Derrière les métamorphoses de Saint-Roch

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, décembre 2017

Par René Tessier

Il fêtera 50 ans de prêtrise en juin prochain. Ce demi-siècle, Mgr Jean Picher l’aura passé, pour l’essentiel, dans la Basse-Ville de Québec, ce quartier où presque tout le monde le connaît. Très impliqué dans la vie communautaire du milieu, il est bien placé pour rendre compte de ses transformations. Pastorale-Québec l’a rencontré, entre deux rendez-vous, au presbytère Saint-Roch, dans cet édifice un peu décrépi dont la paroisse va bientôt se départir, pour le confier en janvier à une coopérative d’habitation.

Une histoire parsemée de soubresauts

Le curé des paroisses Notre-Dame de Saint-Roch et Saint-Sauveur nous fait remonter encore plus loin dans le temps: « Le quartier Saint-Roch a probablement connu ses heures de gloire entre 1920 et 1940 (il constituait alors le cœur commercial de la ville), avant d’entreprendre un long déclin, jusqu’à sa revitalisation au tournant de l’an 2000 ».

Cependant, c’est surtout sa partie sud, située entre le boulevard Charest et le cap Diamant, qui a beaucoup changé; le secteur nord, lui, est resté presque aussi défavorisé « avec tout juste quelques nuances ». Comme dans la majorité des centres-villes, on y rencontre un grand nombre de personnes pauvres, isolées, dont plusieurs traînent des problèmes psychologiques. Or « c’est surtout cette population, plus âgée et appauvrie, qui fréquente l’église paroissiale ». La population arrivée plus récemment, plus jeune et plus scolarisée, ne participe que peu aux activités sociocommunautaires ou religieuses.

Que pense le curé de cette évolution? « La mixité sociale, la juxtaposition de personnes aux revenus différents, ce n’est pas mauvais mais on souhaiterait parfois que les gens se parlent davantage. Le sentiment d’appartenance peut être difficile à créer. »

Des services variés

De fait, une kyrielle d’organismes communautaires ou caritatifs dessert la population du milieu, dont les besoins sont importants. Ainsi le Café-rencontre du Centre-Ville, sur la rue Saint-Joseph Est, fondé par un pasteur évangélique, offre des repas, des ateliers de croissance humaine et un service d’aide aux devoirs. Le Centre multiethnique de la rue Dorchester dessert les immigrants. La Maison des enfants, fondée et animée par des religieuses de Jésus-Marie, assure aussi de l’aide aux devoirs, un service d’autant plus nécessaire que bien des enfants d’immigrants sont encore en apprentissage de notre langue.

Au sous-sol de l’église Saint-Roch, le Rendez-vous Centre-Ville, mis sur pied par la paroisse avec la collaboration de la Maison de Lauberivière pour pallier à la disparition du Mail, est un lieu d’accueil; il permet de rompre la solitude, de prendre un breuvage chaud et de surfer sur l’internet. Si de nombreuses personnes âgées y socialisent, un bon nombre de trentenaires et de quadragénaires s’y rend plus ou moins régulièrement.

Le Service amical Basse-Ville, fondé par deux soeurs religieuses, Jeanne d’Arc et Marguerite Pouliot, se consacre aux personnes aînées depuis quatre décennies. Outre des services de popote livrée à domicile, il essaie d’assurer aux personnes âgées du secteur tout le soutien dont elles peuvent avoir besoin. Dans la même veine, « l’infirmier de la rue », Gilles Kègle, se dévoue depuis près de 30 ans, avec une équipe de bénévoles, auprès des malades et des nécessiteux. Deux fois l’an, il coordonne les funérailles communautaires de 20-25 personnes à chaque fois, des défunts dont personne n’a réclamé le corps.

L’église Saint-Roch, qui pourrait être reconnue bientôt sanctuaire de la miséricorde, est encore passablement fréquentée. La traditionnelle messe du midi rassemble tous les jours, en semaine, près d’une centaine de personnes. Le temple est ouvert au public 56 heures par semaine (7 journées de 8 heures) en été, 36 heures par semaine (6 fois 6) durant l’année régulière. Depuis plusieurs décennies, un groupe d’Alcooliques anonymes s’y réunit tous les midis, 365 jours par année. Ce n’est qu’une des associations, permanentes ou spontanées, qui fréquentent le sous-sol de l’imposant édifice religieux. De plus, la bénédiction annuelle des chiens est toujours aussi courue. Et on a récemment inauguré le Centre-Dieu Jean-Claude Trottier, du nom de ce père mariste qui y a consacré la dernière année de sa vie, tout en lançant une grande campagne de financement au profit de la Fondation Saint-Roch, pour garantir l’avenir du temple paroissial. Des personnes différentes y assurent une présence et un accueil tous les après-midis.

Certes, la pratique des célébrations sacramentelles ponctuelles a fortement diminué. Ainsi, on célèbre tout au plus une vingtaine de baptêmes par année dans l’église Saint-Roch. Alors que naguère encore elle accueillait plus de 100 funérailles chrétiennes annuellement, elle n’en reçoit plus qu’une quinzaine, en plus des deux rites communautaires pour 40-50 personnes en tout. Dans la paroisse voisine de Saint-Sauveur, on est passé de 70 funérailles en 2009 à 35 par année maintenant; des chiffres dont on se souvient qu’ils étaient encore plus élevés il y a quelques décennies.

La grande place devant l’église Saint-Roch, appelée le parvis, donne lieu à d’importants rassemblements populaires. L’Engrenage, table de concertation qui réalise aussi de nombreuses actions, y a installé un piano et un frigo dans lequel on peut laisser ou prendre les victuailles qu’on désire. Il a aussi obtenu l’embauche d’un « agent de mixité » mis à la disposition des passants.

Peut-être à cause de la situation sociodémographique du quartier mais aussi de sa localisation, les organismes sociocommunautaires font preuve d’une belle vitalité. Sur plusieurs décennies, Jean Picher a bien observé quelques inflexions: « Leur travail tourne moins autour de la contestation, ils sont aujourd’hui plus axés sur l’écologie et la qualité de vie, qui inclut la sécurité et le transport en commun ». Le curé demeure convaincu qu’il leur importe de sentir l’appui des pasteurs du milieu: « Bien entendu, de nos jours, nous ne lançons plus de ces groupes comme autrefois mais notre soutien me paraît toujours très bienvenu ».

Du côté de Saint-Sauveur

Sur le territoire qui était jadis celui des paroisses Sacré-Cœur de Jésus, Notre-Dame de grâce et Saint-Sauveur, vit une population généralement plus stable. Le curé estime que les efforts mis à soutenir la fraternité se sont avérés les plus fructueux. Les 150 ans de la paroisse, au cours de l’année qui se termine, ont été l’occasion d’ajouter quelques rassemblements à ceux qui existent déjà. Les fêtes de quartier y attirent plusieurs jeunes familles. Pendant les 10 samedis de fin de saison estivale, le Marché public au Parc Durocher attire déjà plusieurs personnes, surtout des jeunes adultes.

Le clocher de l’église Saint-Sauveur, qui s’est effondré, a fait beaucoup parler dans les derniers mois. Les responsables de la paroisse ont décidé de se donner du temps pour réfléchir avant d’aller plus avant. D’une part, il y a l’attachement patrimonial au monument; d’autre part, on se questionne à savoir s’il faut absolument quelque chose d’aussi majestueux? Y a-t-il là un réel besoin pastoral? La question est posée.

Des convictions fondamentales

Jean Picher réitèrera, après l’entrevue, qu’au-delà des projets de toutes sortes, « il demeure très important de nouer des liens personnels avec le plus de gens possible, que ces personnes se sentent connues, reconnues, estimées ». Cette conviction pourrait toutefois se heurter, dans un très proche avenir, à la difficulté de maintenir semblables relations dans le contexte d’une communion de communautés qui inclura vraisemblablement les paroisses Notre-Dame de Vanier, Saint-Malo, Saint-Sauveur et Saint-Roch.

Le pasteur de 72 ans, qui quittera probablement le quartier l’été prochain, émet une hypothèse à cet égard: « il faut (alors) compter sur un noyau de chrétien-ne-s motivés, comme par exemple l’équipe d’animation locale, pour assurer cette présence porche et fraternelle ». Il reconnaît toutefois: « C’est notre défi des prochaines années de stimuler ces personnes à le faire; je suis modérément optimiste sur les possibilités que cela se réalise ». Pour ce qui relève plus directement de nous, il souhaite « que le curé ne devienne pas uniquement le planificateur et l’animateur en chef de la vie communautaire, qu’il se garde toujours du temps pour ces contacts gratuits ».

Ce pourrait être la grâce que nous appelons de nos vœux.