François dans les marécages du sud-est asiatique

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, janvier-février 2018

Par René Tessier

Fin novembre, le pape François était au Myanmar (ou Birmanie) et au Bangladesh (autrefois le Pakistan oriental), pour un autre voyage à hauts risques. Plusieurs attendaient anxieusement ses paroles et ses gestes en faveur des Rohingyas, cette minorité musulmane persécutée au Myanmar; plus de 620 000 d’entre eux ont fui précipitamment ces derniers mois pour trouver refuge au Bengladesh voisin. Par ailleurs, le visiteur venu de Rome était convié à découvrir la naissance encore hésitante de la démocratie sur un territoire tenu en laisse par une junte militaire pendant plus d’un quart de siècle.

Les instances catholiques du Myanmar avaient fortement suggéré au Pape de ne pas prononcer le nom des Rohingyas pendant son passage au pays. Ceux-ci sont un groupe ethnique, de langue indo-européenne et de religion musulmane, qui était installé dans l’État d’Arakan, dans le sud-ouest de la Birmanie, depuis une centaine d’années. Ils ne sont pas reconnus comme entité distincte, ni par le gouvernement nouvellement installé à Naypyidaw ni par la population birmane, pour lesquels le bouddhisme fait partie intégrante de l’identité nationale. Depuis la mi-2016, des accrochages sporadiques dans l’Arakan ont entraîné une vive répression de l’armée birmane et chassé la majorité des 900 000 Rohingyas qui y habitaient. Les réfugiés s’entassent maintenant dans des camps de fortune du côté bengali de la frontière.

Ces exactions en grand nombre ne peuvent qu’ébranler quelque peu la perception, très répandue chez nous, que les bouddhistes seraient beaucoup moins violents que les adeptes d’autres traditions religieuses. Si le bouddhisme est par nature une philosophie avide de paix, tant intérieure qu’avec autrui, la majorité bouddhiste du Myanmar a montré une grande intolérance envers les minorités comme les Rohingyas; ce qui rappelle tristement les atrocités commises par des factions bouddhistes contre les Tamouls hindous au Sri Lanka, depuis 2009.

Des rencontres délicates

C’était la première fois qu’un pape se rendait en Birmanie. Dès les premières heures de son séjour, le Saint-Père a rencontré le chef de l’armée birmane, le général Min Aung Hlaing, à l’Archevêché de Yangon (autrefois Rangoon), naguère capitale du pays. Le général était accompagné de quatre militaires haut-gradés. Puis François s’est rendu à la pagode de Shwedagon, le plus prestigieux centre spirituel bouddhiste au pays.

Le lendemain, le Pape avait rendez-vous avec 17 leaders religieux birmans, bouddhistes, musulmans, hindous, juifs et chrétiens, de nouveau à l’Archevêché de Yangon. Il a alors plaidé pour « l’unité dans les différences ». Il a même exhorté ses interlocuteurs à « ne pas se laisser uniformiser par la colonisation des cultures ». Chacun des participants y a pris brièvement la parole.

Le même jour, dans la nouvelle capitale, François a rencontré les autorités birmanes, des représentants de la société civile et des membres du Corps diplomatique en poste au Myanmar. Là, il a été accueilli par la conseillère d’État et ministre des Affaires étrangères Aung San Suu Kyi, qui s’était déjà rendue deux fois au Vatican; celle-là même qui fut assignée à résidence pendant 20 ans, après avoir remporté les élections législatives de 1990. On se demande souvent pourquoi elle semble si insensible au sort des Rohingyas mais on ignore de quel pouvoir réel elle dispose face aux puissants militaires. Au sortir de cet échange, le Pape a tweeté: « Je souhaite que ma visite puisse embrasser toute la population du Myanmar et encourager la construction d’une société inclusive ». Dans son discours, il avait mentionné que « le peuple (birman) a beaucoup souffert et continue à souffrir à cause des conflits civils et des hostilités »; réitérant aussitôt que « le processus ardu de construction de la paix et de la réconciliation ne peut avancer qu’à travers l’engagement pour la justice et le respect des droits humains ». Il a encore précisé: « Dans le grand travail de réconciliation et d’intégration nationale, les communautés religieuses du Myanmar ont un rôle privilégié à jouer ». François s’est entretenu pendant 40 minutes en privé avec le moine bouddhiste Sitagu Sayadaw, qui passe pour encourager les massacres de musulmans par l’armée.

Au président Ktin Kyaw, qu’il a rencontré seul en présence d’Aung San Suu Kyi, le Souverain Pontife a offert un manuscrit de la Bibliothèque vaticane qui relate la vie de Bouddha en langue birmane. La conseillère d’État a alors déclaré: « Les paroles de Votre Sainteté, selon lesquelles les anciens prophètes voyaient la justice comme la base de toute paix véritable et durable, résonnent en nous ». Elle a évoqué rapidement « la situation au Rakhine (qui) a le plus capté l’attention du monde », signalant qu’il reste encore bien du chemin à parcourir mais que les Béatitudes du Christ sont une inspiration.

Avant de quitter le sol birman, François a célébré une messe avec les jeunes ― et quelques moins jeunes ― dans la cathédrale Saint Mary’s de Yangon. En ce 30 novembre, fête de l’apôtre saint André, il a invité les jeunes catholiques à cultiver l’intériorité et à porter dans le monde la miséricorde de Dieu. Il a ajouté: « N’ayez pas peur de mettre la pagaille, de poser des questions qui feront réfléchir! » À son départ de l’aéroport, il a été salué par un ministre délégué et par un orchestre de séminaristes.

Le Bangladesh, dernière étape émouvante

Apparemment, le pape François pouvait parler plus librement au Bangladesh. Dès son arrivée à ce qui fut d’abord le Pakistan oriental (jusqu’à son indépendance en 1971), il a déclaré qu’il fallait « impérativement et urgemment » trouver une solution à l’exode de population. Il a rencontré une délégation de réfugiés à Dhaka, la capitale du pays. Il a finalement décidé de désigner nommément les Rohingyas, dans le cadre d’une cérémonie de prière interreligieuse dans la cour de l’Archevêché; on sait que les autorités birmanes ont interdit cette appellation et les responsables chrétiens lui avaient affirmé craindre de graves représailles de l’armée du Myanmar. Il a réclamé de la communauté internationale « des mesures immédiates face à cette grave crise (…) pour résoudre les questions politiques qui ont conduit à ce déplacement massif de personnes », tout en demandant instamment que le Bengladesh reçoive davantage d’aide matérielle.

Il a salué l’action de ce pays, peuplé surtout de musulmans sunnites comme le sont les Rohingyas: « Au cours des derniers mois, l’esprit de générosité et de solidarité, signes caractéristiques de la société du Bengladesh, a été observé de manière très vive dans son élan humanitaire en faveur des réfugiés arrivés en masse de l’État de Rakhine… »

Après un entretien privé avec le président bangladeshi Abdul Hamid, François a écouté 16 Rohingyas lui conter l’un après l’autre, devant l’assemblée, leurs péripéties. C’est là qu’il a dit : « La présence de Dieu aujourd’hui s’appelle Rohingyas ». Pour ceux-ci, il a évoqué les origines du monde dans la Genèse pour faire valoir que nous sommes « tous créés à l’image et à la ressemblance de Dieu ». Il a demandé pardon pour tout le mal qui leur a été fait, les encourageant eux aussi à pardonner.

Par la suite, le Pape a ordonné 16 nouveaux prêtres en la cathédrale du pays. Le cardinal-archevêque Patrick D’Rozario l’a remercié en relevant : « Vous aimez le Bangladesh… votre amour a procuré de la joie au petit troupeau que sont les chrétiens ». Ceux-ci, majoritairement catholiques, ne constituent néanmoins que 0,5 % de la population du pays. L’Évêque de Rome a d’ailleurs souligné avant son départ l’unité des diverses confessions religieuses en faveur de la paix et des minorités persécutées, contre la haine et la violence. Cela ressemblait à un appel pour plus d’ouverture et d’entraide dans un contexte où l’intolérance sévit largement.

Chose certaine, ce voyage de François lui aura permis de s’approcher de ces Rohingyas dont il avait souvent déploré le pénible sort dans les derniers mois. Son passage aura aussi au moins soulevé la question de la tolérance religieuse. Il reste à voir jusqu’à quel point les belles paroles des uns et des autres se traduiront par des gestes concrets.