La passage du Pape en Égypte : des rapprochements significatifs

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, juin-juillet-août 2017

Par René Tessier

Le séjour du pape François en Égypte, les 28 et 29 avril, s’annonçait risqué. Il ne manquait pas de voix pour prédire qu’on pourrait attenter à sa personne. Mais la tournure des événements a montré que ce leader religieux sait tisser des liens et parler au peuple dans un langage qui le rejoint tout à fait.

Ce bref voyage avait pour thème : « Le pape de la paix dans une Égypte de paix ». François se rendait dans le pays à l’invitation du président Fatah Al-Sissi, du patriarche copte-orthodoxe Tawadros II, du patriarche copte-catholique Sidrak et du recteur de l’université islamique d’Al-Azhar, le cheikh el-Tayeb. Il aura réussi à nouer avec chacun un dialogue plus que cordial. Moins de trois semaines après les sanglants attentats dans deux églises chrétiennes, qui ont fait 45 morts et une centaine de blessés, il s’est adressé particulièrement aux chrétiens de la région pour les encourager. En même temps, il a su dénoncer sans ambages le terrorisme, islamiste ou autre, qui sévit là-bas. Tout indique qu’il a trouvé, tant chez les musulmans que chez les chrétiens, un public réceptif. La population égyptienne semble globalement bien lasse de la violence commanditée par les extrémistes.

Reconnaissance historique envers le peuple égyptien

François a opportunément rappelé que c’est en Égypte, jadis, que les fils de Jacob ont trouvé refuge au temps de la famine; c’est là aussi que la sainte Famille de Joseph, Marie et Jésus a fui pour échapper aux massacres décrétés par Hérode. Encore de nos jours, on y trouve pas moins de neuf millions de chrétiens (catholiques et orthodoxes) formant 10% de la population totale. Le Saint-Père a fait appel aux meilleurs sentiments du peuple égyptien : « Ensemble, redisons un ‘non’ fort et clair à toute forme de violence, de vengeance et de haine commise au nom de la religion et au nom de Dieu », at-il imploré lors de la Conférence internationale pour la paix organisée par l’université Al-Azhard, une des principales institutions de l’islam sunnite.

L’Évêque de Rome a d’ailleurs amorcé presque toutes ses interventions publiques avec la formule arabe « Al Salaam Aleikum » (La paix soit avec vous), déclenchant chaque fois une bonne salve d’applaudissements. Rencontrant les autorités égyptiennes, il a salué les efforts du président Al-Sissi pour combattre le terrorisme, tout en osant évoquer la révolution de la Place Tahir (en 2011), l’aspiration du peuple à « une Égypte où ne manquent à personne le pain, la liberté et la justice sociale ». Il a même cité la devise de la révolution de 1952 (qui a donné naissance à la République, bientôt présidée par Gamal Abdel Nasser): « La foi est pour Dieu, la patrie est pour tous ». François a insisté sur le fait que le seul extrémisme qui puisse plaire à Dieu reste celui de la charité. Tous ses interlocuteurs semblaient en accord avec lui.

 

L’Égypte a « une vocation de civilisation et d’alliance », a affirmé François à la Conférence internationale pour la paix. Il a souligné que dès l’Antiquité, « la lumière de la connaissance s’est hissée très haut, faisant germer un patrimoine culturel inestimable ». Il a ajouté que l’éducation devient « sagesse de vie quand elle peut faire jaillir de l’homme, en contact avec Celui qui le transcende et ce qui l’entoure, le meilleur de lui-même, en modelant une identité non repliée sur elle-même ».

Certains ont observé le contraste entre l’ampleur des services de sécurité déployés et les appels du Pape à la paix. C’est dans le stade de soccer de l’Armée de l’air égyptienne qu’il a célébré la messe, le samedi matin, devant 15 000 chrétiens assemblés. C’est sous la protection de centaines ― milliers? ―de militaires et policiers, dont plusieurs en civil, qu’il a recommandé: « Ne craignez pas d’ouvrir vos cœurs à la lumière du Christ ressuscité et laissez-le transformer votre incertitude en une force positive pour vous et les autres. N’ayez pas peur d’aimer tout le monde, amis et ennemis, car la force et le trésor des croyants résident dans l’amour! »

Une avancée œcuménique

Le Pape s’est aussi rendu au patriarcat copte orthodoxe, où l’attendait Tawadros II. Après un discours de chacun, les deux leaders ont signé une Déclaration commune, dont le point fort est l’annulation annoncée de la nécessité d’un second baptême pour un catholique devenant orthodoxe. En l’an 2000, saint Jean-Paul II, le seul prédécesseur de François qui ait lui aussi visité l’Égypte, en appelait déjà de « notre communion dans l’unique Seigneur Jésus Christ, dans l’unique Esprit Saint et dans l’unique baptême (…) réalité profonde et fondamentale ». Une première Déclaration commune des papes Pal VI et Shenouda III, en 1973, avait permis de certifier conjointement que le Christ était « Dieu parfait pour ce qui est de sa divinité et homme parfait pour ce qui est de son humanité ».

Le porte-parole des évêques catholiques du pays, le père Rafic Greiche, a souligné que la visite du pape François avait « revigoré le moral du peuple égyptien, particulièrement après les deux explosions du dimanche des Rameaux ». Il a aussi expliqué que sur la terre du Nil, on voit fréquemment des mariages mixtes, entre orthodoxes et catholiques. Désormais, donc, les deux Églises reconnaissent totalement le baptême conféré par l’autre.

Pour sa part, le théologien jésuite Samir Khalil Samir a relevé que la rencontre de François et du président Al-Sissi, « vécue de manière très positive » représente un encouragement important du fait que le général-président est peut-être « le seul qui puisse défendre les chrétiens contre l’État islamique », lui qui se veut un pieux musulman.

On peut espérer…

Même si quelques-uns doutent des intentions réelles des leaders musulmans à l’endroit de la minorité chrétienne, il est permis d’anticiper que ceux-ci feront davantage pour combattre l’influence des musulmans radicalisés et des islamistes. Cela exige évidemment que l’islam lui-même remette en question certaines parties de son enseignement et surtout des pratiques de ses membres.

Le pape François a pu rencontrer aussi des groupes de jeunes d’une école catholique ainsi que des séminaristes, prêtres, religieuses et religieux, pour les réconforter. Bien entendu, ce voyage avait été organisé avant que ne surviennent les derniers attentats terroristes mais, au lendemain de ces tristes événements, son passage tombait à pic. Les chrétiens d’Égypte et de tout le Moyen-Orient, eux, ont encore besoin du support de notre prière.