaque année par le Centre Spiritualité-santé. Certains déplorent que la référence chrétienne ne soit pas assez soulignée dans cette carte. Un autre lieu de rencontre des personnes malades avec des membres de la communauté est créé à l’occasion d’activités organisées à l’intérieur des parcours catéchétiques ou dans des activités inter générationnelles. Quelques communautés ont organisé des conférences publiques sur des sujets relatifs au soin des personnes malades.

L’Aide médicale à mourir (AMM)

L’entrée en vigueur de la Loi concernant les soins de fin de vie a des conséquences sur la pastorale paroissiale des malades. Un mot entendu souvent au cours de la collecte de données: « malaise »; autant chez les paroissiens que chez les personnes impliquées en pastorale.

Des personnes ont été touchées dans leur entourage. Des parents, amis, collègues, des membres de la communauté chrétienne ont fait le choix de l’aide médicale à mourir. Par la suite, on sent le besoin d’en parler. On constate que dans certains milieux, la pratique de l’AMM se développe à la vitesse grand V. À d’autres endroits, en revanche, le sujet n’est pas abordé, du moins pas publiquement.

Les prêtres font face au phénomène surtout lors de certaines funérailles ou de demandes pour l’onction des malades. Cela provoque des débats intérieurs, entre autres des conflits de valeurs: les principes éthiques versus la sollicitude pastorale; l’accueil des personnes versus la banalisation du phénomène etc. Chez certains, cela devient une question de conscience.

La collaboration des Services diocésains

Les paroisses ne disposent pas de toutes les ressources nécessaires pour développer leur pastorale des malades. Les Services diocésains peuvent-ils les assister? Comment?

Des milieux apprécieraient de l’aide, mais à condition qu’elle soit adaptée à ce qui se vit chez eux. On souhaiterait une réflexion sur la pastorale confrontée à l’AMM, du ressourcement et de la formation des bénévoles, des ministres de la communion; une formation à l’accompagnement… On aimerait savoir comment former un comité de soutien pour les proches aidants et comment former des accompagnateurs pour les personnes souffrant de solitude. On apprécierait une retraite paroissiale à partir de ce que vivent les personnes malades ou une formation sur le sacrement des malades. On se souvient que, naguère, il y a eu une personne responsable de la pastorale des malades dont les services étaient appréciés aux services diocésains.

Quelques propos jaillis librement

Les rencontres se terminaient par une invitation à un échange libre. Nous nous limitons ici aux principales interventions.

Plusieurs ont exprimé une insatisfaction au regard de leur pastorale paroissiale des personnes malades. « Avec la surcharge actuelle, si les malades ne sont pas en urgence, nous n’y pensons pas ». La relève, la formation et le soutien des bénévoles est une préoccupation de plus en plus présente.

Il existe dans très peu de paroisses un comité ou une personne qui porte le dossier de la pastorale des personnes malades. On reconnaît que si c’est l’affaire de tout le monde, ça risque de n’être l’affaire de personne. En même temps, il existe un grand désir d’y arriver, certains ont même des projets. Comment mettre les malades en contact avec la paroisse, pour qu’ils ne soient pas que des bénéficiaires de services, mais missionnaires à leur façon?

Comment apporter la « couleur chrétienne » dans le ressourcement des bénévoles, des proches aidants et des personnes en deuil, ainsi que dans la collaboration avec les services offerts par le réseau de la santé et les groupes communautaires?

La pastorale paroissiale des personnes malades est beaucoup une question de liens. Comment créer un tissu communautaire dans les nouvelles paroisses? Ne pourrait-il pas y avoir collaboration entre les paroisses et les sanctuaires qui existent dans le diocèse pour appuyer la pastorale des malades?

On voudrait mieux prendre soin des soignants professionnels qui sont membres de la communauté. Plusieurs s’engagent dans leur profession au nom de leur foi, même si cela est discret. La paroisse n’a-t elle pas une responsabilité à leur égard?

Une question se pose en regard des prêtres collaborateurs qui agissent seuls, sans liens avec l’équipe paroissiale: qu’adviendra-t-il lorsqu’ils cesseront d’assumer ce ministère? Il faudrait commencer par être proches des membres de notre équipe et de nos bénévoles qui vivent une maladie, un deuil ou qui sont proches aidants.

Conclusion

Toujours dans l’optique d’un Voir pré-requis à un Juger et un Agir, le rapport ne fait aucune proposition. Il est important de regarder d’abord longtemps ce portrait, personnellement et en équipe. Tout ce qui est rapporté ici ne s’applique évidemment pas à tous les milieux; il s’agit d’un portrait diocésain. Par contre, il est toujours bon de voir ce qui se fait ailleurs pour identifier l’originalité de notre propre milieu. Reprendre cet article en équipe peut fournir l’occasion de faire le point chez soi.

Il nous semble que ce portrait est plein de vie. La préoccupation des personnes malades existe dans nos paroisses. Elle est portée humblement par des personnes qui ont un charisme particulier. La pastorale paroissiale a le devoir de déceler ces charismes, les encourager et leur donner la possibilité de se déployer.

Finalement, il nous semble que cette pastorale doit se vivre, non comme un dossier à part, mais dans un ensemble. Elle peut même nourrir les recherches actuelles pour être encore plus en mission. La pastorale des personnes malades est elle aussi missionnaire. Je remercie toutes les personnes qui, individuellement ou en équipe, ont voulu me donner de leur temps pour cette collecte de données.