Ensemble, relancés pour la mission

Par René Tessier

Nous étions près de 300 personnes, toutes mandatées pour une responsabilité pastorale, réunies, comme tous les deux ans, les 31 mai et 1er juin derniers, à l’Université Laval. La session de cette année, tout en reprenant à peu de choses près le thème et les principales intuitions des précédentes éditions, nous offrait quelque chose d’inédit. Comme le déclarait le cardinal Lacroix en fin de séance aux deux personnes-ressources : « Grâce à vous, nous savons désormais que c’est possible… »

ensemble-relances-missionQu’est-ce qui apparaît maintenant possible? Le rêve, la vision ou la destination? Ou, tout simplement, l’expérience d’une communauté chrétienne qui se renouvelle de l’intérieur avec une population importante sortie de son assoupissement religieux? Peut-être un peu de tout cela à la fois. Voyons voir…

Deux témoins, une vision

David Gréa, prêtre depuis l’an 2000, et Thierry Veyron Lacroix, laïc engagé, sont depuis cinq ans les deux principaux animateurs de la paroisse appelée « Confluence Sainte-Blandine » au centre-ville de Lyon, le siège primatial de l’Église catholique de France. À Sainte-Blandine, la fréquentation aux messes dominicales est passée de 150 à plus de 1000 personnes pendant cette seule période (2010-2016). Nos conférenciers n’insisteront guère sur cet aspect dans leurs exposés mais, sur l’internet et dans les médias français, David, en particulier, reconnaît s’être inspiré de Rick Warrren, pasteur états-unien de la plus énorme des megachurches d’Amérique du Nord, l’église Saddleback en Californie.

David résume ainsi la toute première question à se poser quand on arrive dans une nouvelle paroisse: « Quelle est la volonté de Dieu pour ce milieu? » La vision en découlera: rêver de ce que le Seigneur voit à l’horizon dans 15-20 ans. Les projets qui suivront devront s’accorder à cette vision, dégagée et reconnue à plusieurs.

Thierry raconte qu’à leur arrivée à Sainte-Blandine, ils ont découvert « une église délabrée, sale et à la mauvaise sonorité ». L’avantage d’un tel départ, c’est qu’il permettait de « créer du neuf sans entrave ». Il cite le livre Rebuilt1, de Michael White et Tom Corcoran (Pour la version française : Éditions Néhémie, 2015, 306 pages), qui fait valoir que nous-mêmes représentons souvent le premier obstacle à la croissance en refusant d’offrir un environnement favorable à celle-ci.

La vision ne peut que ressembler à celle qui a inspiré Moïse à faire sortir d’Égypte son peuple, à la demande de Yahvé. Encore aujourd’hui, notre mandat ne nous entraîne-t-il pas dans « une mission improbable – nous oserions traduire : inattendue, imprévisible – avec une peuple improbable »? Une vision commune assure que tous et toutes aillent dans la même direction; elle détermine aussi ce qu’on ne fera pas, pas nécessairement parce que ça déplaît mais parce qu’il faut coordonner les efforts et ne pas trop déborder au-delà de priorités déjà exigeantes en elles-mêmes.

La genèse de ce renouveau

Au début, nous confie David, « nous avons rêvé à hauteur d’hommes ». Ils étaient 14 à se questionner, autour d’une table. Depuis leurs engagements dans le catéchuménat, la liturgie et la fraternité, ils ont prié et échangé, avant de retenir, comme première de leurs priorités: la fraternité à bâtir. (Il semble qu’à travers tous les exemples, pas si nombreux, de paroisses renouvelées de l’intérieur, ce but de la fraternité ait été chaque fois mis de l’avant dès le départ.) Aussi Sainte-Blandine a-t-elle vu naître rapidement des repas communautaires, un accueil personnalisé beaucoup plus marqué à l’entrée de l’église, etc. Un des participants à la session, le diacre Arismendy Lozada, pasteur de la communauté catholique latino-américaine à Sainte-Foy, souligne de son côté que chez les siens aussi, la fraternité occupe un espace central dans la vie chrétienne.

Progressivement – mais assez rapidement à en croire le récit de nos deux témoins, cinq axes dits « essentiels » se sont esquissés au cœur du projet paroissial: d’abord la fraternité, bien entendu, puis la louange de Dieu et la prière, le service de l’Église, l’annonce de la Bonne Nouvelle et enfin la croissance spirituelle. Les paroissiens, avance David, « sont devenus adultes dans la foi »: ils n’ont plus à demander la permission avant de poser des gestes dans le prolongement de leur baptême.

L’élaboration de la vision s’accomplit en passant au crible ce qu’on veut réaliser. Toujours, un critère fondamental: faire la volonté de Dieu, par exemple en s’ouvrant résolument aux distants à Sainte-Blandine , et non ce dont on peut avoir le goût, ce qui conviendrait mieux à nos affects, etc. Les prophètes de la Bible n’ont-ils pas continuellement pointé du doigt ce qui était à éviter?  Après que notre assemblée ait formulé plusieurs questions à éclaircir, nos deux personnes-ressources vont oser une relecture de ce qu’ils ont alors commencé à esquisser devant nous.

Un processus qui exige de la souplesse

On pourrait croire que la vision a été déterminée une fois pour toutes, puisqu’on prend bien soin de ne pas s’en écarter. Or David reconnaît spontanément qu’à Lyon, elle a été réécrite une nouvelle fois pendant ces six dernières années. « C’est seulement après coup qu’on peut vraiment discerner à quel point on a vu juste ».

C’est que le discernement n’est pas toujours simple. Certes, il repose sur quelques critères évangéliques mais « souvent, on avance à tâtons ». De plus, les oppositions, les résistances rencontrées ici et là peuvent induire des remises en question, Attention, tout de même: « Ce n’est pas une seule personne qui va empêcher toute la communauté d’avancer! » Les écrans installés dans l’église Sainte-Blandine (semblables à ceux de notre basilique-cathédrale, avons-nous compris) ont provoqué une levée de boucliers temporaire. Le curé nous raconte aussi cette anecdote d’un vieux paroissien venu à la sacristie deux minutes avant la messe pour se décharger de son aigreur; David Gréa l’a aussitôt invité à « faire un choix immédiatement » entre rejoindre une nef d’église plus remplie que jamais ou se trouver définitivement un nouveau lieu de ressourcement spirituel.

En chemin, les animateurs de la communauté chrétienne ont mieux saisi que « la vision ne peut pas reposer d’abord sur nos charismes personnels » mais que, par ailleurs, il lui faut « être incarnée par des gens charismatiques ». La nuance est aussi subtile qu’élégante; on comprend qu’elle s’avère ardue à concrétiser dans le quotidien.

La fraternité si activement recherchée comporte elle aussi ses risques, à commencer par celui-ci: « être des frères (et sœurs) seulement entre nous ». La référence à la vision de base permet de refuser en chemin, fut-ce momentanément, des idées qui s’y accrochent moins naturellement, comme cette proposition reçue de tenir des déjeuners pour les SDF (les sans-abris). David ajoute que, par la suite, le projet de ces repas pour rassembler les itinérants autour de l’église paroissiale s’est matérialisé, car on était alors rendu « au temps favorable », à un moment où la paroisse pouvait s’y investir.

C’est dans une église paroissiale (HTB, Brompton) de Londres, la capitale britannique, que les rencontres-repas ALPHA ont vu le jour, avant de se répandre ensuite dans l’Église comme chez nos amis protestants. De faire remarquer le curé Gréa: « On peut très bien avoir plusieurs clochers, avec des formes diversifiées de liturgie, unis autour d’une vision ou à tout le moins d’un projet pastoral commun ».

Un travail d’équipe

Il faut non seulement se retrouver à plusieurs mais encore savoir travailler en équipe pour réaliser la vision. La présence de Thierry Veyron Lacroix aux côtés de son curé le rend manifeste. (Quoique plusieurs participants ont observé que le prêtre-vedette occupait beaucoup d’espace, ce qui contraignait son partenaire pourtant très débrouillard à restreindre passablement la longueur de ses interventions.)

C’est d’ailleurs avec l’aide précieuse de son épouse que Thierry a mis sur pied à Lyon la Maison des familles. Sa contribution importante à la mise en œuvre de la vision retenue pour Confluence Sainte-Blandine a probablement permis d’éviter « l’infantilisation des fidèles » à laquelle on a assisté trop souvent ailleurs. L’implication de Thierry a été le principal vecteur de sa formation pastorale. Lui qui était déjà ingénieur et professionnel en matière de gestion et de management est devenu aussi conseiller spirituel pour deux équipes d’entrepreneurs.

Quand David, nouvellement affecté à Sainte-Blandine, s’est présenté à la communauté chrétienne, il lui a demandé: « Qu’est-ce que vous attendez de moi, exactement? » Après qu’on lui ait indiqué de se consacrer en priorité à la préparation de ses homélies, à la présidence des célébrations sacramentelles ainsi qu’à l’écoute et l’accueil des personnes, il a appris, au fil du temps, à se rendre disponible d’abord pour celles qui s’engagent activement. « Moins j’en fais et plus je suis heureux », nous confesse-t-il. Par ailleurs, David se fait très présent dans l’espace public et médiatique français, comme le confirme une investigation rapide sur l’internet.

Thierry déplore d’ailleurs l’épuisement de tant de prêtres « accaparés de fait par d’autres tâches que celles du ministère presbytéral ». Il évoque ce passage de l’Exode (18, 21-23) dans lequel Jethro conseille à Moïse de recruter des hommes fiables qui jugeront de toutes les affaires moins importantes pour que lui se réserve seulement les décisions capitales. David le confirme : « Pour moi, c’est merveilleux d’être ainsi soulagé. Après tout, c’est la mission de Dieu avant d’être la mienne. »

Cependant, ne l’oublions pas, « la paroisse appartient d’abord aux fidèles baptisés ». On a trop vu, même si ce peut être dans une minorité de cas, des prêtres qui voulaient tout changer peu après leur arrivée.

Des pistes issues d’une expérience pertinente

Il faut reconnaître une belle qualité à nos deux témoins: contrairement à ce qu’on voit quelquefois dans nos réunions pastorales, ils s’efforcent vraiment de répondre aux questions posées, même si elles se présentent en vrac; même si David peine davantage que son collègue à trouver le mot juste, le terme approprié, et doit recourir ici et là à un vocabulaire plus approximatif…

« Est-ce que la paroisse est fraternelle? » demeure la première question, la plus centrale aux yeux de nos Lyonnais. Ceci établi, précise Thierry : « Le péché existe aussi dans l’Évangile, il peut même arriver qu’en équipe pastorale, nous nous fassions du mal ». Il s’agit alors de dégonfler la plaie: « Une fois, pendant la prière, une personne a demandé pardon et aussitôt, cela a suscité toute une réaction en chaîne ». Autrement dit, toute équipe est appelée à honorer à l’occasion le principe de la correction fraternelle, énoncé en Matthieu 18. David – notre cousin français, pas le roi d’Israël dans l’Ancien Testament – nous déclare: « Mon péché, je ne le vois pas, puisque ce n’est pas mon péché ». Et d’ajouter, en nous référant à la Lettre de Paul aux Romains (12-13): « L’amour, ça ne consiste pas qu’en des sucreries ».

Nous croyons tous au service mais les questions de la salle soulèvent la difficulté, à la longue, de voir nos actions définies constamment par les besoins des autres. Réponse de Thierry : « Avant tout, le service doit représenter une joie. Si tu en as marre, peut-être vaut-il mieux aller faire autre chose. Le service se vit aussi comme un chemin de croissance personnelle et spirituelle. » Ce qui n’empêche pas, réitère notre ingénieur, qu’on appelle les uns et les autres à des services particuliers en fonction de leurs compétences individuelles. Il importe en somme, que chacun-e « soit vraiment à sa place ».

photo4En 2011, mentionne David, « les coffres de la paroisse étaient vides, il nous a fallu trouver des experts et des mécènes ». Le curé ajoute une préoccupation constante pour ses équipiers et lui : que les bénévoles ne s’épuisent pas dans leurs taches. « Nous les retenons seulement les mercredis soirs, le reste de leur semaine demeure libre. » De plus, les divers lieux d’engagement ne sont pas a priori « des cases à remplir ». Ainsi, au début de l’expérience, la paroisse manquait vraiment de catéchistes; ses responsables ont décidé d’un moratoire sur l’initiation chrétienne, le temps que se présentent des adultes désireux de s’y mettre. Après tout, « c’est Dieu qui envoie les ouvriers pour sa mission ». Comme les parents tenaient tout de même au catéchisme, la paroisse a regroupé parents et enfants le dimanche matin, ce qui a favorisé l’éclosion de nouvelles vocations. « Des couples ont aussi demandé les sacrements pour eux-mêmes. »

Dans cette optique, une balise précieuse pour le fonctionnement: « Toute personne en place dans un service se cherche déjà un ou une successeur-e. En inviter d’autres qui en seront heureux, c’est déjà de la charité. »

Quand tout baigne dans l’huile ou presque, des accrocs imprévisibles peuvent se glisser dans la machine. « À un moment donné, chacun était devenu un peu jaloux de son service. Nous avons organisé une cérémonie de prière qui intégrait la démission symbolique de tous les responsables (démission déposée sur l’autel) pour ensuite décider à nouveau de nous inscrire au service de la vision commune. » Une vision comme celle que Jésus recommande à ses disciples quand il les envoie en mission (Luc 10, 1-11). 

Et la suite ?

Le directeur du Service des ressources humaines, le chanoine Alain pouliot, évoquait en conclusion le souhait exprimé par plusieurs personnes: « On en voudrait plus »; en leur répondant: « C’était justement notre but de vous mettre ainsi en appétit ». Manière de dire que la continuation relevait essentiellement de nous, tout en sachant que bien d’autres formations nous seront offertes avant longtemps. Déjà, le lancement de l’année pastorale à venir, le 14 septembre, devrait nous propulser plus avant. Pour l’instant, nos personnes-ressources se sont vu remettre du sirop d’érable et un exemplaire de la bande dessinée Paul à Québec, de Michel Rabagliati (Pastorale-Québec, en novembre 2015, commentait le film issu de cette BD).

En fin de match, le cardinal Gérald C. Lacroix échangeait avec David Gréa, lui affirmant: « Nous sommes convaincus depuis longtemps de l’opportunité d’une animation paroissiale comme celle proposée, mais, vous, vous avez réussi à la vivre; ce faisant, vous nous prouvez que c’est concrètement possible. » L’Archevêque de Québec relève l’éternelle difficulté, au moins depuis l’Évangile, de faire du neuf à partir du vieux, sachant qu’il faut alors une certaine audace. Et on ne se surprendra pas qu’il apprécie vivement l’idée d’aller ensemble, à plusieurs, dans la même direction. Après tout, « l’Église, c’est d’abord une réalité à vivre, bien plus que des tas de choses à faire ».

Une fois complétés tous les regroupements en communions de communautés auxquels nous nous sommes attaqués à Québec, qu’adviendra-t-il? Notre énoncé de mission diocésaine se lit comme suit: « Renouveler notre rencontre personnelle et communautaire avec Jésus Christ pour former des communautés de disciples-missionnaires ». L’espoir du cardinal Lacroix, c’est que nous pourrons nous dédier totalement à cette mission une fois terminée la présente étape des réaménagements, alors que nous formons déjà des leaders.

Ce qui meurt et ce qui naît peut-il augurer d’une nouvelle épopée missionnaire, comme celle des grandes figures venues fonder la Nouvelle-France? David suggère: « C’est quand on est le plus vulnérable que Dieu agit à travers nous ». Le cardinal Lacroix estime que nous prions davantage et recevons régulièrement la Parole de Dieu. Il a rapporté du dernier Synode des évêques une anecdote, alors qu’il a été élu animateur d’un groupe de travail formé de 25 francophones : « Notre groupe fort disparate devant échanger durant 40 heures; à la messe, j’ai eu l’idée d’inviter chacun à partager quelque chose de sa propre histoire familiale et cela a enclenché un échange aussi riche qu’ouvert, nous offrant une expérience d’Église exceptionnelle. »

Après avoir remercié chaleureusement David et Thierry, ainsi que toutes les personnes ayant contribué au succès de ces deux journées, l’Archevêque de Québec nous a demandé : « En quoi vous sentez-vous interpellés personnellement? ». Plus tôt, pendant son entretien avec David, il s’était retourné vers l’assemblée en nous signifiant : « Nous savons maintenant que c’est possible, il ne tient qu’à nous d’y parvenir à notre tour ». Cette invitation en forme de défi a coloré l’action de grâces qui a couronné ces deux journées, pour lesquelles l’évaluation écrite des participants était marquée au coin de l’enthousiasme.

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