10 ans archevêque de Québec: Entrevue avec le cardinal Gérald C. Lacroix

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Article tiré de la revue Pastorale-Québec, mai-juin 2021

Propos recueillis par René Tessier

Q: Bonjour, M. le Cardinal. Félicitations pour vos 10 années à la tête de l’Église catholique de Québec. D’ailleurs, si je ne m’abuse, ça fait 10 ans exactement aujourd’hui (25 mars) ?

R: Oui, merci. En effet, c’est le 25 mars 2011 que j’ai inauguré mon ministère comme archevêque, au Pavillon de la jeunesse à Expo-Cité. Et ces dix années ont passé tellement vite; j’ai l’impression parfois que ça fait à peine deux ans…

Q: En dix ans, beaucoup de choses se sont passées, de nombreux changements sont survenus ?

R: Oh oui ! Vous savez, je suis monté dans un train déjà en marche depuis 340 ans. Je me suis retrouvé, parfois à l’avant pour guider et inspirer l’Église diocésaine, parfois au milieu pour écouter le peuple de Dieu et partager sa vie, parfois à l’arrière pour m’assurer que rien ni personne n’était oublié dans l’aventure. Pendant ces 10 années, je vois que nous avons avancé ensemble sur les chemins de la mission, avec des transformations inévitablement. Nous avons surtout cherché ensemble comment annoncer plus et mieux l’Évangile. Déjà après un an, nous donnions des orientations pour aller vers des regroupements — vous vous souvenez des communions de communautés ? Sur six ou sept ans, nous avons regroupé des entités administratives, dans le but de nous dégager pour la mission. Nos gens ont travaillé fort : il s’est tenu 110 réunions dans ce but. Et nous avons reçu ce que les milieux nous proposaient. Dans 27 des 29 milieux, les choses se sont réglées d’emblée. Pour les deux autres, il a fallu y retourner pour favoriser une décision. Vous savez : au départ, certaines personnes pouvaient croire que tout état décidé à l’avance, mais elles ont bien réalisé que ce n’était pas le cas.

Q: Et maintenant, vous prônez un partage plus large de la charge pastorale, comme une sorte de 2e étape ?

R: Une 2e vague, oserais-je dire. Toujours dans le même but : pour que nous puissions nous concentrer encore davantage sur la mission. Des milieux qui s’ignoraient hier encore ont commencé à collaborer activement. Ce nouveau partage de la charge pastorale veut, lui aussi, nous permettre d’être plus missionnaires.

Q: Une insistance qu’on a pu remarquer facilement dans votre apostolat, c’est toute l’importance accordée à la Parole de Dieu, écoutée et reçue en groupes…

R: C’est une de mes grandes fiertés. Désormais, toutes nos réunions commencent avec un partage de la Parole, et on prend le temps de le faire : entre 20 et 30 minutes. La mise en place des maisonnées dans notre diocèse m’a procuré beaucoup de joie : pas moins de 125 nouvelles équipes. Ça se situe parfaitement dans la ligne de l’énoncé de notre vision diocésaine : proposer ou renouveler la rencontre personnelle avec le Christ pour former des communautés de disciples-missionnaires. Cet énoncé, nous avons pris le temps d’y travailler à plusieurs personnes, nous l’avons prié ensemble, nous nous sommes écoutés les uns les autres… Tous nos lancements d’année pastorale se sont aussi vécus dans cette ligne. D’ailleurs, les équipes avec lesquelles je travaille depuis 10 ans m’impressionnent vraiment. Ensemble, nous sommes un peuple en marche. Certes, parfois la barque de notre Église est battue par les vagues, comme dans ce célèbre passage de l’Évangile. Mais, alors, le Christ est là à nos côtés.

Q: Dans cette veine, vous avez initié les Célébrations dominicales de la Parole (CDP), il y a cinq ans déjà…

R: Je porte profondément la préoccupation de communautés qui cesseraient de se rassembler le dimanche. La communauté chrétienne, c’est comme une famille : si on cesse de se réunir, de se voir régulièrement, forcément la famille ou la vie de famille va s’effriter. Bien entendu, idéalement, ce serait toujours autour de l’Eucharistie que nous nous retrouverions le dimanche; mais force est d’admettre que ce n’est plus possible dans toutes nos églises et que ce le sera de moins en moins dans les années qui viennent. Les CDP donnent aussi l’opportunité à des laïcs de découvrir qu’ils peuvent partager la Parole de Dieu avec d’autres, qu’ils peuvent animer la communauté chrétienne. Certes, on souffre de l’absence de la communion eucharistique, ce qui peut nous la faire désirer davantage encore. Entre-temps, nos petites paroisses ont bien besoin d’être soignées.

Q: Votre pratique pastorale en Colombie vous a peut-être quelque peu inspiré cette initiative ?

R: Vous savez, en Colombie, j’étais le seul prêtre pour 85 villages. J’ai pu voir comment la Parole de Dieu, porté et méditée par des laïcs, nourrit vraiment. Qui plus est, elle maintient vivante la communauté locale, celle que nous nous efforçons ici de vivifier. Pourtant, là-bas, dans ces 85 villages, il n’y avait que quatre ou cinq chapelles, les fidèles se réunissaient à l’école, dans les maisons ou même à l’extérieur sur une place publique. De nombreuses personnes laïques se sont découvertes capables d’approfondir la Parole de Dieu, jusqu’à en donner le goût à d’autres. Ce n’était pas égal partout mais il faut signaler plein de belles réussites.

Q: L’Église colombienne, vue d’ici, nous paraît très dynamique…

R: Elle est, je dirais, excessivement vivante, avec de nombreuses vocations religieuses. Il ne s’agit pas, avec les CDP ou autrement, de mettre le prêtre de côté, mais bien de montrer qu’on peut faire un bout de chemin sans lui. Et, à ce moment-là, quand il se présente, tous et toutes en sont très heureux, la célébration eucharistique fait l’objet d’une fête d’autant plus qu’elle reste exceptionnelle. Je constate donc qu’ici, nous n’avons pas encore parfaitement saisi la nécessité et l’importance du leadership local, qui est beaucoup plus qu’une simple suppléance. Car si tout repose uniquement sur les épaules de l’équipe pastorale, nous n’en sortirons pas…    

Q: « Être libérés des lourdeurs administratives, en vue de la mission », c’est une intuition très forte chez vous, depuis ces années-là, j’imagine?

R: Oui, c’est pourquoi je me réjouis des progrès accomplis. De plus en plus, nos paroisses se sont donné un directeur général ou une directrice générale pour assurer l’essentiel de la tâche administrative. Moi-même, ici aux Services diocésains, je n’ai pas signé un seul chèque en 10 ans! Bien entendu, je participe à des réunions avec le Conseil des affaires économiques et le Collège des consulteurs, je reçois les rapports et les avis des Services administratifs. Je crois surtout qu’il faut savoir faire confiance aux personnes que nous avons mandatées pour y voir. 

Q: Permettez-moi une transition : vous disiez tantôt que l’actuelle transformation était le fruit d’une « véritable démarche synodale ». Or, il y a aura bientôt un Synode des évêques, à Rome, qui portera précisément sur la synodalité de toute l’Église…

R: (En riant) Ah oui, un Synode des évêques ? Vraiment ? (Pause) Oui, je suis forcément au courant car je fais partie du Conseil ordinaire qui voit à la préparation des Synodes des évêques. J’ai déjà eu le privilège de participer à trois de ces Synodes : 2012 (sur l’évangélisation), 2015 (la famille dans le monde moderne) et 2018 (les jeunes dans la mission de l’Église). Dès son arrivée, le pape François nous a proposé une toute nouvelle approche, plus synodale justement : passer du simple ou traditionnel débat d’idées à un discernement solidaire, dans lequel on prend le temps d’écouter l’autre pour parvenir ensemble à des solutions communes. Nous avons pu constater un changement d’esprit dans nos réunions synodales. Prendre ce chemin avec lui me dynamise. Mgr Couture nous fait vivre déjà l’expérience d’un Synode diocésain; c’était un très bon début. Ce prochain Synode a été reporté en 2022, probablement en octobre. Il sera précédé, étape très importante, d’une consultation dans nos diocèses respectifs, laquelle permettra l’élaboration de l’Instrumentum Laboris, le document de base pour le travail au Synode. Nous avons donc, nous aussi, à nous écouter les uns les autres. Communion, participation, mission; tels sont les maîtres-mots de ce Synode qui arrive à point.

Q: On a pu aussi sentir, de votre part, un vif intérêt à relancer ce qu’on appelait naguère les Déjeuners de la prière, devenus les Déjeuners-témoignage ?

R: Le témoignage fait partie intégrante de l’évangélisation. Ça ressort particulièrement de la lecture des Actes des Apôtres, mais c’est une constante dans l’histoire de l’Église. Entendre un témoignage de vie, c’est merveilleux! Il faut l’essayer, l’expérimenter, pur se rendre compte à quel point des vies peuvent alors être transformées. Il s’agit de se laisser édifier.  

Q: Vers la fin de ces 10 ans, vous avez dû prendre un congé de maladie, au tout début de 2020, pour nous revenir le Mardi saint, 7 avril.

R: Quand j’ai été nommé, en 2011, j’ai réellement eu l’impression d’avoir de grands souliers à chausser, je ne me sentais pas à la hauteur. C’est un peu pourquoi je répète de temps en temps : « Dieu ne choisit pas des personnes déjà habilitées, Il rend capables celles qu’Il a choisies ». Je pense en être un bon exemple. J’ai pu compter sur l’aide d’une équipe formidable. Mais l’énorme responsabilité qui était devenue mienne m’a un peu détourné du souci de garder un équilibre de vie. Je n’ai pas suffisamment pris soin de moi, de ma santé, et les avertissements se sont multipliés. À l’évidence, j’étais beaucoup trop gras et cela inquiétait sérieusement mon médecin. Mon retrait de trois mois pour une chirurgie bariatrique était bien réfléchi et a été préparé intensément pendant les huit mois précédents. Par la suite, tout s’est bien passé. Je suis aujourd’hui convaincu d’avoir pris la bonne décision. Je me sens rajeuni de 20 ans et plus en mesure de faire face aux exigences de la mission. Je me suis donné des paramètres pour conserver un meilleur équilibre de vie. Notre corps et notre vie sont un cadeau du Seigneur; il nous faut en prendre soin. D’ailleurs, quand j’en ai parlé avec le pape François, il m’a exhorté à profiter de cette période pour me renouveler intérieurement. 

Q: Vous avez aussi montré, depuis dix ans, un fort souci pour la catéchèse et l’initiation chrétienne ?

R: Une fois qu’on a rencontré le Christ, il importe de murir dans la foi. Ça prend une formation à la vie chrétienne qui se vit en communauté; celle-ci ne comporte pas seulement — ni même d’abord — des connaissances, mais aussi et surtout une expérience qui est essentielle. Par ailleurs, nous avons mis à l’avant-plan la catéchèse aux adultes. Ainsi, nous voulons arriver avec la proposition d’une démarche qui inclue aussi bien la famille que les adultes. Remarquez : à cet égard, nombre de groupes et de mouvements religieux offrent déjà de très belles choses. Nous pouvons avoir des écoles de la foi, mais en oubliant le modèle scolaire, si nous voulons former une nouvelle génération de chrétiens. Quand, dans les paroisses, je félicite les responsables de la confirmation, par exemple, je réalise que, le plus souvent, ils n’ont rien de prévu pour la suite de cet événement. C’est malheureux : il nous faudrait aller de l’avant avec les familles et poursuivre le parcours de foi entrepris. C’est une de mes convictions : l’Évangile a encore beaucoup à nous apporter. Le Seigneur n’a pas fini de nous faire renaître. Présentement, toute notre Église traverse une période véritablement pascale : nous apprenons à mourir à certaines choses avant de renaître à une nouvelle vie. 

Q: Si nous retournons à votre ordination épiscopale (le 24-05-2009), alors que vous êtes devenu évêque auxiliaire de Québec, on peut dire que bien des choses ont changé ?

R: Sans doute, mais le rêve que j’ai alors exprimé dans mon mot de remerciement, lui, n’a pas changé. Je l’avais écrit seulement au matin de l’ordination, après une semaine de retraite. C’est resté le fil conducteur de mon action pastorale. (Voir l’encadré).

Q: Un mot sur l’avenir : vous devriez être encore à la barre de l’Église catholique de Québec pour 12 autres années (jusqu’à ses 75 ans) ?

R: Oui, encore 12 ans, si Dieu le veut et si le Pape l’autorise. Je pense sincèrement être toujours habité par la même passion. Et je prévois déjà faire face à d’autres transformations. Un peuple en marche, ça évolue continuellement. Lors du 350e anniversaire de notre Église diocésaine en 2024, nous allons célébrer certes notre histoire, mais pas avec nostalgie; nous en ferons plutôt un tremplin pour assurer et bâtir notre avenir. Vous savez, quand je regarde nos prédécesseurs, les vôtres et les miens, je me dis qu’à aucune époque ce ne fut tellement facile. Mgr de Laval a su fonder avec dynamisme, Mgr de Saint-Vallier a organisé l’Église diocésaine, Mgr de Lauberivière n’a passé que trois semaines en Nouvelle-France, Mgr Briand a dû relancer le tout après la Conquête anglaise, le cardinal Roy a dû opérer habilement dans les années du Concile… Dieu nous donne la force et les personnes qu’il faut pour avancer ensemble. Ainsi, moi aussi, je pourrai laisser en héritage ce que le Seigneur nous aura permis de réaliser. 

Q: Vous ne semblez pas trop inquiet, malgré un contexte de décroissance des effectifs et des moyens?

R: Moi, je n’ai vraiment pas l’impression de diriger une Église en décroissance. Tout dépend du regard que l’on porte sur elle. Prenez notre cathédrale : si on la regarde de l’extérieur, on ne la voit pas telle qu’elle est, on remarque surtout des murs épais, des fenêtres très sombres… Mais, de l’intérieur, c’est très différent : on voit alors des vitraux magnifiques, des éléments impressionnants. De même, la lumière de l’Eucharistie nous illumine, la vie en Église, dans l’Église, développe en nous un regard fraternel. C’est ce à quoi je veux, avec vous, continuer à convoquer les femmes, les hommes et les enfants qui vivent autour de nous.

Q: Et nous n’oublions pas de retourner à votre rêve, M. le Cardinal. Merci à vous pour ce temps.

Le rêve de Mgr Lacroix, énoncé le jour de son ordination épiscopale

(…) Nous sommes conscients (Mgr Lotie et lui) de la grande responsabilité que nous avons acceptée. Le Dieu qui nous appelle est le même qui soutient ceux et celles qu’Il appelle. C’est notre espérance.

(…) Je rêve d’être pasteur au sein d’une Église qui sera de plus en plus missionnaire et évangélisatrice.

Je rêve de milliers — pardon, de millions — d’hommes et de femmes qui feront la rencontre personnelle du Christ.

Je rêve d’une Église qui les rejoindra par 100 000 moyens.

Je rêve à un renouveau missionnaire, quand chaque personne baptisée vivra pleinement sa vocation et en témoignera avec cohérence au cœur du monde.

Je rêve d’une redécouverte de la Parole de Dieu, qui rendra nos cœurs tout brûlants pour vivre la mission, afin que toute personne découvre qu’elle est aimée follement par Dieu.

Je rêve à des surprises de l’Esprit, qui ouvriront de nouveaux sentiers, pour que Jésus soit mieux connu, aimé et servi.

Je rêve à un Dieu si proche, qui est toujours avec nous, à un peuple qui le supplie, comme les pèlerins d’Emmaüs: « Reste avec nous, Seigneur ».

Répétons-le ensemble: « Reste avec nous, Seigneur ! »