Charles de Foucauld, une spiritualité encore en marche

Par René Tessier

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, janvier-février 2017.

Il est mort sans bruit, assassiné en plein cœur de la Première Guerre mondiale, dans un bled du sud de l’Algérie. Il espérait fonder une communauté, il n’aura recruté tout au long de sa vie qu’un seul frère, qui l’a quitté rapidement. Il voulait ardemment témoigner du Christ, il n’aura jamais, à notre connaissance, converti personne. Pourtant, 100 ans après son décès, Charles de Foucauld, reconnu bienheureux, voit des milliers de personnes, prêtres, religieuses et laïques, se réclamer de sa spiritualité.

Du 1er au 3 décembre dernier, la Faculté de théologie et de sciences religieuses (FTSR) de l’Université Laval organisait un colloque autour du thème : « Charles de Foucauld, une spiritualité en marche! » L’événement débutait le soir même du 100e anniversaire de sa mort, par une célébration eucharistique en l’église Saint-Yves, présidée par Mgr Marc Pelchat, vicaire général, nouvel évêque auxiliaire à Québec et, surtout, membre des Fraternités sacerdotales Jésus-Caritas. Près de 200 personnes y ont pris part.

La messe était elle-même précédée d’un exposé de Pierre Francoeur, clerc de Saint-Viateur. Lui aussi voit en Charles « un homme inimitable », qui n’en inspire pas moins des personnes baptisées de toutes conditions. « Dans l’histoire de l’Église, Dieu a toujours suscité des témoins ». Ermite, il aura voulu principalement imiter la vie cachée de Jésus à Nazareth. La formation militaire de cet « être d’exception, surdimensionné » cachait à peine son tempérament rebelle. Explorateur au Maroc avant sa conversion, il s’est mérité un prestigieux prix de géographie. De son expérience cistercienne, il retient que « la Trappe, ce n’était pas assez radical pour lui ».

Comme tant d’autres, la vocation de Charles, qui a mis du temps à se préciser, est passée par des témoins de l’amour de Dieu. Sa conversion, en 1886, a été déterminante pour le reste de sa vie. En 1898, à Nazareth, il écrivait: « Ne vivre que pour vous, Seigneur, c’est la vraie vie ». Frère universel, respectant beaucoup le monde musulman dans lequel il s’insère, Charles finira par trouver sa mission, fondée sur ses talents et ses charismes; il ne réussira pas moins à « allumer un feu qui va illuminer le monde ». La prière d’abandon qu’il rédige et fait sienne affirme très bien la centralité à ses yeux de l’amour de Dieu. Cette soirée du 1er décembre se terminait d’ailleurs par un temps d’adoration eucharistique.

Un héritage spirituel qui inspire largement

Le vendredi matin 2 décembre, le colloque se poursuit à l’Université Laval. Le doyen de la FTSR, Gilles Routhier, voit en Charles de Foucauld « un précurseur de cette Église en sotie souhaitée par le pape François ». La principale organisatrice du colloque, Élaine Champagne, soulignait que celui-ci est placé sous le signe du dialogue, à l’instar du personnage qu’il évoque.

L’itinéraire de Charles, sa conversion spectaculaire, ses multiples ajustements, ses projets sans cesse repris et raffinés, son regard qui se transforme sur les êtres et les choses, autant de mouvements provoqués par l’Évangile. Fasciné par l’idéal de la vie chrétienne, déterminé, Charles se fait obéissant à la volonté de Dieu qu’il apprend progressivement à reconnaître. « Ouvert à l’inconnu et l’imprévisible », il oscille entre l’abandon et l’audace, s’en remettant à son directeur spirituel tout en restant à l’écoute de ses intuitions profondes. Lui qui désirait une vie stable et retirée finit par se déplacer constamment. Assoiffé de solitude pour mieux y rencontrer Dieu, il découvre qu’on apprend à aimer vraiment le Seigneur en aimant d’abord les autres. Ermite du désert, il n’en rédige pas moins un dictionnaire de touareg, signe une correspondance abondante et reçoit de nombreux visiteurs. Lui qui a quitté sa famille et son pays pour vivre l’ascèse se rend assez proche de l’autre « au point où il me considère comme un frère ».

A priori, on trouve peu de points communs entre la spiritualité de Charles et le monde contemporain, tout comme peu de choses le rapprochaient au départ du peuple touareg.  L’un et l’autre se sont tout de même apprivoisés. Être étranger et devenir un frère pour les autres constitue toujours un défi. La relecture de sa vie, à laquelle s’adonnent régulièrement les héritiers spirituels de Charles, exige aussi une grande discipline

Une fécondité qui surprend toujours

« Le vocabulaire du frère Charles, reflet de son époque, avance un participant, Dominique Boisvert, est inaudible aujourd’hui mais sa vie, en revanche, peut parler énormément au monde actuel. » Son itinéraire chaotique, dispersé, mais toujours dans la ligne de la fidélité à sa mission, et sa radicalité qui le fait se donner totalement à Dieu peuvent interpeller nos contemporains. En somme, le témoignage de l’homme correspond à une posture plus qu’à un discours.

Contrairement aux usages de l’époque coloniale, il apprend la langue de l’autre, une manière de se perdre en l’autre. Une autre participante, Marie-Hélène Carette, en déduit qu’il « nous convie à nous déloger de nous-mêmes; jusqu’où va pour moi l’altérité? » Son peu d’efficacité immédiate, son bilan presque nul de prime abord, nous renvoient au défi évangélique de devenir essentiellement des êtres d’amour, donc vulnérables; même chose pour l’exhortation à « se faire pauvre parmi les plus pauvres ». Certaines de ses phrases, comme le « fais de moi ce qu’il te plaira », demeurent difficiles à accepter. Mais, souligne une autre participante, « ce qui rend inspirant, c’est ce qui nous habite quand on le fait ».

Un chrétien qui a su sublimer ses blessures

Patrick Mahoney, psychanalyste et professeur émérite en littérature anglaise de l’Université de Montréal, nous a offert une approche très intéressante de la vie de Charles de Foucauld. À six ans seulement, il a subi trois pertes majeures: la mort de sa mère, brisée par la maladie psychiatrique de son mari, dont Charles apprend alors le décès récent, et la mort peu après de la grand-mère paternelle qui avait adopté Charles et sa sœur. Après sa conversion, à l’âge de 28 ans, Charles veut « vivre pleinement l’amour de la Sainte Famille ». C’est dans cette veine qu’il entreprend de se faire frère universel. Il ira jusqu’à dire « qu’un peuple a envers ses colonies les mêmes devoirs qu’ont les parents envers leurs enfants », une éthique très en avance sur son temps. Cette extension de la famille, qui voit Charles centrer sa spiritualité sur la vie de Jésus à Nazareth, tient pour le professeur Mahoney d’un « processus de deuil chrétiennement réussi : après avoir enterré une seconde fois la personne décédée, il la fait revivre en intériorisant ses qualités et ses projets de vie ». Il évite tout effondrement psychique « parce que sa foi est à la mesure de son amour ».

On observe que le jeune homme a su trouver du réconfort aussi auprès des personnes qu’il admirait dans son entourage. Sa bien-aimée cousine Marie de Bondy lui fournit ‘un appui constant et discret ». En revanche, devenu prêtre, après sept ans en Palestine, il trouve que « les Clarisses s’occupent trop maternellement de lui ». L’épreuve du scorbut, qui lui vaut d’être secouru par les Touaregs en 1908, le conduira à « une nouvelle conception de la famille, dans laquelle il apprend aussi à recevoir ». D’abord absolutiste, très radical dans son engagement de foi après sa conversion (1886-1901), il devient peu à peu un autre homme qui sait, par exemple, adapter son message à la personnalité de chacun de ses correspondants. Sa vie spirituelle ne se limite donc pas à accueillir passivement ce qui lui est donné mais le fait aussi évoluer sans cesse.

Bref, un révolutionnaire ?

Oui, de par son approche novatrice des peuplades indigènes avec lesquelles il inaugure des rapports inédits. Il est l’un des premiers à faire ressortir que l’Esprit Saint peut nous interpeller à travers le dialogue avec les incroyants : pour converser avec quelqu’un, il faut d’abord le considérer comme un frère et l’aborder ainsi. « L’évangélisation passe par la conversation », mentionne Jean-François Six, un spécialiste de Foucauld.  Il nous pave la voie, ajoute Julie Simard, en montrant qu’il faut comprendre, pour évangéliser, « non seulement le langage, mais aussi la culture de l’autre ».

Finalement, tout comme ses héritiers spirituels, les accents spirituels que nous laisse le bienheureux Charles de Foucauld sont multiples. Apprendre à aimer ce monde, « même si problématique et contestable » en serait l’un des principaux. L’humilité de Charles, son choix d’une grande simplicité de vie, son apprentissage du dialogue avec la culture ambiante, étaient parmi les plus récurrents dans ce colloque dont les participants, la plupart déjà familiers avec l’homme et son œuvre, auront vraiment dialogué entre eux.

 

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