Jean Vanier 1928-2019

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, juillet-août 2019

Par Marthe Boudreau

Amie et bénévole de L’Arche L’Étoile

Depuis l’annonce du décès de Jean Vanier, le 7 mai dernier, on a souligné la perte d’un grand humaniste pour notre monde, le fondateur de L’Arche, oeuvre qui avait vu le jour à Trosly-Breuil en 1964. Pour plusieurs personnes, un saint de notre temps vient de mourir. Tout près de son foyer à Trosly, 800 personnes invitées et des milliers d’internautes ont assisté à une messe d’À-Dieu empreinte de simplicité et de recueillement.

 

Son héritage

L’Arche a commencé à trois personnes, comme le fondateur se plaisait à le souligner: Raphaël, Philippe et Jean. Aujourd’hui on compte 152 communautés dans 37 pays, sur cinq continents. L’Arche est toujours porteuse d’avenir : quelque 16 communautés sont en projet.

Cet héritage a une histoire de 54 ans. Aussi, dès 1968, naitra une communauté au Canada: Daybreak, près de Toronto. Au Québec, on dénombre pas moins de huit communautés: Amos, Gatineau, Beloeil, Montréal, Joliette, Trois-Rivières, St-Malachie et Québec. En 1974 et 1976, naîtront les communautés de St-Malachie et Québec. Dans la Capitale nationale, la communauté de L’Étoile compte quatre foyers (résidences) et un ventre de jour. Dans chacun des foyers, environ cinq personnes avec une déficience intellectuelle vivent avec des assistants au quotidien. Ensemble ils tentent de récréer une vie familiale. Par ailleurs, le Centre de jour fournit un répit bien mérité à des parents de personnes ayant un handicap intellectuel. Ces cinq lieux sont regroupés dans la Basse- Ville de Québec.

Au fil des ans et en parallèle avec L’Arche, Jean Vanier a cofondé Foi et Lumière avec Marie-Hélène Mathieu, en 1971 lors d’un pèlerinage à Lourdes. Ainsi on permettait à des familles de se soutenir entre elles, de partager leur vie comme parents d’enfants avec une déficience intellectuelle. À maintes reprises, Jean Vanier a prêché des  retraites au Canada. Ainsi sont nés des groupes de Foi et Partage où la prière et la Parole ont une place importante. Le groupe de Québec organise même, annuellement, une retraite populaire.

Auparavant, les personnes avec une déficience intellectuelle étaient synonymes de rejet, de faiblesse, de punition divine, de honte, de fragilité, de fardeau et de souffrances. Elles demeuraient des êtres assoiffés de bonheur, mais des murs les isolaient. On les gardait cachées, très souvent dans des institutions surpeuplées. En vivant avec Raphaël et Philippe, Jean Vanier découvre peu à peu que ces personnes ont une mission dans la société, dans l’Église. Elles nous font du bien, nous transforment, sont nos maîtres. Ce nouveau choix de vie implique de grands changements, l’affaissement d’immenses barrières.

 

Une véritable révolution…

Nous vivons dans un monde d’efficacité, de compétition. Les capacités intellectuelles ont la cote. Le fossé entre les riches et les pauvres ne cesse de s’élargir. De plus en plus, on parle de robotique et d’intelligence artificielle. Dans un monde de communication, on s’isole derrière des écrans. Donner de la place aux plus faibles et aux marginalisés est une véritable révolution. Notre monde n’a-t-il pas besoin d’être humanisé? Jean Vanier nous invite à regarder le monde autrement, à regarder le beau en chaque personne, si fragile soit-elle. « Aimons-nous les uns les autres… tels que nous sommes. » Il ose affirmer que « diriger, c’est servir la vie en s’effaçant ». Découvrir et vivre avec nos fragilités chamboule nos certitudes et nos désirs de pouvoir. Servir les pauvres prépare un avenir de paix.

L’auteur Frédéric Lenoir, dans la préface de Larmes de silence, se disait bouleversé par le témoignage, la simplicité et la vérité du propos de Jean Vanier. À maintes reprises, Jean Vanier intercède pour que nous changions le monde, un cœur à la fois. La personne avec une déficience intellectuelle est un chemin privilégié qui mène à Dieu.

 

L’importance de la relation

Entrer en relation, c’est rencontrer, c’est écouter, c’est comprendre, c’est nouer un lien de confiance. Les masques tombent pour faire place à la vérité. Avec patience et compassion se développent des liens d’amitié, sans changer l’autre, sans convertir l’autre. Le cri de la personne blessée exprime son désir profond d’entrer en relation. Aussi, dernièrement, une bénévole à L’Arche L’Étoile de Québec demandait à une personne accueillie qui s’était approchée d’elle: « Qu’est-ce que je peux faire pour toi? » La personne accueillie lui répond, avec une simplicité désarmante: « Je veux que tu me parles ». En d’autres mots: «   J’ai besoin d’entrer en relation avec toi ».

Ainsi se bâtit la communauté. « Si l’on souhaite abaisser les murs qui séparent les personnes, les groupes et les races, murs qui engendrent peurs et haines, il faut être ensemble (…) « La communauté donne sécurité et des frères et des sœurs qui acceptent de vivre la rencontre » nous dit Jean Vanier dans son livre Un cri se fait entendre.  Ainsi la relation bâtit peu à peu la communauté pleine d’humanité.

 

Une spiritualité ouverte

La vie et la priorité faite aux pauvres et aux exclus ont conduit L’Arche vers l’œcuménisme et l’interreligieux. Si Trosly et Cognac sont de tradition catholique, Daybreak nait en terre anglicane et la quatrième communauté s’installe à Bangalore (Inde), en lien avec l’hindouisme, le sikhisme et l’islam. Ces différences ont entraîné des difficultés. Comment aider chacun et chacune à respecter la spiritualité de l’autre sans blesser? Comment prier ensemble? Plusieurs questions ont surgi. Le processus a été long avant d’accueillir les besoins des uns et des autres et de voir émerger une certaine harmonie. Rappelons que chaque personne est aimée de Dieu et est appelée à grandir dans l’amour. Dieu se cache dans le cœur de l’être fragile et L’Arche en devient signe.

Jean Vanier a exprimé sa capacité de vivre avec des juifs et des musulmans par son amour pour Jésus. Dieu aime chaque personne sans regard de sa culture, de sa religion, de sa condition sociale.

 

Un trésor à découvrir

Dans un monde où l’on est souvent allergique à Dieu, à l’Église, où l’on a développé une quasi phobie des signes religieux, Jean Vanier était capable de nommer Jésus sans heurter, ni blesser qui que ce soit. Cet art, ce don, ce charisme demeure un secret, un trésor à découvrir. En vérité, avec tendresse, il nous ouvrait la voie à un chemin de Paix.

 

Et maintenant…

Nous sommes invités à poursuivre ce chemin de liberté et d’amour des plus petits, à ne pas trop formater la vie de communauté de L’Arche. Saurons-nous garder le souffle de Jean? Son audace? Son humilité à reconnaître ses fragilités ? À prioriser les relations et à partager les repas avec joie? À résister à la tentation de hiérarchiser les communautés? Saurons-nous nous inspirer de la prière de L’Arche: « Seigneur souris-nous dans le regard de tes pauvres ». Dans l’hommage du pape François, lors des obsèques, on retrouve ce vœu : « Je demande au Seigneur de protéger la grande et belle famille de L’Arche ».