Entrevue avec Mgr Martin Laliberté – Missionnaires pour notre temps

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, janvier-février 2020

Propos recueillis par René Tessier (le 9 décembre dernier)

Q: Mgr Laliberté, bonjour. Félicitations pour votre « élection » à l’épiscopat. Si vous nous parliez de vous, d’abord : vous êtes originaire de la région mais vos engagements vous ont entraîné bien ailleurs au fil des ans?

R: (Sourire) Oui, en effet. De fait, je suis né et j’ai grandi dans la paroisse Sainte-Maria Goretti de Charlesbourg. J’avais neuf ans quand ma famille a déménagé un peu plus au nord, à Notre-Dame-des-Laurentides, une paroisse qui englobait déjà le Lac Beauport.

Q: L’église Sainte-Maria-Goretti a été fermée puis démolie il y a déjà quelques années. Sans devenir trop pessimiste, ne peut-on y voir un symbole de cette Église diocésaine, la nôtre, dont vous devenez l’un des principaux pasteurs?

R: Vous avez bien raison. Vous savez, j’ai même été l’un des tout premiers baptisés dans cette paroisse autrefois, mon baptême a même été célébré dans l’école puisque l’église n’était pas encore ouverte. La population était très jeune, le quartier en pleine expansion. Mais dans les dernières décennies, beaucoup de choses ont changé dans la société québécoise, le contexte de société dans lequel nous baignions encore à l’époque est à toute fin pratique disparu. Je suis donc appelé à exercer mon ministère épiscopal dans un contexte fort différent de celui de ma naissance.

Q: Mais vous en avez connus, des contextes différents. Vous n’êtes évidemment pas si vieux (bien plus jeune que la plupart d’entre nous, en fait) mais on peut vous qualifier de missionnaire expérimenté?

R: (Rire) Je suis bel et bien un prêtre qui était à la tête d’une société missionnaire. Je crois qu’il faut d’abord remonter à ma jeunesse, au sein d’une famille où la foi chrétienne comptait pour beaucoup ― mais aussi, je me dépêche de l’ajouter: une famille très engagée socialement. Chez nous, la foi signifiait une présence très régulière à l’église paroissiale tout autant que la participation et le soutien à des projets socio-communautaires. De plus, mes parents, mon frère, ma sœur et sœur et moi étions très intéressés au dialogue des cultures; ainsi, l’accueil de réfugiés « boat-people » autour des années 1979-80 nous avait tous mobilisés. La paroisse Notre-Dame-des-Laurentides a parrainé trois familles de réfugiés laotiens; c’était une entreprise collective mais mes parents, mon oncle et ma tante y étaient très impliqués. De plus, j’aimais beaucoup parcourir les revues missionnaires: celle des Missions-Étrangères (oui, déjà!) mais aussi celle des « Pères blancs » et celle des Missionnaires de l’immaculée-Conception, Le Précurseur. Ma mère elle-même avait aussi rêvé de se faire missionnaire mais il lui aurait fallu devenir religieuse et elle tenait à fonder une famille.

Q: On peut dire : heureusement! Autrement, vous ne seriez pas là, votre sœur et votre frère non plus…

R: (rire) En effet. Mais, vous savez, il ne s’est jamais agi de réaliser le rêve de ma mère par procuration, en quelque sorte. Non, c’est vraiment un projet que je caressais depuis longtemps et qui s’est affiné progressivement en moi.

Q: Parlons-en justement, si vous voulez, de votre vocation missionnaire. Elle vous a conduit à devenir supérieur général des prêtres des Missions-étrangères.

R: De fait, j’ai d’abord été missionnaire laïc. Je me sentais appelé au sacerdoce; au sortir de mon cours Collégial, je suis allé étudier une première année en théologie et en pédagogie (pour éventuellement enseigner) puis je suis entré au Grand Séminaire l’année suivante. Là, avec un prêtre accompagnateur, j’ai pu creuser un discernement. Moi qui avais cheminé avec l’Ordre franciscain séculier, comme tous ses jeunes membres, j’avais été envoyé en Haïti pour un stage de deux mois. Ironiquement, je crois j’étais plutôt ouvert aux autres cultures mais toujours en restant dans mon pays; le séjour à l’étranger me rebutait quelque peu. Mais là-bas, l’expérience m’a révélé bien des choses sur moi-même : ma capacité à entrer en contact avec d’autres, ma facilité pour les langues (j’ai appris rapidement le créole) … Conséquence inattendue : j’en ai conclu que mon appel n’était peut-être pas celui de prêtre diocésain mais plutôt de missionnaire. J’ai donc quitté le Grand Séminaire de Québec mais j’ai complété ma théologie. Puis je suis retourné en Haïti, comme missionnaire laïc, à la demande des Sœurs du Bon-Pasteur; j’ai enseigné pendant deux ans à leur petite école de Corail. Ça a vraiment changé toute ma vie.

Q: Se pourrait-il qu’il y ait là une véritable leçon pour nous qui sommes confrontés au défi de la mission ici? À savoir: ce qui nous paraît désinstallant ou dérangeant de prime abord peut finalement s’avérer, dans les faits, un important lieu de croissance?

R: Cette question que vous soulevez est très intéressante. Je pense aussi que mon parcours confirme un peu votre intuition. Poursuivons-le donc, puisque vous me l’avez demandé. À mon retour d’Haïti et en recherche d’emploi à Québec, on m’informe que la Société des Missions étrangères (SMÉ) était en quête d’un jeune animateur, dans la région, pour leur programme d’animation missionnaire. J’ai été embauché. En travaillant avec les prêtres de la SMÉ, j’ai croisé des prêtres heureux, de vrais missionnaires. Et l’appel à la prêtrise, qui s’était plus ou moins assoupi en moi, s’est vu réveillé à travers mes collaborations avec ces prêtres qui interpellaient simplement par ce qu’ils vivaient. Tout à coup, les deux dimensions, la prêtrise et la mission, que j’avais toujours considérées séparément, se rejoignaient parfaitement. J’ai donc été ordonné au presbytérat pour la SMÉ en octobre 1995. Trois mois plus tard, j’étais envoyé au Brésil. La SMÉ m’avait aussi envoyé faire une maîtrise en sciences de la mission à Ottawa.

Q: Peut-être encore un mot sur votre famille ? On sait que votre père Claude, diacre, a été notre économe diocésain de 2004 à 2016, lui qui était retraité de la Commission scolaire de Charlesbourg (directeur des finances) …

R: Mon frère Daniel a travaillé plusieurs années aux Services diocésains de Québec, pour l’éducation de la foi et la catéchèse. Il est maintenant directeur d’un institut théologique, au Luxembourg, dédié précisément à la catéchèse et à l’initiation chrétienne. C’est le plus vieux de nous trois. Ma sœur Isabelle a presque cinq ans de moins que moi. Tous les trois avons toujours été engagés, tant au plan social qu’ecclésial.

Q: Pour clore ce chapitre, il me faut vous demander comment vous avez réagi lorsque contacté par le nonce apostolique: « Le Saint-Père veut vous nommer évêque auxiliaire à Québec »?

R: (Sourire) C’est devenu comme une habitude pour les supérieurs successifs à la SMÉ de se faire proposer l’épiscopat. Comme j’étais assistant général, j’avais été nommé supérieur général pour succéder au supérieur qui venait d’être nommé évêque au Honduras. Alors, le matin où j’ai reçu le téléphone du Nonce apostolique (NDLR: le 2 décembre), j’amorçais une petite semaine qui s’annonçait tranquille (sourire). Je venais de m’entretenir avec quelqu’un qui demandait mon aide et je trouve le message de Mgr Bonazzi dans ma boîte vocale. Quand il m’a précisé la demande de l’Église, j’ai réfléchi assez vite: exposé comme je pouvais l’être dans ma fonction (on ne sait jamais…), j’avais intégré le principe de rester disponible pour tout service ecclésial. Donc, pourquoi ne pas accepter?

Q: Et, une fois que vous avez dit oui…?

R: Là, j’ai soudain commencé à être plus nerveux, après avoir raccroché. J’ai pensé soudain aux conséquences de mon acceptation. Dans un premier temps, il fallait voir à la transmission des dossiers à l’assistant général. Qu’adviendra-t-il de la suite? Il faut faire confiance à l’Esprit Saint, surtout que nous ne savons pas où il va nous conduire.

Q: Lors de votre présentation à la presse et au personnel diocésain, on a entendu plusieurs fois le mot « mission » qui revenait comme un leitmotiv ?

R: Le plus important, il me semble, c’est de ne jamais oublier que l’Église existe d’abord pour être au service de la mission. L’Église n’est pas le Royaume de Dieu, elle en est plutôt le laboratoire, en quelque sorte. Nous sommes conviés à expérimenter entre nous les prémisses du Royaume de Dieu, à en vivre pour pouvoir ensuite en devenir les témoins. Certes, il peut arriver que nos réformes organisationnelles prennent beaucoup de nos énergies mais ce ne peut être que pour mieux réaliser la mission. C’est pourquoi le pape François nous parle constamment d’une « Église en sortie ». Alors nous nous organisons, nous réorganisons, pour trouver ensemble comment mieux annoncer le Christ aujourd’hui. S’il s’agissait seulement de régler nos difficultés internes, ça n’en vaudrait pas la peine.

Q: Je présume qu’à ce propos, vous avez suivi les travaux du Synode sur l’Amazonie, l’automne dernier?

R: Vous savez, j’ai été curé dans la partie brésilienne du bassin amazonien. Les distances à parcourir, dans des conditions de déplacement difficiles, étaient énormes. L’un des enjeux de ce Synode et du Mois missionnaire extraordinaire, c’était de voir comment nous pourrions inventer de nouveaux ministères qui permettent aux laïques de prendre toute leur place dans la mission. Le thème du Mois missionnaire extraordinaire était : Baptisés et envoyés ». Notre baptême nous lance dans la mission.

Q: Et comment voyez-vous votre rôle d’évêque, dans ce contexte?

R: Pour moi, être évêque, c’est agir en successeur des apôtres, eux qui ont côtoyé le Christ et ont les premiers témoigné de sa Résurrection. Nous avons donc le mandat d’accompagner les personnes baptisées, de marcher avec elles, de les soutenir et les guider dans cette marche. Comme les apôtres, nous avons évidemment nous aussi à témoigner de la foi qui nous fait vivre. Quand ils ont eu à remplacer Judas, ils ont choisi un homme qui avait fait route avec eux depuis les débuts du ministère du Christ. Certes, il y a une dimension d’autorité attachée à la fonction mais rappelons-nous comment Jésus pouvait « faire autorité » ou « parler avec autorité »: pas par la contrainte mais par la pertinence de ce qu’il disait et la cohérence avec laquelle il portait une parole différente, venue du Père. Notre parole sera crédible seulement si on peut voir une totale harmonie entre ce que nous disons et nous faisons.

Q: Ce qui ne manque pas de nous faire penser à nouveau à des scandales embarrassants…

R: …d’autant plus que notre Église a longtemps prôné une morale sexuelle très sévère. De plus, nous proclamons, à bon droit, un Évangile d’amour; or quelques-uns d’entre nous s’en sont pris aux plus petits. La contradiction ne peut que choquer, c’est clair. La Parole du Christ constitue une Parole de vie.

Q: Vous me disiez tantôt qu’on peut apercevoir de nouvelles opportunités pour la mission dans le Québec actuel, malgré tout?

R: Le passage des générations peut induire une nouvelle donne. Nous avons une génération, celle des baby-boomers, qui a massivement rejeté l’Église, dans un contexte de révolution des mœurs, de renversement des valeurs. La génération suivante, la mienne (qu’on appelle la Génération X) a souvent hérité des allergies et des mauvais souvenirs de plusieurs de nos parents et grands-parents. Mais voici que, de plus en plus, se présente à nous une génération nouvelle : une grande ignorance religieuse, sans doute, mais une grande page blanche qu’il nous appartient de combler. La mission me paraît alors plus simple et ressemble à ce que j’ai connu au Brésil et en Haïti: nous partons de zéro ou presque mais nous n’avons pas à d’abord nous démener pour écarter tous les éléments négatifs qui obscurcissent le vrai visage de l’Église.

Q: L’actuelle recherche de sens, la quête de spiritualité très répandue, si souvent évoquées, peuvent-elles nous ouvrir une voie?

R: Oui, je crois. On parle beaucoup, autour de nous, de trouver un sens à la (sa) vie. C’est pourquoi il importe tant que nous formions une Église en sortie. Si nous sommes présents en divers lieux, nous allons y entendre les questions que se posent nos gens. Mais si nous restons trop entre nous, dans le confort de nos petits groupes ecclésiaux, nous pouvons rater systématiquement les interrogations et les démarches spirituelles de tant de nos contemporains.

Q: Avant terminer, pourriez-vous préciser en quoi consiste votre société missionnaire

R: La Société des Missions étrangères (SMÉ) est ce qu’on désigne en Église une société de vie apostolique. La nôtre est vouée à la mission internationale; au départ, elle l’était particulièrement pour l’évangélisation de la Chine; elle a été fondée par les évêques du Canada francophone en 1921. Ce n’est donc pas une communauté religieuse, où tous les biens seraient mis en commun. Mais nous promettons de vivre dans la simplicité et les prêtres parmi nous sont évidemment tenus au célibat. J’y suis arrivé en 1990, j’ai été ordonné au presbytérat en 1995 et suis parti pour le Brésil dès l’année suivante. Retour amusant, si on veut : moi qui suis membre de la SMÉ, fondée par les évêques québécois, voici que je deviens l’un d’entre eux aujourd’hui.

Q: La SMÉ s’apprêterait à célébrer son centenaire, si je comprends bien?

R: Oui, en 2021. Et nous conservons un lien particulier avec les Missionnaires de l’Immaculée-Conception, la première communauté missionnaire constituée au Canada. Leur fondatrice, Délia Tétreault, a beaucoup inspiré les évêques d’alors pour que naisse la SMÉ.

Q: Puisse-t-elle nous inspirer encore au 21e siècle! Merci pour vos réflexions, Mgr Laliberté.

R: Merci aussi à vous. À très bientôt!