Brunor: une foi qui se pense

 

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, juillet-août 2019

Par René Tessier

Si on a souvent entendu dire que la science et la foi ne s’opposent pas en principe, on n’a guère l’habitude, en revanche, de rencontrer des auteurs attachés à faire ressortir la vraisemblance de la foi chrétienne en prenant appui sur des fondements scientifiques. L’œuvre du bédéiste français Brunor (Bruno Rabourdin) se distingue donc à plus d’un titre. Il a maintenant publié neuf albums dans sa série Enquête sur DieuLes indices pensables. On y découvre, parfois avec étonnement, que nos ancêtres dans la foi avaient avancé plusieurs intuitions que la recherche scientifique est venue confirmer seulement trois à quatre mille ans plus tard.

 

Un travail de démythification

« La foi et la raison sont comme deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité ». (Saint Jean-Paul II, phrase introductive de l’encyclique Fides et Ratio, 1998)

Sans verser dans une sorte de néo-concordisme, Brunor examine la Bible sur la base des données scientifiques actuelles; une mission à laquelle se sont employés bien peu de gens d’Église dans le dernier siècle. Ainsi, il relève que dans les grandes civilisations de l’Antiquité, on considérait la Terre et le Soleil comme éternels, les tenant pour des divinités. Seul le petit peuple hébreu a osé déclarer que le soleil n’était qu’un luminaire et qu’il ne méritait à ce titre aucune vénération particulière. (Les nombreuses dénonciations des idoles par les prophètes de l’Ancien Testament émanent sans doute de la difficulté du premier peuple monothéiste à ainsi, courageusement, se démarquer culturellement et religieusement des grands empires qui l’entouraient.)

En effet ― et ici on commence à apprécier toute la démarche réflexive de Brunor, l’humanité sait, depuis seulement quelques décennies, grâce aux astrophysiciens, que le Soleil est âgé de 4,5 milliards d’années. Un jour, il s’éteindra, forcément, puisqu’il est constitué d’une quantité limitée d’hydrogène qui se consume régulièrement. La Terre a eu aussi un commencement; la Création ne s’est pas faite en six périodes de 24 heures chacune, mais elle s’est achevée progressivement, conformément à ce que nous décrit, à sa manière, le livre de la Genèse. Une autre surprise (parmi plusieurs) nous attend d’ailleurs ici au détour: la lumière a bel et bien commencé à exister avant le Soleil. Si incroyable qu’il ait pu être de prime abord, le fait est désormais confirmé par la science.

L’Ancien Testament a aussi dédivinisé la Lune et les étoiles. Comme pour s’assurer qu’ils ne fassent pas l’objet d’un culte, le premier chapitre de la Genèse (1, 16) désigne le Soleil et la Lune par les mots : « le plus grand luminaire… le plus petit luminaire »; alors que des philosophes antiques, à peine trois ou quatre siècles avant le Christ, les regardaient encore comme des dieux. Qui plus est, le judaïsme va aussi dédiviniser les animaux, les sources d’eau, les collines, les arbres et rivières. Plus question d’offrir des sacrifices aux supposées divinités de ces éléments naturels, même si les forces de la nature peuvent toujours effrayer même les croyants. Cette dédivinisation du monde, allant jusqu’à nier le caractère divin des rois et des empereurs, permettra à l’humanité « d’atteindre son âge adulte »1. Les prophètes de l’Ancien Testament ont même eu « l’audace de rejeter le mythe de l’éternité de la matière »2.

 

Un itinéraire fascinant …

Sur le modèle d’une enquête ― car la démarche expérimentale exige que tout soit vérifié, les jeunes protagonistes dans les albums de Brunor partent à la chasse aux indices. Sur un ton léger, ils vont se promener à travers l’histoire des découvertes scientifiques. L’expédition permettra d’engranger une foule de connaissances acquises au fil des siècles.

Leur quête leur ― et nous ― fera repasser tant la réflexion fondamentale de grands philosophes que les trouvailles de scientifiques célèbres. Ainsi on assiste à la découverte du premier os de dinosaure en 1787, à la naissance de la théorie de l’évolution avec Darwin, ses reformulations par Lamarck, Bergson, Teilhard et d’autres, à la découverte de l’ADN… On revient sur la classification des atomes par Dimitri Mendeleïev, non seulement du plus simple au plus compliqué mais aussi du premier au plus récent (ce que le savant lui-même n’avait pas imaginé); son tableau était non seulement logique, mais aussi chronologique. On revit même la confirmation de la théorie du Big Bang et de l’expansion de l’univers par l’irruption du rayonnement fossile en 1965; ce dont attesteront ensuite les télescopes envoyés dans l’espace.

De grands philosophes et penseurs de l’Histoire sont aussi convoqués à la barre; non sans avoir pris de soin de bien distinguer d’abord les croyances et opinions des faits avérés, tout comme on établit une nette démarcation entre le domaine métaphysique et celui des sciences, qui n’évoluent pas sur le même terrain. Brunor prend apparemment un malin plaisir à examiner de nombreuses objections adressées à la foi chrétienne, pour les écarter ensuite par des arguments logiques aux fondements scientifiques. En revanche, il insiste à quelques reprises sur la non-opposition entre la Bible et la science; il rappelle qu’à propos de l’Affaire Galilée, Jean-Paul II a déclaré, devant l’Académie pontificale des sciences: « Si l’Écriture ne peut errer, certains de ses interprètes et commentateurs le peuvent, et de plusieurs manières ». Son successeur Benoît XVI a affirmé pour sa part, au Collège des Bernardins à Paris en 2008 : « La Création n’est pas encore achevée (…) Dieu travaille toujours ».

Quand il résume les différentes écoles de pensée philosophiques, toutefois, notre auteur s’abstient de porter des jugements. Il s’efforce plutôt de bien faire ressortir sommairement les différences entre les principales subdivisions des courants matérialistes et du courant spiritualiste: la matière, le chaos, le divin ou la Révélation chrétienne pour expliquer la vie. Des distinctions complexes mais fondamentales sont ici condensées avec humour.

Après avoir bien établi, sources à l’appui, que notre monde a eu un commencement et n’a cessé d’évoluer depuis lors, Bruno Rabourdin s’attaque à la théorie du hasard. Notre existence serait-elle le seul fruit du hasard, comme le soutenait naguère Jacques Monod, parmi d’autres? Or l’évolution biologique constatée par les sciences de la vie peut très difficilement s’expliquer par le hasard seul. Il faut une intelligence créatrice. Toute l’information transmise à travers l’évolution de l’Univers, sa « création par étapes » nous met sur la piste de celle-ci.

 

… mais une quête exigeante

L’expédition à laquelle Brunor nous convie passe par plusieurs détours, oblige à ouvrir quelques parenthèses explicatives et nous entraîne dans une véritable caverne de connaissances. Comme dans celle de Platon, les ombres y abondent; même si c’est davantage Aristote qui nous sert de guide, du moins pour un temps…

Tout de même, pour qui veut porter un authentique regard scientifique, bien informé, sur la vie et ses origines, la collection Les indices pensables se révèle rapidement … indispensable! On y trouve le résumé de tant de théories et de conclusions scientifiques. En matière d’exégèse biblique, l’information est solide. Les autres sciences ne sont pas en reste. La formule de la bande dessinée allège un peu le traitement des données qui se succèdent à un rythme effréné. Évidemment, nous pouvons toujours ralentir notre rythme de lecture et prendre plus de temps pour nous mieux approprier ce qui nous est soumis.

Un principe fondamental habite l’enquête de Brunor: tout mérite d’être vérifié, conformément à la méthode des sciences expérimentales. Le croyant se montre ici plus rigoureux que bien des athées. Son souci nous conduit dans les méandres de la connaissance scientifique et nous contraint, de ce fait, à certaines contorsions. Mais on en ressort plus agile, intellectuellement.

À quels groupes d’âges peut bien s’adresser cette bande dessinée? Difficile pour nous de l’appréhender avec précision. Comme pour la plupart des produits du 9e art, les adultes seront les premiers et les plus nombreux à savourer ces albums. Comme avec d’autres séries de BD (Astérix, par exemple), les enfants y prendront plaisir, sans nécessairement tout comprendre.

 

 

 

 

 

 

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  1. Les indices pensables, Tome 1 ― Le mystère du soleil froid, Brunor Éditions, 2018, p. 40
  2. Ibidem, p.43.