Abus sexuels : la honte d’une Église

Article tiré de la revue Pastorale-Québec, juin 2019

Par René Tessier

Une réunion au sommet qui aura fait couler beaucoup d’encre et de salive. Fin février, le pape François réunissait donc au Vatican tous les présidents des Conférences épiscopales de par le monde, pour s’attaquer avec eux au problème des abus sexuels en Église. L’événement avait été convoqué dès octobre dernier et préparé intensément depuis lors.

Un phénomène abject, qui ne date pas d’hier

Malheureusement, les agressions à caractère sexuel, envers des enfants et des adultes, existent depuis longtemps dans nos sociétés. Tout aussi malheureusement, cela fait seulement quelques années qu’on a commencé à comprendre tout l’impact des sévices sur les victimes. Celles-ci en sortent profondément écorchées; souvent, elles traîneront des séquelles ou des traumatismes durant une grosse partie de leur vie; « blessées dans leur dignité », comme l’exprime si bien le pape François.

Les gestes déplacés en matière sexuelle sont aussi très nombreux ― mais souvent dissimulés ― au sein des familles, dans le monde artistique, télévisuel et cinématographique, dans les organisations éducatives, dans les pensionnats et même, plus rarement, dans des résidences de personnes âgées. Ainsi, l’UNICEF (le Fonds des Nations unies pour l’enfance) a constaté que neuf jeunes filles abusées sur dix l’ont été par quelqu’un de l’entourage familial.

Une souillure grave pour l’Église

Il n’en reste pas moins que les plaintes à propos des actes de gens d’Église se multiplient depuis trois décennies. Si des prêtres et des religieux sont loin d’être seuls au banc des accusés, l’Église n’en est pas moins éclaboussée directement. On devine aisément qu’en la matière, sa rigueur morale du 20e siècle lui revienne au visage, comme un boomerang. Notre Église, qui appelle à la chasteté ceux et celles qui s’engagent dans ses rangs pour la vie, se voit soudain vivement interpellée par une société qui lui reproche à la fois des exigences jugées excessives et une hypocrisie de façade: une certaine « conspiration du silence » aurait permis à des abuseurs, non seulement de rester en responsabilité, mais encore de récidiver avec d’autres victimes.

Comme le pape François le relevait dans sa Lettre au peuple de Dieu de septembre dernier, la problématique se nourrit d’une tendance qui génère des dérives de toutes sortes : le cléricalisme. Celui-ci se définit par la prétention à se situer au-dessus du commun des mortels, la conviction d’avoir droit à des privilèges de par son état. Le prêtre ou l’évêque contaminé par le cléricalisme peut estimer qu’il n’a à répondre de ses actes que devant Dieu. La très mauvaise habitude de continuellement chercher à se faire servir n’est qu’un reflet extérieur de cette attitude intérieure. Ce cléricalisme a pour effet, écrivait François, de « dévaluer la grâce baptismale que l’Esprit Saint a su déposer dans le cœur des fidèles ». Comme le fait remarquer la Dr Danielle Saucier, du Comité-conseil diocésain sur les abus sexuels, « les abus tiennent à une dynamique de pouvoir; ce pouvoir peut s’exercer sur les consciences, il peut prendre la forme de contrôle ou devenir de nature sexuelle ».

Donc, reconnaissait publiquement le Saint-Père avec une grande tristesse, « nous n’avons pas su être là où nous le devions, nous n’avons pas agi en temps voulu en reconnaissant l’ampleur et la gravité du dommage infligé à tant de vies ». L’auto-référentialité, que Jose Mario Bergoglio dénonçait avant son élection au pontificat, aura conduit trop souvent à protéger l’image publique de l’Église plutôt qu’à se préoccuper de l’impact d’agressions sur les victimes passées et futures. Que ces actes soient nombreux au sein des sociétés civiles n’empêche pas que, selon les mots du pape François, « leur abominable inhumanité (…) devient encore plus grave et plus scandaleuse dans l’Église ».

Un phénomène international

Comparant un pays et l’autre, nos médias ont souvent du mal à imaginer que les choses diffèrent ici de ce qu’on voit ailleurs. Force est de le reconnaître : l’Église des États-Unis est particulièrement sous les réflecteurs, avec des milliers d’agressions rapportées; même si bien d’autres pays ont vu surgir plusieurs révélations tout aussi embarrassantes… On entend même plusieurs personnes demander tout haut: comment croire qu’au Québec et au Canada, il y aurait proportionnellement moins d’agressions? Serait-ce simplement une question de temps avant qu’un très grand nombre de cas ne fasse surface? C’est une hypothèse un peu gratuite, que rien à ce jour n’a permis de valider.

Le Saint-Père a, par ailleurs, voulu adresser sa « vive gratitude à tous les prêtres et personnes consacrées qui servent le Seigneur fidèlement et totalement et qui se sentent déshonorés et discrédités par les comportements honteux de quelques-uns de leurs confrères ». Il a même avancé que le ministère pouvait être devenu « aujourd’hui encore plus difficile », du fait de ces scandales à répétition.

Les nouvelles mesures du Vatican

Fin février à Rome, lors de la réunion spéciale à ce propos, le pape François et son équipe ont insisté beaucoup sur le caractère transnational de cette crise. Contrairement à que peuvent croire facilement les uns et les autres, les abus sexuels sur des mineurs ne sont pas réservés à un continent ou une tradition quelconque, pas plus que les infidélités (les activités adultérines) ou le viol de femmes. La faiblesse humaine relève de l’universel.

Pour d’aucuns, ce serait le progrès le plus important au terme du Sommet de février: la prise de conscience que le mal des abus sur des femmes et des mineurs peut se produire n’importe où, personne n’étant à l’abri. Le nouveau directeur du dicastère pour la communication du Saint-Siège, le journaliste italien Andrea Tornielli, écrivait alors: « La gravité absolue du phénomène est devenue consciente à l’Église universelle comme cela n’était jamais arrivé auparavant ».

L’archevêque maltais Charles Scicluna, celui-là même qui avait enquêté sur de nombreuses accusations d’abus au Chili à l’hiver 2018, estime que c’est « le changement du cœur » qui importe, encore plus que les règles qu’on peut édicter. Lui qui est vivement concerné par ces questions, croit que les participants au Sommet de février ont bien réalisé à quel point les abus peuvent constituer un crime scandaleux, tout comme leur dissimulation.

En mars, le pape François a signé un décret (motu proprio) pour prévenir toute forme de maltraitance au sein de la Curie romaine et dans la cité du Vatican. En avril, la Commission pontificale pour la protection des mineurs tenait sa 10e assemblée plénière. Un séminaire international, sur le thème délicat de la confidentialité et de la transparence, est aussi annoncé pour décembre prochain à Rome.

Déjà, au terme du Sommet, le pape François avait mis de l’avant huit mesures jugées nécessaires: la protection des enfants, une grande rigueur, une démarche de purification sincère, la formation des intervenants pastoraux, la révision et le durcissement des balises résolues par les conférences épiscopales, le soutien aux personnes abusées, l’attention au monde numérique et la lutte au tourisme sexuel. Le Pape a aussi affirmé que l’Église devait renoncer à une posture purement défensive en la matière. Il préconise que soient soumis au système judiciaire tous les agresseurs. L’écoute des victimes est devenue la priorité première.

L’appel à tous des évêques canadiens

En octobre dernier, la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) a rendu public un livret de presque 200 pages, adopté le 29 juin 2018. Il s’intitule Protection des personnes mineures ― Appel à tous les fidèles catholiques du Canada pour la guérison, la réconciliation et la transformation. Il propose des lignes directrices, assorties de 69 recommandations, fondées sur les neuf grandes « leçons apprises » par l’expérience des dernières années.

Parmi les leçons apprises : la nécessité d’une rencontre pastorale, personnelle, avec les victimes; le besoin de mieux comprendre le phénomène des abus sexuels, dont on a longtemps sous-estimé l’impact humain; le besoin de répondre plus efficacement aux allégations; la question, toujours ouverte, du traitement des délinquants; le devoir d’améliorer les services de protection et la formation permanente…

Ce document important est le fruit de cinq années de travail. Son acceptation finale a même précédé les rapports d’enquête en Pennsylvanie et l’affaire McCarrick aux États-Unis. Du reste, dès 1992, avec le protocole de la CECC De la souffrance à l’espérance, le Canada avait été la première Église nationale à adopter des orientations officielles en la matière.

Chaque diocèse a désormais la responsabilité de déterminer à quelle vitesse il pourra mettre en œuvre les 69 recommandations, quand ce n’est pas déjà fait. Les deux pages qui suivent donnent un aperçu des efforts au sein de l’Église catholique de Québec, via principalement le Comité-conseil sur les délits sexuels envers des personnes mineures ou vulnérables.