Enfin l’Église croît !

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, septembre 2019

Une réflexion de Réjean Bernier

735 heureux invités À la table du Cardinal. Moisson abondante de 260 000$. Cette 5e édition, tenue le 16 mai dernier, a brièvement fait la manchette dans l’espace médiatique. Enfin, bonne nouvelle pour l’Église catholique ! On applaudit avec raison ce succès annuel, mais peut-il inspirer à longueur d’année l’Église dans son rapport au monde ?

L’événement-bénéfice ne cesse de croître en popularité. Il confond les refrains connus de la décroissance d’une Église maintenant en périphérie, en marge du monde. Pourtant, l’élite bien en vue du monde des affaires, de la politique et des corporations s’associe publiquement à l’Église catholique pour cet événement. Elle contribue même généreusement à sa campagne de financement. Pourquoi ? Dans un contexte où l’Église ne jouit pas d’un capital de sympathie et où la laïcité apparait désormais comme la nouvelle religion, il y a de quoi s’étonner !

 

Pour vous, qui suis-je ?

Cette élite et l’Église poursuivent pourtant des missions distinctes. Cependant, À la table du Cardinal, elles partagent un même espace de parole, un même repas, une même soirée. Elles se découvrent des réalités communes. Chacune de ces personnes se voit fréquemment sollicitée pour des aides financières. Chacune cherche à bâtir et à développer. Pour l’une, il s’agit d’édifices et d’entreprises; pour l’autre, il s’agit du Royaume! Cet agréable face à face devient parfois cœur à cœur d’où naissent des alliances nouvelles. Les préjugés, s’ils existent, tombent. Des visages apparaissent, des noms se gravent. D’étrangers, ils deviennent solidaires, parfois partenaires.

Moins familiers avec l’Église, certains invités distinguent son engagement empreint d’amour pour les personnes vulnérables. Ils désirent encourager cet élan d’humanité. Les donateurs pour cet événement-bénéfice ne sont certes pas tous de grands dévots, mais souvent de grands dévoués pour diverses causes. Ils ne joignent peut-être pas les mains pour prier, mais les tendent pour donner. La moisson étant abondante, tous les ouvriers sont bienvenus pour améliorer la condition humaine. À cet égard, le Dieu des chrétiens et les athées croient en l’humain.

 

Sommes-nous présence réelle avec les gens qui ne croient pas comme nous?

L’Église, hors de ses sentiers battus

« Allez, dans la paix du Christ » signifie certes que la messe se termine, mais ce verbe à l’impératif marque l’envoi en mission. La pratique religieuse dans le trafic commence! Voilà l’expérience vécue au Centre des Congrès. Rarement bienvenue dans les débats sociaux, l’Église peine à s’adresser hors des réseaux ecclésiaux. Malgré les exhortations à la nouvelle évangélisation ou à devenir disciples-missionnaires, des chrétiens se résignent: « Restons ‘entre nous’, car il se fait trop tard. » Toutefois, un ‘autre nous’ avec le monde semble possible. Jacques Tanguay, président d’honneur de l’événement, l’a souligné en évoquant l’engagement du Cardinal Lacroix: « Vous êtes une personne extraordinaire pour rapprocher la communauté de votre Église. » Sans profession de foi explicite, il était solidaire de cœur et d’esprit avec l’Église du Cardinal.

Hors de la terre connue et plutôt désertée des églises, voilà l’Église en sortie dans un univers visiblement inhabituel: cols romains et cols blancs, PDG et chanoines, religieuses avec ou sans voile, dames chiquement vêtues, les évêques anglican et catholique, etc. Tout ce beau monde se présente: « Me voici ». Cette terre s’avère promise en bénéfices; mais d’abord en rencontres, première richesse de ce rendez-vous. Selon François, la charité ne crée pas l’uniformité, mais la communion.

 

Sommes-nous Église hors des églises?

Venez, voyez et goûtez !

Par le marketing, les grandes compagnies fidélisent leur clientèle. Quant À la table du Cardinal, en cinq ans le nombre de fidèles a plus que doublé et les fonds amassés plus que triplé. Imaginez ce scénario dans les paroisses…

Pour croître ainsi, les invités des premières éditions ont invité leurs semblables. Ceux-ci sont venus, ils ont vu et ont désiré revenir. Aux célébrations d’Église, parfois des gens viennent, voient… et ne reviennent plus. Leur première impression deviendra leur dernière. Il y avait si peu à voir, à vivre et peut-être trop à écouter. En Église, nous aimons beaucoup parler de Dieu. Les gens se lassent… Jésus n’affirme pas « Venez et écoutez », mais « Venez et voyez ! » Yvon Deschamps insistait: « On veut pas l’sawoir, on veut l’woir! ».

Les invités connaissent les paroles de l’Église sur l’entraide et la miséricorde. À la table du Cardinal, ils découvrent une Église qui passe aux actes, supportant financièrement plus de 60 œuvres. Celles-ci encouragent un développement humain intégral de la personne prôné par François. Reprenant une formule de Paul VI, il précise qu’il s’agit du développement « de tout homme et de tout l’homme ».[1]

La misère ainsi soulagée touche le cœur des invités: « Que vos œuvres sont belles! » Pas étonnant qu’ils applaudissent spontanément la vidéo présentant le magnifique travail du centre de jour L’Arche L’Étoile. Le naturel des personnes handicapées les a attendris. On savait l’Église habituée de quêter, mais peut-être ignorait-on ce qu’elle offrait d’unique, en dehors du culte.

À la table du Cardinal, tout parait beau pour les yeux, bon pour le cœur (et l’estomac!) et bien pour le salut du monde. Arrivés endimanchés un jeudi soir, ils repartent corps, cœur et esprit rassasiés.

 

Comment rendons-nous l’Évangile visible et savoureux?

De l’urgence au temps (con)sacré

La recette gagnante de l’événement n’a rien de révolutionnaire. Avant de passer À la table du Cardinal, une santé et des petites bouchées favorisent les rencontres. La parole partagée rend les invités moins étrangers les uns aux autres. On sait prendre le temps, comme Lui. Cela confond le subtil sentiment d’urgence ambiant dans notre monde; sentiment qui contamine aussi les pratiques en Église. Pensons aux ordres du jour remplis et aux programmes condensés préparatoires aux sacrements. Pas étonnant que les artisans pastoraux paraissent essoufflés.

Jésus surprend dans son rapport au temps. Il n’arrête pas de s’arrêter pour rencontrer les gens. En fait, plus il s’arrête, plus l’Évangile s’écrit. Apparemment aucun programme efficace. En mai dernier, François rappelait: « Les personnes avant les programmes! » Cette fécondité confond nos réflexes d’efficacité.

Aujourd’hui, tant de gens souffrent puisque personne n’a de temps à leur consacrer. Certains doivent payer pour se sentir écouté… Quand l’Église consacre du temps aux personnes, la voilà, plus que jamais, prophète dans le monde.

 

Malgré nos choses à faire, à qui consacrons-nous vraiment du temps?

Voici que je fais toutes choses nouvelles !

Les gens croient l’Église vouée à préserver de vieilles traditions. À la table du Cardinal, la hausse constante du taux d’intérêt en laisse plutôt entrevoir une nouvelle. Une touche de nouveauté teinte chacune des éditions: « Quelle surprise originale meublera la soirée? », « Quelle œuvre d’Église sera présentée sur vidéo? », etc.

Oui, l’Église est capable de nouveautés, notamment à travers le visage qu’elle présente. Celui de François adressant un message personnalisé sur vidéo a surpris les convives; un silence religieux régnait au Centre des Congrès. Celui d’un séminariste musicien rock’n’roll ou d’un cardinal comédien à ses heures ont également étonné. Préjugés et clichés ambiants sont confondus. D’ailleurs, toutes les rencontres de cette soirée permettent à l’Église d’avoir dorénavant plusieurs visages sympathiques.

Les bonnes causes étant nombreuses, les soupers bénéfices se multiplient. Cependant, un esprit particulier distingue la table du Cardinal des autres événements philanthropiques. Une bénédiction introduit au repas. Il y a tant à bénir quand le beau, le bon et le bien se donnent la main. Quand tant d’invités provenant d’horizons si différents s’allient afin d’améliorer le sort du monde… de Québec. De plus, à d’autres soupers bénéfices, on procède au tirage de prix luxueux. À la table du Cardinal, huit personnes gagnent un souper à l’archevêché. Mgr Lacroix précise: « Je vous invite chez-moi ! » Du jamais entendu ailleurs. Rappelons-nous: l’Église est née autour d’une table…

En Église, la nouveauté ne s’avère pas d’abord le fruit du marketing, mais de l’Esprit. Avec tant de choses à faire et à maintenir, les artisans pastoraux goûtent peu la joie de la créativité.

 

À quand remonte notre dernière création nouvelle?

Joyeux, les invités À la table du Cardinal

Les gestionnaires aiment distribuer leur carte d’affaires. Les artisans pastoraux ont peut-être laissé autrement leur marque: « La carte d’identité du chrétien, c’est la joie [2]» affirme le pape François. Difficile d’ignorer la bonne humeur du Cardinal dans le succès de cette initiative. Elle a pu inciter les gens d’affaires à s’allier à sa table. Sa joie teintée d’humour colore l’événement par ses réparties savoureuses et sa complicité avec l’animateur Pierre Jobin.

Cette joie semble prophétique dans un monde paraissant désenchanté et morose. En Église, on parle beaucoup de joie, mais celle que ses ouvriers rayonnent parle davantage. On ne peut fabriquer cette joie. À la table du Cardinal, elle jaillit aussi des rencontres et de l’émerveillement devant les œuvres présentées. En quittant, les joyeux invités l’attestent: « Quelle joie ce fut de vous connaitre! »

François a beau faire mentir l’expression: « Sérieux comme un pape »; plusieurs perçoivent encore l’Église austère, sévère et même moribonde. Un jour, on dira: « Joyeux comme un pape! »

 

Notre foi rime-t-elle avec joie?

Comme Lui, savoir d’abord marcher avec les gens…

Jadis, l’Église pensait bien faire en saupoudrant généreusement son sel un peu partout. Saturée, la société a développé une hypertension religieuse! L’Église sait toujours bien dresser la table. Mais à quoi bon si elle ne rassemble plus? Peut-être doit-elle (ré)apprendre à marcher d’abord avec les gens, sans chercher à les conduire. Comme Lui. Les écouter. Les connaître. Les aimer. Aventure risquée: « Un jour quelqu’un te conduira là où tu ne veux pas aller…[3]» Mais en marche, l’Église risque moins de s’affadir.

Le Seigneur prépare la table, mais aussi le chemin. En fait, Lui-même est chemin. Et nous met en chemin. Quand chrétiens et non-chrétiens marchent ensemble, un langage commun s’établit. Ils apprennent à regarder dans la même direction, en s’enrichissant des points de vue de l’autre.

Selon Vatican II, l’Eucharistie est source et sommet de toute la vie chrétienne. Tout un chemin ― parfois un long cheminement ― semble nécessaire pour nous y conduire. Affamés de sources et de sommets, croyants et non-croyants empruntent le chemin de Compostelle. Quel chemin d’humanisation! Chacun choisit son point de départ. De tous les âges, de toutes les nationalités, de toutes les conditions et de toutes les langues, ces frères et sœurs en humanité partagent le chemin, mais inévitablement la parole, puis le repas. En convergeant vers un sanctuaire plus ou moins connu, des alliances se tissent. Pour François: « L’Évangile nous enseigne qu’on n’aborde pas les questions avec une recette toute prête et que la foi n’est pas une feuille de route, mais un « Chemin » (Ac 9,2) à parcourir ensemble, toujours ensemble, dans un esprit de confiance.[4]»

Plutôt qu’entraîner les autres à leur point de départ, les artisans pastoraux pourraient identifier ceux des gens qu’ils rencontrent.

Bien des chemins conduisent aux tables, à la Table… Le 16 mai dernier, celle du Cardinal constituera peut-être un point de départ ― ou de retour ― pour certains invités. Qui sait ?

Si la foi est un chemin: « Allons! »

[1] 4 avril 2017

[2] 23 mai 2016

[3] Jn 21, 18

[4] 23 mai 2019