Dessine-moi un personnage biblique : « Conduisez-nous à votre chef… »

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, septembre 2018

Par Alain Faucher, prêtre

Au moment où vous lisez ces lignes, le Québec est plongé dans un rituel indispensable, à la fois très sérieux et loufoque sous certains aspects. Nous vivons la première campagne électorale dont la date, le 1er octobre, a été annoncée depuis des années. L’absence de suspense quant à la date du scrutin n’enlève rien à l’importance de la question de fond. Qui est la personne la plus compétente pour diriger notre entité administrativo-politico-économico-identitaire? Qui élirons-nous comme chef du Québec?

Les communications stratégiques des trop nombreux partis politiques visent, depuis des mois, voire des années, à nous éblouir, à nous séduire. Et surtout, surtout à nous convaincre d’aller voter pour telle ou telle personne, candidate à la chefferie étatique par députés interposés. Nous avons beau jouer les dédaigneux, ces élections ont une importance vitale pour la suite de notre monde. La situation au sud de nos frontières nous le rappelle chaque jour : des dirigeants mal assortis peuvent intoxiquer la vie de leurs commettants…

Les balourdises de l’actualité mondiale, ces dernières semaines, me renvoient à une scène-type des films américains de science-fiction. Des extra-terrestres posent une question naïve: « Pouvez-vous nous conduire à votre chef? » Comme les visiteurs verdâtres ont toujours la bonne idée hollywoodienne d’atterrir aux USA, ces pauvres extraterrestres se retrouveraient face à face avec un certain personnage à la tignasse orange… Tout ce voyage intergalactique pour se retrouver nez à nez avec ZE DONALD?  Spleen intersidéral et massacre total garantis!

Les leaderships parfois chaotiques que nous endurons aujourd’hui peuvent entrer en résonnance ou en dissonance avec une foule de données bibliques. Certes, ces épisodes bibliques glanés ici et là ne fournissent pas un traité d’économie, de gouvernance ou de science politique. Ces épisodes bibliques sont par contre fort utiles pour alimenter nos réflexions d’ici l’élection… et même nos discours homilétiques. Même si les transpositions directes de la Bible à notre univers géopolitique sont rarement valides. Malgré les différences de contexte, certains passages bibliques peuvent au moins alléger nos rides d’électeurs et d’électrices consciencieux et impliqués…

Leadership, management et compagnie

Voici donc, sans souci aucun d’exhaustivité, quelques confettis bibliques « politiques ». Leurs personnages peuvent nous aider à observer les discussions sérieuses de la scène électorale actuelle.

Premier cas… économique : Abraham n’est pas seulement un personnage âgé qui se reproduit par miracle. C’est d’abord un homme bien nanti, soucieux de la prospérité de son clan. Il agit en chef de guerre centré sur les personnes (Genèse 14) et réussit des représailles au bénéfice de son clan. Il est actif dans la gestion des ressources en eau (Genèse 21, 22-32). Le père des croyants aurait fait un bon candidat à nos élections, car c’est un retraité encore vert, et pas seulement dans l’intimité de sa tente!

Parlons maintenant de leadership. Se comporter en chef n’exige pas de tout faire soi-même. Tous les MBA du monde entier concordent avec ce constat d’expérience de la Bible. On raconte en Exode 18, 13-26 qu’au sortir d’Égypte, Moïse croulait sous les demandes d’arbitrage du peuple nouvellement libéré d’Égypte. Cela l’occupait du matin au soir. Le beau-père de Moïse, solide organisateur politique, lui déclare sur un ton peu diplomate: « Ta façon de faire n’est pas la bonne ». La délégation est une meilleure méthode! Moïse administre désormais la justice par personnes compétentes interposées. Cette histoire biblique de beau-père (!) démontre qu’on a beau être fait fort, il faut surtout s’organiser pour durer.

Un peu de science militaire, maintenant. Le Livre des Juges est intarissable sur le sujet. Pensons à ce brave Gédéon qui gère, en Juges 7, 1-8, un étrange problème de recrutement. Il doit choisir parmi 22 000 recrues! Dieu lui souffle à l’oreille un stratagème tout simple : choisir des candidats qui utilisent la technique la plus simple pour s’abreuver rapidement. La guerre n’est pas le moment pour savourer un café latte-cannelle-orange! Heureusement pour Gédéon, des volontaires ne prennent même pas le temps de s’agenouiller pour boire au point d’eau; ils se contentent de laper l’eau dans leur main. Ces hommes simples ne seront pas étouffés par la vanité si Dieu leur donne la victoire. Espérons que notre prochain PM n’aura pas à gérer des situations tendues comme Gédéon…

Ah oui, j’oubliais. L’armée, c’est le domaine fédéral… Ce qui ne dispense pas le prochain premier ministre de se comporter comme une femme ou un homme d’État. Comme surent le faire David et Salomon, propulsés chefs d’État d’une grosse beannerie : Jérusalem et son micro-pays… On règne sur le royaume qu’on a. Le saint roi David a osé utiliser son abominable droit de cuissage. Et Salomon ne s’est pas limité, dans ses relations internationales, aux énigmes de la reine de Saba… Bill Clinton avant son temps?

Taxes et prières

Comme vous pouvez le constater, nous avons beaucoup de facilité à aligner les passages « politiques » croustillants de la Bible… et nous n’avons pas encore visité le Nouveau Testament! On pense alors au conflit entre Jean-Baptiste et le roi régnant, Hérode. Des discussions sur la validité des relations matrimoniales du roi font littéralement perdre la tête au prophète… Moins tranchants sont les propos de Jésus pour ou contre les impôts payés avec des monnaies frappées par l’envahisseur romain (Luc 20, 19-26). La souplesse de Jésus relativise certaines interprétations uniquement politiques des évangiles, actuellement à la mode. Les tensions politiques trouvent un écho beaucoup plus fort dans l’Apocalypse. Le dernier livre de la Bible met en scène les forces gargantuesques qui donnent naissance au monde nouveau rêvé par Dieu. Un horizon infiniment plus large que celui des Actes des Apôtres, où foisonnent les personnes impliquées dans la gouvernance romaine. Leur respect des conventions politiques permet à Paul d’aboutir à Rome…

Un autre ingrédient politique du Nouveau Testament mériterait une discussion approfondie. Il s’agit de la demande de prière qui inclut les gouvernants : « J’encourage, avant tout, à faire des demandes, des prières, des intercessions et des actions de grâce pour tous les hommes, pour les chefs d’État et tous ceux qui exercent l’autorité, afin que nous puissions mener notre vie dans la tranquillité et le calme, en toute piété et dignité.  Cette prière est bonne et agréable à Dieu notre Sauveur… »  (1 Timothée 2, 1-3). On prend pour acquis que le système en place est digne de maintien : il peut inclure croyantes et croyants.

Notre privilège

L’époque biblique n’avait pas en main le levier démocratique requis pour mettre un terme à un règne toxique. Nous avons ce privilège récurrent de modifier la brochette de personnalités disponibles pour atterrir dans les sièges ministériels (là où se nouent les « vraies affaires »!). La contrepartie de notre pouvoir d’électeur, c’est la dictature de la majorité. Mes désirs et mes élans ne sont pas les seuls pris en compte dans le choix collectif; ils s’additionnent à des millions d’autres. Avec, au final, une situation paradoxale : vais-je avoir le goût de respecter la consigne de l’apôtre et de prier pour le succès des initiatives de tel ou tel dirigeant… qui me tombe sur les rognons?

« Conduisez-nous à votre chef… » La Bible ne nous fournit pas d’algorithme d’intelligence artificielle pour élire le personnage le plus apte, le plus compétent et le plus rassurant pour le Québec. Par contre, plusieurs personnages de la Bible sont propulsés dans des situations de leadership positif. Ils vivent l’expérience de ce que notre ancien catéchisme appelait « la grâce d’état ». Prions déjà pour nos futures personnes dirigeantes, pour qu’elles soient à la hauteur des valeurs que nous partageons avec les gens de bonne volonté…