Cinéma : Une vie cachée: foi âpre, espérance têtue

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, mars 2020

Par René Tessier

Comment rester fidèle à ses convictions quand le monde entier semble s’enliser dans le mal ? Le brillant et mystérieux réalisateur états-unien Terrence Malik aborde la question dans Une vie cachée, un film aussi dur que lumineux. Il « éblouit, au risque d’aveugler », écrit Murielle Joudet dans Le Monde. Du côté de l’agence québécoise Mediafilm, Louis-Paul Rioux souligne « ses compositions visuelles sublimes, son interprétation vibrante et ses questionnements moraux toujours d’actualité ».

Le tout repose sur des faits historiques. Un fermier très catholique, Franz Jägerstätter (August Diehl), vit avec sa famille dans les Alpes autrichiennes : son épouse Fani (Valerie Pahner), leurs trois filles, sa mère (Karin Nahauser), et Resie (Maria Simon), la sœur de Fani. Le bonheur d’une vie simple avec les siens sera bientôt fracassé. Ce n’est pas sans inquiétude qu’il a assisté à l’Anschluss, la réunification du pays avec l’Allemagne par l’irruption des troupes nazies en 1938. La première scène du film nous fait entendre les bruissements et le chant des oiseaux, pour y superposer brutalement l’avion (des images authentiques de l’époque, en noir et blanc) d’Adolf Hitler; symbole de l’effondrement d’un univers idyllique.

Bientôt, Franz sera mobilisé. Il veut bien joindre une armée amenuisée après Stalingrad mais il se refuse à faire ce qu’il considère être très mal: jurer fidélité au Führer, l’Antéchrist. Son avocat aura beau lui trouver un boulot dans le service médical, il se butera à ce serment auquel le prévenu Franz ne veut pas se prêter. Son entêtement, que même sa belle-sœur assimile à de l’orgueil, atteste peut-être d’un homme totalement libre. Son épouse semble la seule à le soutenir entièrement; dans une scène remarquable, elle lui dit : « Fais ce que tu crois juste ». Elle est pourtant la première à souffrir de son incarcération, sa famille désormais ostracisée et traitée comme des parias par leurs concitoyens.

Son entourage n’encourage guère Franz dans son combat. Tous essaient de le dissuader; ses voisins et amis d’abord, le maire du village, le juge (Bruno Ganz, décédé l’été dernier) qui souligne le non-sens de sa démarche, même l’évêque de son diocèse auquel l’an envoyé son curé (Nicholas Reinke), solidaire mais toujours hésitant. « Ton sacrifice n’apportera rien à personne, nul ne saura ce que tu as vécu, cela ne changera rien à rien » … Seul contre tous, l’homme dont le destin peut évoquer celui du Christ trouvera dans sa foi l’ancrage de sa bien silencieuse résistance.

Le film peut nous interroger à partir de la tension entre éthique de responsabilité et éthique de conviction: Franz aurait-il dû signer une déclaration sans valeur à ses yeux, pour éviter l’affliction à sa famille?  Jusqu’où doit-on ou peut-on aller pour combattre l’horreur indicible ? Et puis, comment rester sain d’esprit quand le monde alentour semble avoir succombé à la folie ? Peut-être en devenant un saint, suggère Nicolas Schaller dans L’Obs

Martyr, Franz Jägerstätter a été béatifié par le Bavarois Benoît XVI en 2007. Terrence Malik puise dans sa correspondance avec son épouse pour nous faire entendre des pensées par eux refoulées en public. Avec les images d’archives qui parsèment le film, il s’en dégage un parfum d’authenticité qui ajoute au cruel réalisme de l’ensemble.

Le réalisateur renoue ici avec le langage qu’il maîtrisait si bien dans L’arbre de la vie (2011, Palme d’or à Cannes): des citations bibliques à travers le défilé du temps et des saisons, la magnificence sauvage de la nature, l’allégorie mystique des montagnes qui se découpent dans un ciel contrasté, la majesté du travail, la beauté de l’amour conjugal … Par la rigueur de ses plans, la profondeur du propos émerge dans le sublime de la forme.  L’ancien traducteur du philosophe Heidegger nous offre ainsi une œuvre empreinte d’un discret mysticisme, une ode à l’insubordination du croyant convaincu.

Le titre du fil provient d’une citation de George Eliot (l’écrivaine Mary Anne Evans, 1819-1880): « Si les choses ne vont pas trop mal pour nous, c’est en partie grâce à ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et reposent dans des tombes qu’on ne visite plus ». Le cinéma, qui n’existait pas de son temps, peut nous offrir ce genre de pèlerinage.