Derrière la mort se cachent des larmes d’enfant

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, juin-juillet-août 2017

Par Marie-Édith Roy

Lorsque la mort survient, on voudrait souvent pouvoir l’oublier aussi vite qu’elle est apparue, pour ne plus en ressentir les effets. Lorsque qu’elle frappe de plein fouet comme la tuerie dans une mosquée de Québec, on ne peut pas détourner les yeux, puisqu’elle ébranle des familles endeuillées, des proches et toute une communauté entière. Derrière chacun de ces drames se cachent également des enfants qui pleurent et qui ont envie de comprendre pourquoi papa ou maman ne reviendra pas.

Ainsi, par exemple, plusieurs enfants musulmans se sont retrouvés orphelins de père le 29 janvier dernier. Et des centaines d’autres, de toutes confessions, touchés de près ou de loin, veulent aussi comprendre quelque chose de cette terrible tragédie. Il devient alors important pour un parent de démystifier ce qui est survenu dans des mots d’enfant pour accompagner adéquatement sa progéniture.

« On n’a pas à expliquer la folie humaine. Ce qui s’est passé dans la tête du tueur, c’est inexplicable et on ne le saura peut-être jamais. On peut relater les faits et ouvrir une discussion: jusqu’où la haine peut aller, par exemple. C’est énorme, vivre la mort d’un parent. L’enfant doit apprendre à vivre sans son papa, à retrouver confiance en lui, en la vie, en les québécois non musulmans et surtout croire en son identité comme musulman. C’est aussi important de dire que c’est un événement isolé qui n’arrive pas tous les jours », explique Josée Masson, fondatrice et directrice générale de Deuil Jeunesse. Elle œuvre dans le domaine social depuis 21 ans.

L’enfant fait face à une tragédie au même titre qu’un adulte, mais pas au même niveau ni de la même manière qu’un autre membre de sa famille. Son deuil est foncièrement différent, voire unique.

Selon Mme Masson, parler de la mort dérange davantage l’adulte que l’enfant. Ce dernier voudrait en discuter puisqu’il entend ce mot depuis qu’il est petit. La mort fait partie de sa vie : il a déjà perdu un animal, une arrière-grand-mère… Le tenir à l’écart des discussions ou garder le silence pour ne pas l’attrister davantage peuvent au contraire lui nuire dans son cheminement de deuil. « Les enfants veulent en entendre parler. Ce sont des êtres sociaux. Si ce n’est pas à la maison, ce sera dans l’autobus ou devant un écran d’ordinateur. Cette boîte métallique n’essuie pas les larmes, mais va créer davantage de la tension, de la peur, de l’incompréhension. C’est d’abord la responsabilité des parents de le faire. S’ils ne veulent pas en discuter, ce sujet deviendra un tabou et les enfants le sentent et cela va créer plus d’anxiété chez eux. »

Après la tragédie de la mosquée de Sainte-Foy, certains parents ont décidé de fermer la télévision pour ne pas que leurs enfants entendent ou voient ce qui s’est produit. Pourtant, depuis qu’ils sont tout-petits, ils regardent des films de violence et de meurtres. Pensons au Roi Lion, où l’essence de l’histoire raconte un frère qui tue son frère; dans Blanche Neige, une belle-mère engage un chasseur pour tuer sa belle-fille. « On lit cela à nos enfants avant qu’ils ne s’endorment et on ne s’en fait pas avec cette histoire. Mais des meurtres qui surviennent dans notre province, notre ville… Ne pas vouloir en parler à son enfant, cela ne fait aucun sens à mon avis. C’est important de lui expliquer ce qui est survenu puisque ça fait partie de sa réalité. Cela ne veut pas dire d’entrer dans les détails et leur montrer le bain de sang sur le tapis. »

La tragédie a apporté un immense lot de peur et d’insécurité chez des parents, des enfants, des intervenants, des professeurs…  Personne ne peut rester indifférent face à ce qui s’est produit puisque la mort nous ramène à notre propre mort et celle des gens qui nous sont chers. Et si un grand conflit ou une guerre éclaterait, un jour, au Québec?

« Malheureusement, le risque zéro n’existe nulle part. Ce qui est arrivé à la mosquée est un événement isolé, mais ce n’est pas non plus la dernière menace à survenir. Je crois qu’on doit montrer à nos enfants à se sentir en sécurité et leur faire confiance. On leur apprend à barrer les portes et ne pas répondre aux inconnus. C’est un peu le même principe. Le jeune qui voit une personne un peu louche dans la rue, qu’est-ce qu’il peut faire pour reprendre du pouvoir sur la situation et gagner en sécurité? D’où l’importance de l’écouter et d’en discuter. L’insécurité est inévitable. Elle fragilise tout le monde, un peuple, une communauté et c’est correct, ce n’est pas nécessairement malsain. Cela va faire de nos enfants qu’ils vont prendre position un jour et s’ouvrir à ce qui se passe dans le monde. »

Josée Masson a fondé Deuil Jeunesse il y a 10 ans. Elle est aussi conférencière et auteure de deux livres : Derrière mes larmes d’enfant et Mort, mais pas dans mon cœur. En 2012, elle a été nommée jeune personnalité d’affaires de la région de Québec, dans la catégorie « Organismes à but non lucratif, communautaire et social ». Elle poursuit son travail pour aider parents et enfants à assumer et traverser leurs deuils.